12 janvier 2012

Jim Corcoran : « C’est par les associations qu’on évolue »

photos_accueil_j_corcoran_f.jpgIl est assez inhabituel, pour un anglophone pure souche, de faire carrière dans la langue de Molière. Et a fortiori, de devenir l’un des plus grands chantres de la francophonie québécoise. C’est la prouesse qu’a pourtant  réalisée Jim Corcoran. Né à Sherbrooke, au Québec, en 1949, cet auteur-compositeur-interprète, réputé depuis le célèbre duo qu’il formait, dans les années 1970, avec Bertrand Gosselin, fait aujourd’hui partie des quelques monstres sacrés de la chanson québécoise et célèbre, cette année, ses 40 ans de carrière. Un hommage s’imposait ! Lorsque nous l’avons rencontré, en 1995, il venait de publier son album « Zola à vélo ». Depuis, Jim Corcoran n’a jamais cessé d’écrire et d’éblouir. Parmi ses plus récentes réalisations, des collaborations avec le Cirque du Soleil ou Matthieu Chedid (avec lequel il a fait l’Olympia). Son plus récent album, « Pages blanches », a été publié en 2005.

 

 

Le clip du single “Ton amour est trop lourd”, extrait de l'album "Corcoran" (1990) :

 

Titus -  Jim Corcoran, j'aimerais que cette interview soit l'occasion de faire le tour de votre carrière qui, comme on le sait, est très vaste. Vous êtes en effet ce qu'on pourrait appeler un multi-disciplinaire car outre la chanson, vous produisez des clips vidéo, vous êtes acteur à l'occasion et puis, vous êtes aussi, depuis des années, l'animateur d'une émission radio. On dirait que vous aimez régulièrement relever de nouveaux défis... Est-ce que c'est une manière de se pousser toujours plus loin ?

Jim Corcoran - Oui, en effet, et de demeurer heureux en ayant l'impression d'être utile. Quand on me propose quelque chose qui n'est pas évident, ça me plaît, parce que j'ai toujours l'impression que j'évite ainsi la routine.

Titus - Je faisais allusion à l'instant à votre émission de radio. Vous animez depuis des années en effet une émission sur le réseau anglophone de Radio Canada où vous présentez la chanson francophone à des auditeurs anglophones. D'où est partie cette démarche qui pouvait apparaître comme un grand défi ?

Oui, c'était un grand défi et, au début, je dois avouer que j'y croyais plus ou moins. C'est un producteur à Radio Canada, à la CBC, qui m'a proposé de faire quelques émissions et voir quelle allait être la réaction. J'étais intéressé et je trouvais que c'était une bonne idée, mais je ne savais pas si oui ou non il y avait un auditoire. Et l'émission existe maintenant depuis déjà sept ans et il y a une très bonne réponse. Il y a des Québécois expatriés qui l’écoutent, mais il y a aussi des anglophones qui sont très curieux de savoir ce qui se passe dans le monde francophone de la chanson et, les francophones de chaque province, qui sont très heureux d'en apprendre plus sur la chanson francophone. Je suis très heureux de pouvoir le faire...

Est-ce que ça partait aussi d'un désir de partager votre passion pour la langue française et la chanson francophone avec un public qui, traditionnellement, n'écoute pas ou peu la chanson francophone ?

Ça me plaît de pouvoir le faire et d'être entièrement libre. Je fais les choix, la recherche, le script et c'est moi qui anime l'émission. De cette façon, et je crois que c’est perceptible, ça se voit que j’affectionne beaucoup les artistes que je présente, leur musique et leur personnalité, leur contenu et leur poésie. Et je présente cette musique-là sans chauvinisme, sans dire aux anglophones que c’est la plus belle musique au monde. Je dis simplement que ça figure parmi ce qui mérite d’être écouté sur notre planète dans le domaine de la chanson populaire. C’est sans façon et c’est pour ça que l’auditoire demeure au rendez-vous, et attentif et curieux.

J’ai lu quelque part que vous vouliez prouver que cette musique est comestible.

Je suis anglophone d’origine et j’ai passé toute mon adolescence anglophone unilingue. Quand j’ai découvert la chanson francophone mondiale, j’ai trouvé ça extraordinaire. C’était tout à fait différent de ce que je connaissais. Je me suis ouvert à d’autres inspirations. J’étais fasciné et je crois que cette fascination perdure. Dans mon émission, j’essaye de la rendre contagieuse.

radiocanada.jpgOn sait que les anglophones au Canada n’ont pas l’habitude d’acheter les produits d’artistes francophones. On a longtemps parlé des « deux solitudes », titre d’un célèbre bouquin de l’écrivain canadien Hugh McLennan. J’imagine que ce travail que vous effectuez à la radio permet, à sa mesure, de casser ce moule…

Je ne me positionne pas comme arbitre entre les deux solitudes et encore moins comme mascotte d’un côté ou de l’autre. Je suis souvent sollicité, par contre, pour participer à des débats et j’évite tout ça. Ce n’est pas mon rôle, pas ma passion, pas ma vocation.

Mais vous ouvrez des portes pour la musique francophone, non ?

Oui, on reçoit beaucoup de lettres. Les gens veulent avoir des précisions, des informations sur les artistes dont on parle. Ils veulent savoir où se procurer leurs disques… A ce niveau-là, je vois que je parviens à piquer la curiosité des auditeurs…

Et est-ce que cette émission vous a aussi permis de vous faire connaître en tant qu’auteur-compositeur francophone ou est-ce que vous ne parlez jamais de vous ?

Je parle très peu souvent de moi, et je me souviens, voilà deux ans et demi, d’être allé faire un spectacle à Vancouver. Dans la salle, il y avait trois ou quatre anglophones. Ils sont venus me voir à la fin en me disant qu’ils étaient là parce qu’ils voulaient réellement voir si c’était vrai que j’étais chanteur. Ils me connaissaient comme animateur à la radio, mais j’avais annoncé tout bonnement que j’allais être chez eux pour faire une scène. J’ai trouvé ça très drôle.

 

La chanson « Djeddhy Duvah (En chair et en os) »  tiré de l'album Miss Kalabash (1986) :

 

Vous-même, qu’est-ce-qui vous a amené à apprécier autant la langue française ?

Je suis originaire de Sherbrooke, d’une famille anglophone d’origine irlandaise. J’ai quitté le Québec à l’âge de 13 ans et je suis allé terminer mes études secondaires à Boston. Ensuite, je me suis inscrit à l’université dans le New-Jersey. J’ai donc passé toutes ces années-là dans un milieu fermé, exclusivement anglophone. Quand je suis revenu au Québec, je n’avais pas d’attaches ; je n’avais plus vraiment de cercle d’amis, et j’étais libre de recommencer là où je voulais. On parle de 1970 et je dois avouer que j’étais un peu déçu des Etats-Unis. J’avais vécu la guerre du Viêt-Nam et plein de situations plus ou moins agréables dans l’évolution de la société américaine, qui me poussaient à m’en éloigner. Et j’ai découvert que, tout en restant en Amérique, mais en apprivoisant le fait français, je m’éloignais sans avoir à prendre l’avion. Cette fascination m’est venue de rencontres. J’ai rencontré des gens qui sont devenus des amis et qui demeurent des amis. Et c’est par fidélité à ces amitiés que j’ai aiguisé ma plume et que je n’ai jamais lâché mon apprentissage de la langue…

C’est quand même merveilleux d’arriver à apprivoiser la langue comme vous l’avez fait en quelques années. A quel moment avez-vous véritablement commencé à écrire en français ?

Je devais avoir 23 ou 24 ans. J’ai commencé mon apprentissage vers 19-20 ans. J’écrivais beaucoup, mais uniquement en anglais, et je me souviens de mes premiers textes en français. J’avais la trouille, j’avais vraiment peur parce que les personnes que j’admirais dans la chanson francophone étaient des poètes. Je me suis dit qu’avant de m’aventurer sur ce terrain-là, il fallait que je travaille beaucoup. Je suis arrivé de façon un peu subversive, en faisant des textes qui n’étaient pas réellement des textes, mais plutôt des collages d’images. Mais les gens m’encourageaient bien et insistaient pour que je sois un peu plus précis dans mon discours. Et j’ai ainsi osé écrire de véritables chansons, mais c’était à l’insistance des gens autour de moi. Moi, j’étais très heureux de voir que ce que je faisais ne choquait pas et pouvait être apprécié. Je n’en demandais pas moins car c’est ce que je voulais faire.

CorcoranGosselin_Meilleur_1.jpgA partir de 1972, il y a eu quelques belles années au côté de Bertrand Gosselin, avec qui vous aviez créé le duo Jim et Bertrand. Ces années auront sans doute été très formatrices.

Absolument. Quand on était en tournée, je me retrouvais dans un milieu exclusivement francophone. C’était un véritable apprentissage, une école. Dans ces années-là, j’ai appris la scène, le rapport avec un public, l’écriture d’une chanson. Et de jour en jour, mon vocabulaire et ma compréhension de la culture francophone s’améliorait.

Est-ce à partir de cette expérience de duo que vous avez décidé de chanter en français pour la vie, ou était-ce encore un peu flou ?

J’ai commencé ma carrière dans la chanson un peu à reculons. Je n’ai jamais eu l’ambition de devenir celui que je suis devenu. J’étais aux études et je rêvais d’un doctorat en philosophie et c’est au moment où je préparais ma licence en philo et en français qu’un producteur m’a découvert, un peu comme dans les films… Il m’a proposé de faire un disque mais je ne pensais pour ma part qu’à étudier. J’aimais la musique mais je ne souhaitais pas faire carrière dans le monde de la chanson populaire, qui me semblait un milieu vide et superficiel. Il ne m’a pas harcelé, mais il est revenu plusieurs fois à la charge, pour voir si je n’avais pas changé d’idée. Et ce sont des copains qui m’ont convaincu, en me disant que je n’avais pas grand-chose à perdre puisque le producteur était prêt à financer le projet. Ils m’ont suggéré de faire le disque tout en continuant mes études. Je trouvais ça très curieux et n’y voyais pas grand intérêt. Je m’amusais mais je ne voyais pas la bonne raison pour réellement dépenser de l’argent pour documenter ce que j’avais écrit, mais j’ai fini par acquiescer. Et soudain, on m’invitait un peu partout au Québec : au Saguenay Lac Saint-Jean, en Abitibi, et même au festival Boréal à Sudbury, dans le Nord de l’Ontario. J’ai commencé à y prendre goût et il a fallu que je me rende à l’évidence : j’étais devenu un chanteur populaire. Et je ne détestais pas ça, en fin de compte.

Et qu’est-ce qui a provoqué le début de votre carrière solo, après les quelques années au côté de Bertrand Gosselin ? Etait-ce parce que vous aviez envie d’explorer d’autres genres musicaux ?

Absolument. Bertrand et moi, on a fait carrière ensemble pendant à peu près neuf ans. On a fait quatre microsillons ensemble, et on avait le sentiment, autant lui que moi, que ce qu’on avait à faire était fait. Et que l’honnêteté nous obligeait à voir ce que chacun pouvait faire sans l’autre. J’avais le goût d’autres associations, car c’est par les associations qu’on évolue. J’aime bien m’entourer de personnes que je considère supérieures à moi pour qu’ils me tirent vers le haut. C’est ce que j’ai fait. Je me suis associé avec des musiciens, des arrangeurs. J’allais dans des studios qui m’intimidaient un peu. Je me suis entouré de personnes qui m’obligeaient à évoluer plus rapidement. Je suis très heureux de cette décision-là.

 

« Welcome Soleil », en duo avec Bertrand Gosselin, en 1977

 

Vous avez déjà publié cinq albums en solo depuis 1981, le dernier étant « Zola à Vélo », sorti en 1994. Un album qui sera le point de départ d’une grande tournée au printemps.

La tournée est presque entamée. Hier, j’ai joué dans le métro à Montréal (rires). C’est une initiative assez particulière de l’Adisq et de la Commission des transports de Montréal. On veut amener plus de gens dans le métro et dire aux gens qui prennent le métro qu’il est important de fréquenter des salles de spectacle. Alors, j’étais là, entre les trains et les guichets, à chanter sur une belle scène bien éclairée et bien amplifiée. C’était très sympathique et, en quelque sorte, cela m’a permis de lancer une nouvelle tournée. On est trois musiciens, avec une dizaine d’instruments.

zolaavelo.jpgA quoi se rapporte le nom de votre dernier album ?

Je sais que ça a piqué la curiosité de plein de gens. Quand j’ai découvert qu’Emile Zola aimait beaucoup la bicyclette, j’ai trouvé ça très sympathique parce que j’avais l’image d’un type plutôt sérieux. J’avais du mal à l’imaginer sur un vélo. J’ai écrit la chanson « Zola à vélo » et je trouvais ça phonétiquement intéressant. Quand j’ai terminé le disque qui porte son nom, je me suis dit qu’il y avait des choses tout à fait récréatives, simples et sans façon, et d’autres choses qui ont plus de mordant, qui ont plus une résonance sociale. Un peu de Zola et un peu de vélo, en quelque sorte…

C’est un disque qui s’écoute d’un trait, un peu comme un film, et certains instrumentaux ponctuent aussi d’habile façon le déroulement de l’album. Je crois que cette démarche est nouvelle, chez vous…

Oui, c’était le concept, un mot un peu dangereux et un peu galvaudé depuis des années. Mais je voulais tisser les chansons sur cet album d’une autre façon. Je voulais les rapprocher et faire en sorte qu’il y ait un semblant de logique, un semblant de suite dans les thèmes, dans les textes. Cela peut être assez frustrant pour les radiodiffuseurs car il n’y a presque pas d’espace entre les chansons.

J’aimerais que l’on parle du morceau « Sen Nedgem », à la couleur si orientale…

J’étais fort inspiré par la musique égyptienne, arabe, quand j’étais en Egypte. J’y ai passé quelques semaines, voilà deux ans (en 1993, ndr), dans le cadre d’une émission de télévision pour Radio Canada, et j’ai passé plusieurs semaines au Caire, à Louxor, sur le Nil avec des Nubiens. J’ai chanté et j’ai même fait traduire une de mes chansons en arabe, en égyptien, et c’était pour moi réellement bouleversant de découvrir une culture, d’entendre une autre langue, une autre musique. J’ai été profondément inspiré par ces gens-là que j’ai trouvés merveilleux. En même temps, je suis inquiet par ce qui arrive et l’impossibilité d’une communication plus simple et humaine. J’ai voulu inclure un regard sonore sur l’album parce que ça m’habitait au moment où je l’ai composé.

Vous avez d’ailleurs fait appel à des musiciens arabes pour ce morceau…

Oui, ce qui fait que je pourrai difficilement la reproduire en spectacle. Le hasard a fait que ces musiciens étaient là et on a pu enregistrer le morceau ensemble.

Cet album est un peu « world beat » parce qu’on y trouve aussi un excellent musicien irlandais, Sean O’Rourke, qui joue de la flûte sur ce même morceau, et de la cornemuse sur la chanson « Souffle encore le rêve ». Cette chanson n’est-elle pas un clin d’œil à votre culture irlandaise à laquelle vous faisiez allusion un peu plus tôt ?

Tout à fait. D’ailleurs la musique a une nette saveur irlandaise. Le texte dit ceci : « Embrasse-moi sur la bouche et disloque l’anglo en moi ». Ça ne peut pas être plus clair ! (rires)

Est-ce que ces racines celtes ont de l’importance pour vous ?

De plus en plus, en fait. C’est curieux parce que, l’été passé, pour la première fois, j’ai rencontré Paddy Moloney, des Chieftains. Nous sommes allés à Grosse-Ile et on a passé beaucoup de temps ensemble à parler. J’ai vu leur spectacle et j’ai rencontré le groupe. Et je compte d’ailleurs faire des choses avec eux. Et il a allumé quelque chose en moi qui dormait. Je ne suis pas une personne nostalgique et je suis plus ou moins préoccupé par mes origines et mes racines. L’avenir m’intéresse plus. Par contre, je vois qu’il y a quelque chose qui était enfoui en moi. J’ai apprécié la musique et une sorte de vision des choses. Un sens de l’humour, un sens de la vie, un sens de la bière et de la bouffe (rires), qui est très irlandais.

J’ai noté que vous étiez passé aussi par Saint-Malo, en Bretagne, un autre pays celtique. Vous y avez aussi trouvé des affinités ?

J’ai participé à des festoù-noz, où l’on danse toute la nuit avec les binious et les cornemuses, même si on n’est pas un expert et si on ne connaît pas les pas de danse folklorique. On nous intègre rapidement et on insiste pour qu’on fasse partie du groupe. C’est fort « défoulatoire » et agréable et oui, je me suis retrouvé tout à fait à l’aise en tant qu’Irlandais chez les Bretons.

Certaines critiques ont souligné que votre dernier album était le plus accompli de votre carrière. Vous semblez y avoir mis beaucoup de vous-même.

Il faut pouvoir dire, de disque en disque, que le dernier est le meilleur. Quand les autres le disent, c’est encore plus satisfaisant (rires). Mais oui, j’ai osé m’affirmer davantage pour ce projet. Je me suis dit qu’après tant d’années d’apprentissage et d’efforts, il fallait oser plus. Arriver à plus de précision dans les textes et dans la musique. La musique a été enregistrée d’une autre façon, très humaine, très rapidement. Je n’ai pas voulu m’éterniser sur les détails ; je voulais que les sentiments soient clairs et sans détour. L’exercice de ce disque-là était pour moi une révélation.

corco.jpgVous n’avez pas fait appel, cette fois-ci, au producteur de Nashville Carl Marsh, qui avait réalisé les quatre albums précédents.

Je suis très fidèle en amitié et j’ai rencontré Carl en 1982. On a fait ensemble mon premier disque, qui s’appelait « Plaisirs ». En ce temps-là, il habitait Memphis et c’est donc là que nous l’avions enregistré. Depuis, il a déménagé à Nashville, et le disque le plus récent, par contre, je l’ai entamé à Nashville et je l’ai complété à Montréal et à Morin Heights. J’aime bien Nashville, même si c’est une ville un peu terne. C’est une ville farcie d’excellents musiciens et techniciens. Il y a beaucoup trop de studios et on n’a que l’embarras du choix. J’aime bien m’y retrouver comme point de départ mais je ne tiens pas forcément à y aller. Je tiens davantage à être bien entouré et je pense que je n’ai pas dit mon dernier mot avec Carl Marsh. On s’entend très bien et on a encore plein de projets devant nous !

Beaucoup de critiques relèvent chez vous ce don de manier la langue française avec un certain bonheur. Et puisque le français n’est pas votre langue maternelle, est-ce que vous vous sentez plus libre, justement, pour expérimenter ?

On me dit que je joue avec les mots, par contre, j’écris parfois des choses sans savoir que ça ne se dit pas tout à fait comme ça. J’essaie d’éviter de jouer pour jouer, parce que ça finit par agacer. J’aime bien Prévert ; je trouve ça savoureux. Mais en même temps, je tiens à dire, avec franchise,  ce que j’ai à dire.  Et aussi, de laisser respirer la langue. Une langue vivante doit bouger, doit changer, doit pouvoir recevoir de nouvelles choses, et la langue française n’est pas une langue morte ! J’aime bien me surprendre et surprendre les autres avec l’emploi de la langue.

Est-ce que vous mettez beaucoup de temps à fignoler vos tournures de phrase ? La poésie est un travail d’orfèvre…

Je mets beaucoup de temps à peaufiner la plupart de mes textes et à m’assurer que c’est vraiment ce que je veux chanter. Par contre, je m’impose aussi une spontanéité. Il y a des choses qui doivent demeurer simples, sans quoi un disque deviendrait trop laborieux. J’essaie de trouver un équilibre entre la recherche et la spontanéité.

On sent que tout est musique aussi chez vous : le choix des mots, le rythme. Il y a toujours une sonorité qui est très musicale…

Et c’est même très strict. Les mots n’ont qu’une place dans la chanson ; je parle de la rythmique et de la mélodie. A ce niveau-là aussi, je m’impose de la rigueur parce que la langue française est un rythme à l’intérieur d’elle-même, qu’on doit respecter. L’accent des mots tombe à une certaine place, tandis qu’en anglais, c’est moins strict. J’essaie de respecter la rythmique de la langue sans avoir à modifier mes mélodies. C’est un jeu de compromis et d’entente entre le bagage musical que j’ai, qui est anglo-saxon et la réalité de la langue française.

De quoi part, le plus souvent, la création de vos chansons ?

Ce sont souvent des rencontres, ou un événement, qui sont le catalyseur, ma source d’inspiration. Quelque chose d’agréable ou de désagréable, de positif ou de négatif. Peu importe, du moment qu’il s’agisse de quelque chose de tangible et fort. Et ce sont le plus souvent des personnes. Il m’arrive aussi de me livrer à une introspection, où j’essaie de me rencontrer moi-même (rires). Ça m’est assez peu arrivé d’inventer une histoire et d’en faire une chanson. Je préfère me révéler, ou donner accès à moi-même dans ce que je dis en chanson. C’est pour moi le geste le plus honnête.

albumcorcoran.jpgUn peu plus tôt, vous nous avez dit que vous aviez commencé par écrire en anglais. Est-ce que vous n’avez jamais songé à mener une carrière parallèle dans votre langue maternelle ?

Non. J’écris quand même en anglais, tout bonnement. Je laisse aller l’inspiration et, si à un moment donné, je me vois écrire en anglais, je ne m’impose pas de censure et vice versa. J’ai vécu aux Etats-Unis, j’ai beaucoup voyagé, mais je trouve ça tellement satisfaisant quand on m’annonce que ma tournée va me conduire à Rimouski, Gaspé, Bruxelles, Genève ou Paris. Je me demande aussitôt quelle bouffe je vais pouvoir manger… C’est extraordinaire ! Si on m’annonçait des concerts à Cincinnati, Kansas ou Duluth, ça ne serait pas la même chose… C’est très personnel : ça n’est pas un jugement de valeur pour ceux qui veulent y aller, mais pour moi, ça ne représente absolument rien de romantique.

 

La chanson “Prête-moi ton regard”, extraite de l’album “Corcoran” (1990) :

 

Comment avez-vous été accueilli à l’étranger jusqu’ici ? On parlait tout à l’heure de la France, de la Belgique…

La Belgique, la Suisse et la France m’invitent, me reçoivent, et aussitôt qu’on m’invite, j’arrive. J’y vais très régulièrement en fait, mais je disparais trop vite. J’y vais surtout pour des festivals ; j’aime beaucoup ça. On me perçoit comme faisant une musique pas tout à fait alternative, mais pas « main stream » non plus. Et moi, ça me plaît beaucoup. On me connaît un peu, mais je n’y suis pas identifié comme faisant de la chanson populaire.

Propos recueillis par Titus au début de l’année 1995.

 

POUR EN SAVOIR PLUS :

Le site officiel de l’artiste, chez Audiogram

Le site MySpace de Jim Corcoran

Le site de son fan club

La page Wikipédia dédiée à Jim Corcoran.

26 février 2009

Pascale Picard : "La musique, mon équilibre"

160.000 exemplaires du tout premier album de Pascale Picard, "Me, Myself & Us", sorti en avril 2007, se sont écoulés au Canada. En France, où l'album a été seulement publié en juin 2008, le succès est également au rendez-vous puisque 120.000 copies ont d'ores-et-déjà été vendues. Nouvelle égérie du folk-rock canadien, Pascale Picard n'est pas du genre à tout ramener à elle. Ce succès, c'est au nom de son groupe, le Pascale Picard Band, qu'elle le revendique... Rencontre à quelques jours du lancement d'une vaste tournée hexagonale du quatuor.


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Titus - Votre premier album, "Me, Myself and Us", sorti au Québec en 2007 et l'an dernier en France, a reçu d'emblée un accueil extraordinaire. On dit que vous parvenez malgré tout à garder la tête froide...

Je crois que oui. Dans la vie, je suis quelqu’un d’assez terre à terre. Le fait de se promener en groupe, avec toujours la même équipe sur la route, on vit les mêmes choses au quotidien. En revanche, les shows auxquels on participe sont simplement plus bondés qu'avant. On ne se rend pas bien compte du succès qu’on a, en fait… On est trop dedans; on a trop le nez collé dessus.

Titus - Comment vivez-vous le succès qui est le vôtre en France depuis moins d'un an ?

A partir du moment où on a été en pourparlers avec Universal en vue de la sortie de l’album en France, c’est devenu très excitant, culturellement parlant. Il y a beaucoup de Québécois qui prennent un sac à dos et vont faire le tour de la France et de l’Europe à leurs frais. Dans notre cas, la musique nous permet de voyager, d’aller faire des découvertes et d’apprendre de nouvelles choses. D’aller rencontrer des gens de France, de Belgique et même de Tunisie. C’est super trippant.

Titus - Vous avez été contrainte d'annuler plusieurs concerts au Québec pour pouvoir répondre à la demande en France à la fin 2008. Les Québécois ne vous en veulent pas trop ?

On les a seulement reportés. On n’a pas un assez gros nom pour se permettre de dire non à une grosse émission ou à une grosse radio en France. Je ne suis pas Lenny Kravitz. Donc, si on nous offre quelque chose, on décide de le prendre parce que c’est bon pour nous. On sait que les gens au Québec veulent que ça fonctionne pour nous. Ils ne nous veulent pas du mal. On leur explique.

Le vidéoclip de "Gate 22", premier extrait de "Me, Myself & Us" :



Titus - Le public français est-il différent du public québécois ?

Je n’ai pas vraiment vu de différence pour l’instant, mais c’est vrai que l’échantillon a été assez limité jusqu’ici. On a fait un concert à La Cigale à Paris, et le lendemain, un show au Havre. Là-bas, j’ai senti que c’était la même chose qu’au Québec. Les gens connaissaient toutes les paroles des chansons, ça criait et les gens étaient super chaleureux. Mais c’est le reste de la tournée qui va nous en dire plus...

Titus - Votre spectacle est bien rodé puisque vous le présentez de manière intensive depuis près de trois ans. Dans la tournée que vous entreprenez dès ce printemps dans l'Hexagone, testerez-vous de nouveaux titres ?

C’est une bonne question. En fait, on n’en a pas encore discuté...

Titus - Vous avez commencé à tester quelques nouveaux morceaux au Québec, non ?

C’est exact. Au Québec, on s’est senti un peu obligés de le faire car l'album y est sorti en 2007. C'est une sorte de faveur à l'égard de nos amis québécois car ils attendent avec impatience le nouvel album. Et avec le temps qu'on va passer en France, il faut qu'on les aide à patienter. En France, par contre, comme l'album est sorti plus récemment, je crois qu'il est peut-être encore trop tôt pour faire entendre les nouveaux morceaux. C'est sûr que ça va nous tenter de les jouer... On est assez fiers de nos nouvelles compositions et on a hâte de les présenter au public.

Titus - Le nouvel album est donc déjà en chantier ?

Absolument, dès qu’on a un moment de libre, on travaille sur de nouvelles chansons. Universal parlait de sortir un extrait vers la fin de l’année, peut-être un peu avant Noël. Le deuxième album verrait alors probablement le jour en 2010.

Titus - Et est-ce que cette fois il sortirait simultanément en France et au Québec ?

C’est l’objectif. On a fait un showcase aux Etats-Unis, à New York, en décembre dernier, et les Américains parlent de sortir l’album là-bas au même moment. Ce qu’on aimerait, c’est qu’il sorte partout en même temps. Parce que ça n’est pas évident pour un groupe de faire vivre le même album pendant quatre ans. C’est ce qui s’est passé pour le premier album, du fait de ces sorties décalées.

Titus - Vous n’éprouvez pas déjà de la lassitude, tout de même ?

En France, les gens ne nous ont pas encore vus, ou très peu, donc on n'aura pas l'impression de nous répéter. Les gens qui sont dans la salle te donnent l’énergie pour faire ton show. Mais c’est sûr qu’on a hâte aussi de présenter de nouvelles compos car on a encore plein de choses à dire…

La chanson "Thinking of it" :


Titus - Vous êtes épaulée par une major, Universal en l'occurrence, mais votre profil tranche avec les icônes québécoises auxquelles le public français a été habitué... Votre succès a ouvert la voie à d'autres aspects de la création québécoise, qui a toujours été très variée mais largement méconnue chez nous. Avez-vous l'impression d'avoir cassé un moule ?

C’est difficile de dire ça soi-même. C'est peut-être le fait qu'on soit un band qui fait la différence. D’habitude, ce qui s’exporte chez vous, c’est surtout des artistes solo. On est tous égaux dans ce groupe et c’est toute la différence.

Titus - Et vous apportez des compositions assez différentes. On a peut-être été habitués à des choses plus formatées. Vous apportez une fraîcheur qu’on n’avait peut-être pas eu l’habitude d’entendre…

Merci, c’est super gentil. Je vais prendre ça comme un compliment. Et je crois que ça sonne différemment parce que je chante en anglais…

Titus - Justement... Qu'est-ce qui peut inciter une Québécoise "pure laine" à décider de faire carrière dans la langue de Shakespeare ? Etait-ce le goût de l’anti-conformisme ?

band1.jpgC’est avant tout une question d’influences musicales. Comme j’écoutais surtout des chansons anglophones, j’ai commencé à composer mes propres morceaux en anglais. C’était pas dans le but de faire carrière dans la chanson. Je le faisais par plaisir, parce que j’aimais ça, puis les choses se sont toujours enchaînées. J’ai joué dans les bars pour gagner ma vie, et les gens autour me disaient qu’il faudrait que je chante en français si je voulais percer parce qu’au Québec on chante en français. Mais je me disais que ce n’était pas grave parce que mon intention n’était pas de faire carrière. Je faisais des études en parallèle : le collège en arts et lettres et l’université en enseignement primaire mais j’ai abandonné après une session à l’université parce que je me suis rendue compte que j’étais en train de jeter mon argent par la fenêtre. J’avais fini par réaliser que ce n’était pas ce que je voulais faire. Je me suis dit qu’il valait mieux faire une pause jusqu’à ce que je trouve ce que je voulais vraiment faire plus tard. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré mon groupe. Dans le fond, j’ai décidé de faire de la musique pour une période de ma vie, et on verra où ça s’arrêtera.

Titus - Y-a-t-il eu quelques réticences au Québec au fait que vous ayez choisi de chanter en anglais ?

C’est sûr qu’il y a eu des réticences et il y en aura toujours. Je les comprends et je n’ai pas de problème avec ça. Ce que j’ai toujours pensé, c’est que nous faisions notre musique en tant que groupe. Si les gens aiment ça, tant mieux. Sinon, c’est pas grave. Nous, on fait ça pour le plaisir. Si on fait ça pour les bonnes raisons, avoir du plaisir et le faire pour soi, peu importe ce qui arrive tu ne seras pas déçu. Même si ça ne fonctionne pas, toi tu as l’impression d’avoir accompli quelque chose. Même si notre deuxième album ne fonctionne pas, c’est sûr que je serai déçue parce que j’aimerais que les gens l’aiment, mais ça ne serait pas un drame non plus parce que personnellement, je vais être satisfaite de cet album-là. Je n’ai pas l’intention de le faire graver avant qu’il ne soit parfaitement à mon goût ou au goût du band…

Titus - J'aimerais que l'on revienne un instant sur vos origines... Etes-vous née dans la ville de Québec ?

Absolument, je suis née dans la ville de Québec et j’y habite toujours. Mes parents étant séparés, j’ai déménagé assez souvent et j’ai dû changer plusieurs fois d'école. Je pense que ça m’a donné une bonne capacité à m’adapter et à bien m’entendre avec les gens en général. A développer des rapports facilement.

Titus - C'est vrai que c'est votre père qui vous appris vos premiers accords de guitare ?

Absolument, j’avais 13 ans à l'époque. Ce n’est pas un grand guitariste mais il m’a montré ce qu’il connaissait. Il m’a montré deux chansons et par intérêt, j’ai continué à pratiquer dans ma chambre. J’avais déjà joué un peu de piano et de batterie, mais je n’étais pas vraiment bonne. Je suis une autodidacte de nature et je n’avais pas envie de suivre de cours… Je n’ai pas poussé plus qu’il fallait tandis qu’avec la guitare, je me suis rendue compte qu’avec un minimum de connaissances, j’étais capable de faire quelque chose et d’avoir du plaisir. D’écrire des petites chansons et de composer des mélodies. J’ai appris beaucoup depuis que j’ai rencontré mon band et j’ai encore beaucoup à apprendre mais la guitare, pour moi, a été une vraie révélation.

Titus - Quels sont les artistes auxquels vous avez été exposée lorsque vous étiez jeune ? Quels sont ceux qui vous influencent le plus ?

C’est difficile à dire car dans la vie, je ne suis pas seulement influencée par la musique. J’ai l’impression d’être influencée par les livres que je lis, les chose que je vois à la télé, les films, les gens autour de moi. Mais c’est sûr que dans le contexte musical dans lequel j’ai été élevée, c’était beaucoup les Beatles, Led Zeppelin, Cat Stevens. Mes parents étaient de grands fans de pop anglophone. Moi, après ça, j’ai beaucoup écouté de punk rock, comme No FX. Par la suite, je me suis tranquilisée un peu et maintenant j’écoute un peu de tout !

Titus - Est-ce que vous pourriez envisager de faire autre chose dans la vie aujourd’hui ou pensez-vous avoir trouvé votre voie ?

album.jpgJe crois que j’ai trouvé ma voie mais, en même temps, c’est quelque chose de tellement fragile… C’est le public qui fait qu’on vit. Quand ce public sera lassé de nous, ça va être terminé. Mais je suis certaine que je garderai la musique comme passion. Jamais je n’arrêterai de faire de la musique, mais peut-être pas professionnellement… L’important, à mes yeux, c’est de conserver mon amour pour la musique avant tout. Mais je ne veux pas m’acharner. Si ça ne fonctionne pas, j’irai trouver un autre travail et ferai de la musique pendant le week-end. Ca ne m’énerve pas plus qu’il faut.

Titus - Vous avez mentionné votre intérêt pour la littérature. Ca fait partie de vos jardins secrets ?

Oui, j’aime beaucoup la lecture. Parmi mes auteurs favoris, il y a notamment Patrick Senécal (le Stephen King québécois, NDR), ou encore Frédéric Beigbeder. « L’Amour dure trois ans » est pour moi une Bible. Je lis tout ce qui me tombe sous la main. Ces temps-ci, je lis la trilogie suédoise « Millenium ». Dans l’avion, partout où je passe, j'adore échanger sur les livres. Sinon, j’adore cuisiner. Et puis, au Québec, l’hiver est tellement rigoureux qu'on est bien obligés de trouver des sports d’hiver pour l’apprécier. Je fais donc de la planche à neige et du ski de fond.

Titus - Vous déployez une énergie qui est assez peu coutumière. Dans la chanson "Annoying", vous vous mettez même carrément en colère. La musique est-elle pour vous une forme d'exutoire ?

Vous avez mis le mot dessus. Ca va dans le même sens que ce que je disais plus tôt, qu’il faut faire les choses pour soi-même. La musique, je vais toujours avoir besoin d’en composer, qu’elle se vende ou non. « Annoying » est une chanson qui remonte à l’époque où je jouais dans les bars et les restaurants, où personne ne t’écoute. Toi, tu donnes tes tripes aux gens qui sont là tandis qu’ils continuent de parler entre eux. C’est de ça que ça parle. Ce n’est pas une émotion que je vis tout le temps. Je ne suis pas une vieille dame aigrie fâchée avec tout le monde. Les chansons sont comme des photos, comme si j’essayais de prendre la photo d’un événement ou d’une émotion. Cette chanson-là, c’est quand je suis fâchée, dans le bar, parce que personne ne m’écoute. A chaque fois qu’on est en spectacle, je suis capable de me remettre exactement comme j’étais lorsque ça m’arrivait.


La chanson "Annoying", par le Pascale Picard Band, au Cabaret théâtre de St-Jean-Sur-Richelieu, le 12 septembre 2007 :




Titus - Parallèlement à ces chansons qui ne manquent pas de force, l'album recèle aussi de très belles ballades intimistes, à l'image de "Useless" ou "Half asleep" où semble poindre une Pascale plus fragile.

C’est plus facile de composer dans des moments difficiles. Quelqu’un qui va écouter l’album va peut-être se dire que je suis la personne la plus troublée qu’il ait rencontrée parce que j’ai l’air complètement dépressive par moments, ou en colère. J’ai pas l’air de quelqu’un de très agréable. Mais ce ne sont que des émotions, des instantanés de ma vie. De transcrire ces émotions, c’est ce qui me permet de rester équilibrée. Il y a tellement de gens qui n’ont pas cette possibilité-là. Pour moi, c’est une chance. Je le conçois comme un privilège, d’être capable de canaliser les événements les plus noirs de ma vie, de les sortir de moi et de les regarder avec objectivité. Après ça, je tourne la page. C’est terminé, c’est passé ! Je me considère bien chanceuse d’être capable de faire ça.

Titus - Qu'évoque le titre de votre premier album, "Me, myself & Us" ?

Quand nous avons terminé l’album, à la lecture des textes, je me suis rendue compte que je n’arrêtais pas de parler de moi et de mes expériences. Cela m’a fait penser à l’expression anglaise, « Me myself and I » (Moi, moi-même et je). En fait, c’est moi et mon groupe. C’est moi en relation avec n’importe qui, mes amis, mes anciens copains, les gens autour de moi et notamment ceux qui peuvent se reconnaître dans ces chansons. Le « Us » se rapporte donc à tous les autres.

Titus - Vous avez rencontré les membres de votre groupe, le Pascale Picard band, en 2002. Sept ans, ça n'est pas rien pour un groupe. Quel est votre secret pour durer ?

Le fait d’avoir les mêmes objectifs et de voir ça de la même manière. On a une sorte de détachement par rapport à ce qui se passe. On ne tient pas mordicus à vendre des millions d’albums puis à faire une grosse carrière. On est tous des gens qui sommes amoureux de la musique, qui veulent avoir du plaisir. Je crois que c’est ce qui nous permet de pas trop prendre les choses à cœur. Ce qui n’empêche pas d’être très sérieux dans ce qu’on fait et de travailler très fort. On n’est pas prêts à faire n’importe quel compromis par peur de tout perdre. On prend toutes les décisions à quatre.

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Titus - Comment travaillez-vous ensemble lorsque vous composez de nouveaux morceaux ? Est-ce vrai que vous avez tous des goûts musicaux assez différents ?

Il n’y a pas vraiment de formule magique mais on dirait qu’on sait ce qui fonctionne ou pas. On vient tous d’univers musicaux différents, on a différentes influences… Serge et Philippe sont de grands fans de rock. Serge, le drummer, trippe sur Radiohead, Pearl Jam; Philippe adore Tragically Hip, Pearl Jam. Mathieu, lui, est un fan de blues, de reggae, de jazz. Moi, j’ai été bercé par les Beatles puis le punk rock. J’ai tendance, quant à moi, à composer des chansons plutôt pop, mais avec des arrangements qui vont virer vers le jazz ou le rock, dépendamment… Ce qu’on fait, en général, c’est qu’on prend le propos de la chanson et on brode les arrangements autour de ça. La plupart du temps, on se rend compte qu’on n’a même pas besoin de discuter. C’est des choses qui se sentent. C’est sûrement ça qui fait qu’on s’entend aussi bien…

Titus - Votre chanson "Smilin'" a fait l'objet d'un vidéoclip humoristique qui montre tout ce qui peut mal tourner lors d'un tournage de clip. Cette chanson est-elle inspirée d'un événement vécu ?

Cette chanson-là n’était pas supposée être sur le premier album. A la fin de l’enregistrement, je me suis mise à réaliser que cet album allait sortir et que les gens allaient le juger. Que tout cela allait forcément échapper à notre contrôle. Ca me faisait peur et c’est de ça que cette chanson parle. La maison de disque ne voulait pas cependant que l’on retourne en studio pour l’enregistrer. Mais on a tenu "notre boutte" en disant que cette chanson-là n’aurait pas la même signification sur le deuxième album et qu’il fallait donc absolument qu’elle y figure. Après avoir fait valoir notre avis, on a fini par retourner en studio pour l’enregistrer. On est très contents de cette chanson qui a d’ailleurs très bien fonctionné au Québec.

Le vidéoclip de "Smilin'"


Titus - J'ai lu que vous et vos musiciens aviez été un peu surpris de l'utilisation assez courante en France du playback (lipsync au Québec, NDR) sur les plateaux de télé...

Au Québec, on ne connaît pas le playback. On a pu comprendre, cependant, pourquoi c’était aussi courant en France. C’est vrai que vous avez tendance à faire des spectacles avec quasiment trente artistes en trois heures. C’est vrai que techniquement, c’est impossible de faire jouer tout le monde pour du vrai. Ca serait bien trop de travail. On s’est habitués à ça. Moi je chante et les musiciens font semblant de jouer. C’est spécial pour nous, on n’est vraiment pas habitués à ça au Québec. Et on n’est pas fous de ça non plus ! Mais à Rome, on fait comme les Romains. C’est une question de culture.

Titus - Il y a quelques mois, une partie de votre équipement a été volée à Montréal. Avez-vous réussi à remettre la main sur celui-ci ?

Non, malheureusement, c’est resté sans suite. On a plein d’amis qui ont fait le tour des pawn shops. Tout le monde garde l’œil ouvert mais pour le moment, rien n’a été retrouvé. La police a sûrement d’autres chats à fouetter que des instruments volés. Peut-être qu’un ou deux instruments vont ressurgir dans une dizaine d’années, si on est chanceux… A moins qu’ils ne soient au fond du fleuve…

Titus - Après le Canada et la France, vous avez fait quelques excursions sur le sol américain avec l'idée d'y sortir votre album... Est-ce plus difficile aux Etats-Unis ?

Rien ne garantit encore qu’on va y percer. On a fait notre premier spectacle à New York et les gens qui étaient dans la salle étaient super accueillants, mais de là à savoir si ça va avoir des répercussions, si on va y sortir l’album, si le public va l’aimer, c’est autre chose. On en saura plus dans un an ou deux…

Titus - Le Canada anglophone vous a-t-il, pour sa part, réservé bon accueil ?

On est super bien accueillis dans chaque lieu où on va jouer, au Canada anglais aussi. Mais on soupçonne les Canadiens anglais d’écouter davantage les médias américains. On se dit donc que si on arrive à percer aux Etats-Unis, ça aura peut-être des répercussions dans le reste du Canada.

Titus - Un effet ricochet, en quelque sorte…

Exactement.

Titus - La Bretagne sera gâtée cette année puisque vous allez vous y produire à plusieurs reprises, dès le mois de mars et, à nouveau cet été, dans plusieurs grands festivals. S'agira-t-il de votre première visite dans notre région ?

Oui, absolument. On a bien hâte de visiter la Bretagne. Ca va être merveilleux. On va avoir la chance de voir vraiment du pays, de rencontrer des gens différents… On a vraiment hâte…

Titus - Qu'évoque pour vous la Bretagne ?

C’est une bonne question. Je ne peux m’empêcher de penser à Astérix. Le reste, je vais l’apprendre sur place. Je suis sûr qu’on y sera bien accueillis ; tout le monde est super fin avec nous. On a bonne réputation, les Québécois. A chaque endroit où l’on va, on est vraiment heureux.



Propos recueillis par Titus le 10 février 2009. Une version partielle de cette interview a été publiée le mercredi 25 février dans Le Télégramme. Photos DR.


POUR EN SAVOIR PLUS :
Le site officiel du Pascale Picard Band.
Le site MySpace de Pascale Picard.
Depuis la sortie de son album au Québec, le 3 avril 2007, 160.000 copies de "Me, Myself & Us" ont été vendues. En France, ce sont 120.000 copies qui se sont écoulées depuis la sortie de l'album le 30 juin 2008.
Sur Pascale Picard et son Band, deux billets des archives du Monde de Titus à relire : janvier 2008 et avril 2008.





OU VOIR LE PASCALE PICARD BAND CETTE ANNEE ?

Le 6 mars, à 20 h, à Alençon, Basse-Normandie;
Le 7 mars, à 20 h, Salle de La Cité, Rennes, Bretagne;
Le 10 mars, à 20 h, Exo7, Rouen, Haute-Normandie;
Le 11 mars, à 20 h, L’Olympic, Nantes, Pays-de-la-Loire;
Le 12 mars, à 20 h, CC Valéry-Larbaud, Vichy, Auvergne;
Le 13 mars, à 20 h, La Bourse du Travail, Lyon, Rhône-Alpes;
Le 14 mars, à 20 h, CC Espace rencontre et culture, Les Orres;
Le 17 mars, à 20 h, CC La Blaiserie, Poitiers;
Le 18 mars, à 20 h, L’Orangerie, Bruxelles (Belgique);
Le 19 mars, à 20 h, La Laiterie, Strasbourg, Alsace;
Le 20 mars, à 20 h, 112, Terville;
Le 21 mars, à 20 h, Le Splendid, Lille, Nord-Pas-de-Calais;
Les 24 et 25 mars, à 20 h, Le Bataclan, Paris;
Le 26 mars, à 20 h, L’Ouvre Boîte, Beauvais, Picardie;
Le 27 mars, à 20 h, Bigbandcafé, Caen, Basse-Normandie;
Le 28 mars, à 20 h, La Carène, Brest, Bretagne;
Le 31 mars, à 20 h, Festival, Douai;
Le 1er avril, à 20 h, Le Loup Blanc, Niort, Poitou-Charentes;
Le 2 avril, à 20 h, Le Fémina, Bordeaux, Aquitaine;
Le 3 avril, à 20 h, Le Bikini, Toulouse, Midi-Pyrénées;
Le 4 avril, à 20 h, La coopérative de mai, Clermont-Ferrand, Auvergne;
Le 7 avril, à 20 h, L’Intégral, Belley;
Le 8 avril, à 20 h, El Médiator, Perpignan;
Le 9 avril, à 20 h, Le Pasino, Aix-en-Provence;
Le 10 avril, à 20 h, Lino Ventura, Nice;
Le 11 avril, à 20 h, Le Rockstore, Montpellier;
Le 19 avril, à 20 h, Salle Carthage 1 – Barcelo Carthage Thalasso Gammarth – La Marsa – Tunis.

01 août 2008

Marie-Luce Béland : "J'ai le sang chaud"

De la pop québécoise comme vous n'en avez peut-être jamais entendue... Marie-Luce Béland est la révélation de l'année 2008 au Québec, où son premier tube, "Pleine Lune", ne semble pas vouloir décoller du sommet des palmarès radio. Ce titre ne dévoile en fait qu'une infime partie de son premier album, "A l'Envers", publié il y a tout juste quelques mois par les Disques Passeport. La quasi-totalité des onze chansons du disque, de jolies perles pop raffinées à souhait et aux refrains contagieux, ont été composées par Steve Veilleux, de la formation québécoise Kaïn. Au-delà de cette collaboration fructueuse, Marie-Luce Béland confie travailler déjà sur un nouvel album, un disque où apparaîtraient sans doute davantage de chansons de son cru...

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Titus - Marie-Luce Béland, votre chanson "Pleine Lune" est, depuis quelques semaines, au sommet du TOP 100 québécois. Quelle est votre réaction face à un tel enthousiasme du public et des critiques ?

1010e5d183fb6bf1952c6f96a7a0659e.jpgMarie-Luce Béland - Je suis complètement surprise ! Je me sens bien... J'attendais une réponse avec impatience et voilà. La bonne nouvelle est arrivée à moi comme une bouffée d'air frais.

Titus - J'aimerais que l'on revienne sur votre parcours. Parlez-nous de vos origines et de la façon dont celles-ci influent sur ce que vous êtes aujourd'hui...

Je suis née à Miches, une petite ville de République Dominicaine. Je crois que mon amour de la danse, mon sens du rythme et ma passion de la musique sont de mes racines, j'ai le sang chaud sans aucun doute. J'y suis retournée pour la première fois, l'année dernière, et c'est un vrai spectacle pour les yeux.

Titus - Est-il vrai que vous avez tourné dans des pubs télévisés alors que vous n'étiez qu'un enfant ? Pensez-vous que le fait d'être ainsi, déjà toute jeune, sous le feu des projecteurs, vous a donné la piqûre ?

d0fcf931dc4798d3cfb26311be9bb83e.jpgJe crois que c'est même avant ça ! La première fois que j'ai écouté de la musique ou que j'ai vu un spectacle. C'est devenu aussitôt un besoin d'attention, de divertir, de recevoir cette forme d'amour électrique.

Titus - Comment êtes-vous venue à la musique ? J'ai lu que vous aviez commencé à chanter toute jeune au sein d'une chorale ?

Enfant, à l'école, dès la première année, nous avions une classe de musique, de flûte plus précisément. Je me souviens que j'adorais ça ! Nous faisions des chansons en chorale pour le temps des fêtes.

Titus - Vous avez suivi des études musicales ? De quels instruments jouez-vous ?

J'ai fait mon secondaire en concentration musique. Je jouais de la clarinette.

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Titus - Quels musiciens ont compté dans votre éducation musicale ?

Jimi Hendrix , Tori Amos, Elvis Costello et tant d'autres...

Titus - Vous étiez paraît-il naturellement attirée par le théâtre, la danse et la musique. Pouvez-vous nous en dire plus ?

6ce93997e75e1f764bf6d96dedfcf993.jpgIls étaient tous des moyens de m'évader. Je suis une fille très sensible, je suis chargée d'émotion, donc ces trois formes d'art me semblaient toutes naturelles.

Titus - Je crois que dans votre cas, c'est la rencontre avec Steve Veilleux, de la formation québécoise Kaïn, qui a été déterminante. Steve Veilleux a écrit à lui seul une dizaine de chansons sur votre premier album. Pouvez-vous nous raconter votre rencontre.

Nous avions une amie en commun... Alors qu'elle fêtait son vernissage, elle m'a demandé de chanter pour lui faire plaisir et c'est là que Steve à flashé sur ma voix... Voilà!

Titus - Vous avez été invitée à vous produire en tournée avec Kaïn. Quel souvenir en gardez-vous ?

9623d0308af107e91641db41d11bf6fc.jpgUn souvenir inoubliable. J'ai beaucoup appris : garder l'attention d'un public qui n'est pas venu pour me voir, gérer le stress, bouger et prendre la place sur scène.

Titus - Est-ce au cours de cette tournée que s'est dessiné ce projet de collaboration avec Steve Veilleux et cette idée de premier album ?

Non ! Bien avant, dès notre rencontre, en fait.

Titus - Tout semble avoir été relativement vite par la suite puisque vous êtes entrés en studio dès le printemps 2007... Comment avez-vous travaillé ? Steve Veilleux a-t-il écrit les chansons spécialement pour vous, où avait-il accumulé plusieurs créations de son côté. Avez-vous travaillé ensemble pour peaufiner les morceaux ?

Il les a toutes composées pour moi. Dans un studio, il me les jouait une ou deux fois et c'était une affaire réglée.


35ab889f2273c71ec98e29d19396ae6a.jpgTitus - Pouvez-vous nous parler de la chanson Pleine Lune, dont le succès ne se dément pas sur les radios québécoises cet été...

Le succès "Pleine Lune" appartient à tous et toutes, c'est une chanson qui porte l'été en elle. Elle parle entre autres de l'envie de voyager, de s'évader, de relaxer.


La vidéo de Pleine Lune, chanson qui s'est maintenue au sommet du TOP 100 québécois plusieurs semaines d'affilée, cet été :




Titus - Pouvez-vous nous dire deux mots de l'équipe qui vous a entouré pour l'enregistrement de l'album, et notamment du réalisateur, Guy Tourville ? Où a-t-il été enregistré, dans quelles conditions ? Une anecdote à raconter ?

093cfdbfa935f7f5b6400b11b3b98fe3.jpgGuy est un pionnier. Il est patient, de bon conseil et est en plus extrêmement talentueux. Je suis honoré qu'il ait accepté de collaborer avec moi à mon tout premier album. Nous avons enregistré à son studio, à Montréal, sur la rue Parthenais. Nous avons mis un an à enregistrer. Nous étions très complices; c'était merveilleux. Nous n'avons pas la chance de nous voir souvent, mais je pense souvent à lui et m'ennuie de lui.

Titus - Parmi les chansons de l'album, il y a la très belle "Regarde-moi", qui semble un très bel hommage d'une fille à son père. C'est aussi la seule chanson que vous signez sur l'album. J'imagine donc qu'elle est autobiographique...

Oui, elle l'est. Je l'avais écrite à l'occasion de la fête des pères. Je lui ai donc dédié cette chanson, pour moi c'était tout naturel de l'intégrer à l'album.

Titus - Est-ce que cela vous a donné l'envie d'en écrire davantage et, peut-être, d'arriver à écrire un album de A à Z ?

Ha bien oui ! J'y travaille en ce moment. C'est ce que je veux effectivement. Mais pour le premier, j'aimais mieux travailler mon côté interprète.

Marie-Luce Béland dans une performance entièrement acoustique :


Titus - Quels autres thèmes pourriez-vous envisager d'aborder dans vos chansons ?

Tout et rien, la vie vient comme elle vient avec tout ce qu'elle m'inspire... On verra bien.

Titus - Maintenant que l'album est sorti, quels sont vos projets ? Avez-vous notamment des projets de collaboration ?

J'aime mieux réserver les surprises, mais il y a de beaux projets pour moi, oui.

Titus - Avez-vous le projet de venir présenter vos chansons en France ? L'album doit-il sortir prochainement en Europe ?

J'aimerais évidemment ! Passez le message, ha ha ha ! Pour l'instant, il est disponible en importation sur plusieurs sites Internet et sur iTunes à travers l'Europe !


Une vidéo où Marie-Luce Béland dévoile son projet "La Cenne Noire"



@ Photos Monic Richard et DR


POUR EN SAVOIR PLUS :

Le site officiel de l'artiste.
Le site La Cenne Noire de Marie-Luce Béland.
Le site MySpace de l'artiste.
Le point de vue de Titus sur le disque.

11 mars 2008

Charles Dubé : "Je refuse l'abîme du pessimisme"

594b7a881e55f7eb27e8604aff835528.jpgDes "morceaux d'humanité". C'est ainsi que sont souvent décrites, ici et là, les chansons du Québécois Charles Dubé. Avec déjà deux albums à son actif, "Réverbère" et "Sortir de soi", cet auteur-compositeur-interprète qui fut pédopsychologue dans une autre existence, offre une lecture du monde à mille lieues du cynisme ambiant. Mais qui dit optimisme ou "idéalisme serein" ne dit pas forcément guimauve, loin de là. Un goût de liberté, une foi inextinguible en l'avenir traversent de part en part l'univers sensible de Charles Dubé. Dans l'interview qui suit, l'artiste nous révèle ses deux facettes, l'une solitaire, l'autre davantage tournée vers les autres...


En guise d'entrée en matière, voici la vidéo d'"Un ciel pour le soleil", chanson extraite du premier album de Charles Dubé, "Réverbère" sorti en 2004 :

Titus - Charles Dubé, votre album "Sortir de soi" tourne en boucle sur ma chaîne depuis près de deux mois. C'est un disque dont l'optimisme est contagieux et qui fait plutôt du bien par les temps qui courent... Les articles qui ont été publiés à votre sujet vous présentent souvent comme un "idéaliste serein". Cette définition vous sied-elle ?

6f6b03482432b8cb92af56df55643c4e.jpgJe crois que oui. En fait, je suis une personne plutôt optimiste de nature. J’ai souvent l’impression de voir le verre d’eau à moitié plein ;) D’un autre côté, je ne suis pas naïf non plus. Loin de moi l’idée de nier les difficultés de l’existence et des exigences que la vie amène. En fait, les problèmes, je m’en occupe, mais je refuse l’abîme du pessimisme.

Titus - J'ai évoqué votre optimisme. Toutefois, je ne voudrais pas donner l'impression que ce que vous faites se classe dans les produits "rose bonbon". La gravité, la tristesse apparaissent sans arrêt en filigrane dans vos compositions. Vous ne cherchez pas à éluder les difficultés de l'existence; seulement, vous semblez refuser d'y réagir par le cynisme, pourtant si répandu par ailleurs...

Je crois que je suis fondamentalement un humaniste dans la vie et par le fait même dans ma façon d’écrire. Le mouvement existentiel donne du sens à ma perception du monde. Conceptualiser le bien, c’est aussi devoir reconnaître la souffrance… Par ailleurs, il est vrai que le cynisme est répandu et qu’il est en quelque sorte une continuité de l’absence de lien vrai entre les gens. Il amène le regard ailleurs pour ne pas voir combien il est souvent difficile de vivre l’intimité entre nous et avec soi-même (dans cette vie ou tout va de plus en plus vite). 2a7cb9276b8f48a6ff891abb0108829e.jpgQue le désir d’être avec l’autre est souvent difficile dans un monde ou tout se doit d’être parfait, car être intime doit inévitablement passer par l’obligation d’ouvrir sur sa propre vulnérabilité, sur ses forces et ses faiblesses. Mes chansons cherchent à exprimer la force et la vulnérabilité qui nous habitent, à reconnaître les bonheurs et les difficultés de la vie pour en arriver à célébrer ce qui nous fait du bien et nous unit à la fois.

Titus - Dans vos chansons qu'on décrit souvent comme des "morceaux d'humanité", vous parlez de vie, de mort, de vieillesse, d'amour. Des thèmes finalement indémodables mais que vous abordez avec une sincérité touchante. Je crois que vous avez toujours accordé beaucoup d'importance à cette sincérité de l'artiste, non ?

En effet, il me semble important de rester vrai dans ce que j’appelle «la démarche artistique». Je trouve plus de plaisir à chanter des choses que je ressens et qui me ressemblent. De plus, je perçois une plus grande réaction chez les gens face à mes chansons, comme s’ils s’y retrouvaient. On demeure tous humains après tout...

Titus - J'aimerais qu'on revienne un moment sur le milieu où vous avez grandi. En préparant cette interview, je me suis un peu égaré en lisant le portrait de Charles-Edgar Dubé que vous publiez sur votre site MySpace. Je me suis amusé à faire le tri, car au-delà de ce portrait un peu fantaisiste de poète maudit, j'imagine qu'il y a quelques détails véridiques. Par exemple votre naissance en 1975 à Sainte-Adèle, au Québec, peut-être ?

abde2e45bdcd7c93b91acb5f242fbe62.jpgEn effet, je suis né à Sainte-Adèle, au Québec. Un pays de neige, de montagnes et de jours d’été ensoleillés. J’y ai passé une enfance extraordinaire à jouer dans la forêt, à pêcher la truite avec mon frère plus vieux, et à découvrir un univers à travers les livres que mes parents nous fournissaient à la maison.

Titus - Votre mère pianiste est-elle celle qui vous a inculqué la musique ?

D’abord, ma mère est une femme extraordinaire. Elle a toujours été ouverte sur le monde autour d’elle. Pianiste, peintre, professeur de théâtre et de français, elle m’a transmis son optimisme, son amour de la vie et son goût pour l’art et la musique.

Titus - Votre père, mathématicien diplômé de littérature vous a quant à lui transmis sa passion des livres ?

Mon père est le pôle rationnel de la maison, mais il est aussi très ouvert. Il aime le «savoir» et excelle dans l’art de le transmettre. Il a toujours aimé regarder peindre ma mère ou l’écouter jouer du piano en lisant et en rêvassant. La poésie, la musique et la littérature ont toujours occupé une place importante pour mes parents, alors jouer de la guitare pour moi, et chercher à faire carrière dans ce domaine était également encouragé. Paradoxalement, j’ai d’abord cherché à étudier, passant bon nombre d’années à l’école pour ensuite aller vers la musique.

La chanson "La marée", extraite de l'album "Réverbère" :

Titus - Quelles ont été vos influences les plus marquantes, tant d'un point de vue littéraire que musical ? J'ai lu que vous étiez un fervent lecteur de Saint-Exupéry, est-ce vrai ?

dbd24660faee542e60e2e9798b2a338a.jpgJ’adore la littérature et mon style d’écriture y trouve ses racines. Les auteurs comme Réjean Ducharme, Camus, St-Exupéry et Paul Auster sont mes préférés. J’affectionne la façon qu’ils ont de me faire rêver et le style qu’ils utilisent, chacun à leur manière, pour décrire la vie en soi et autour de soi. En musique, je crois que Richard Desjardins, Manu Chao et Bob Marley sont mes influences les plus notables. En fait, j’adore la sincérité de leur démarche, la profondeur qu’ils ont et cette grande humanité qui les caractérise tous les trois.

Titus - Vous avez étudié les sciences humaines, une sensibilité qui traverse aujourd'hui votre oeuvre, non ?

En effet, les gens sont au cœur de l’existence. Être avec soi et avec ceux qui nous entourent est la seule chose qui reste vraiment au bout de cette vie.

Titus - Avant de devenir musicien, vous avez exercé en tant que pédopsychologue pendant une dizaine d'années. Avez-vous jamais hésité entre une carrière artistique et cette autre voie ?

J’ai toujours aimé l’école, alors y faire mon chemin a été quelque chose de plaisant et de valorisant pour moi. La rencontre avec la compréhension de l’être humain et finir par aider des enfants souffrants et parfois perdus dans la vie, était pour moi passionnant. Par ailleurs, je suis arrivé un jour à sentir le besoin d’exprimer des choses et à laisser aller cette partie créatrice de moi qui cherchait la lumière. J’ai fait ce que je partageais en clinique… Je me suis laissé aller à ce qui cherchait à vivre en moi, et j’ai choisi la musique. Même si parfois il est difficile de rester sur ce chemin, j’y trouve encore énormément de bonheur.

Titus - J'ai lu que vous avez été art-thérapeute. Utilisiez-vous tous les arts dans cette pratique, ou essentiellement la musique ?

Jamais en ce qui a trait à la musique. Les médiums de travail utilisés sont le jeu de sable, la terre glaise, le plâtre et tout ce qui permet de construire quelque chose qui cherche à s’exprimer.

Titus - Parallèlement à votre métier, la musique était déjà un élément essentiel de votre vie. Pouvez-vous nous parler de votre premier public ?

e29bdfaa551c3f84d0b386243da75609.jpgLe premier public que j’ai connu est d’abord relié au théâtre. J’ai commencé sur les planches par cette forme d’art que j’ai beaucoup aimé et qui me plaît encore. Par la suite, les premières rencontres musicales avec un auditoire sont venues à l’université. J’avais un groupe de musique où je chantais et jouais de la guitare. Nous animions les fêtes des diverses facultés avec grand plaisir.

Titus - En 2001, vous avez participé au challenge "Relève" de Repentigny où vous avez décroché le premier prix. Est-ce que c'est votre entourage, votre premier public, qui vous a ainsi poussé à présenter vos chansons à un concours, ou aviez-vous le sentiment qu'il était temps de passer à la vitesse supérieure ?

Je souhaitais simplement présenter mes chansons et voir la réaction des gens. J’avais en même temps peur de le faire, d’être jugé par un public que je ne connaissais pas. Il y a toujours une dimension de pudeur dans le fait de livrer une partie de soi sur une scène. J’ai été très heureux du résultat et je crois que ça été le début de quelque chose qui existe encore aujourd’hui.

Titus - Ce premier succès aura une conséquence directe : celle de vous voir assurer quelques premières parties prestigieuses : Michel Pagliaro, Kevin Parent ou Laurence Jalbert. Mais je crois que la toute première opportunité d'assurer une première partie fut avec les Frères à ch'val...

33d8e53ce1850c39a714c43da97a67d8.jpgCes premières parties ont été mon école en fait. Regarder ces artistes travailler sur la scène et surtout en arrière-scène a été très important pour moi. Ces expériences ont été le départ dans un métier qui m’était encore inconnu. C’est aussi un travail que d’être sur scène et, comme tout métier, on doit vivre ce quotidien pour ensuite trouver sa façon de faire.

Titus - Les musiciens que vous aviez choisis à l'époque sont encore ceux qui vous accompagnent aujourd'hui. N'est-ce pas une indication de l'importance que vous accordez à l'amitié, et à la fidélité en amitié ?

Le hasard fait souvent bien les choses… En fait, cette rencontre musicale m’a permis d’ouvrir sur un monde que je ne connaissais pas. Rencontrer des gens formidables, ouverts et talentueux. Jouer d’une façon régulière avec les mêmes personnes amène inévitablement, des amitiés qui rendent possible la complicité sur la scène. De plus, je me rends compte que les gens ressentent cette complicité dans un spectacle. Cette relation sur scène, donne encore plus de puissance à cette rencontre entre l’artiste et le public.

Titus - En 2004, votre premier album "Réverbère" paraît, un disque pour lequel vous étiez bien entouré puisqu'on compte, parmi vos collaborateurs, le fameux guitariste montréalais Rick Haworth, un réalisateur associé à la plupart des belles découvertes musicales des deux dernières décennies au Québec...

84d752070da57b40553d5f42306795ab.jpgC’est vrai que Rick a été très important pour "Réverbère". Il m’a aidé à me définir comme artiste et son talent a contribué à la construction et au succès de cet album.

Titus - Ce premier album a immédiatement fait sensation au Québec. Avez-vous eu le sentiment qu'un tourbillon, soudain, vous emportait, vous qui aviez toujours baigné dans la musique sans vraiment chercher à en faire carrière ?

Les tourbillons nous emportent toujours…, quelquefois plus loin qu’on pense. "Réverbère" a été très enivrant pour moi. J’ai connu l’industrie à la puissance «ça va vite» ;) J’ai presque uniquement de bons souvenirs de l’album et de la tournée qui en a suivi.

Titus - Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la chanson "Réverbère", extraite de l'album éponyme ?

J’ai composé cette chanson après être revenu d’une fête avec des amis. Ayant perdu mon chemin dans un parc, j’ai vu un réverbère au loin qui éclairait le chemin du retour. J’ai marché dans sa direction et arrivé sous sa lumière, il y avait une grosse roche sur laquelle il y avait d’inscrit «On est mieux d’apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons tous mourir ensemble comme des idiots », une phrase de Martin Luther-King. Pendant le reste de mon retour, j’ai réfléchi à cette citation. Quelque temps plus tard, Al Qaïda attaquait les États-Unis. J’étais partagé entre la peine pour ces gens tués dans les tours et celle pour les 25.000 personnes décédées en Irak cette même année, à cause de l’embargo américain. Les quatre oiseaux de la chanson sont en fait les quatre avions attaquant le sol américain. J’ai donc écrit cette chanson en pensant à Luther-King et sa citation.

La vidéo de "Réverbère" :
e9ea0e2491baeb2a6c6403787d0d6ac7.jpgTitus - Votre second album, "Sortir de soi", a été publié il y a quelques mois. Dites-moi si je me trompe, mais j'ai un peu le sentiment que cet album est une émanation directe de votre être, avec ses deux facettes, l'une ouverte sur le monde et les rencontres, et l'autre, plus solitaire et intimiste. Une facette enjouée, fraîche, où les refrains optimistes à l'image de votre chanson "Etre bien" s'enchaînent, et puis une facette plus intérieure, posée, comme dans "L'Etang".

J’aime ce parallèle que vous faites entre cet album et ma personnalité. On y retrouve en effet, ce désir de rencontrer les autres tout en partageant mon besoin de solitude. Sortir de soi vient de là. La rencontre avec l’autre est nécessaire pour faire du sens dans cette vie. Mais, pour aller vers l’autre, il faut aussi se connaître, avoir défini ses frontières afin de trouver l’espace pour cette rencontre.

Titus - Pour l'enregistrement de "Sortir de soi", vous étiez là-encore très bien entouré puisque l'album a été réalisé par François Lalonde, bien connu pour son travail avec Lhasa ou DobaCaracol... Pouvez-vous nous raconter votre rencontre et la manière dont s'est faite cette collaboration ?

ca2ee3bd543de9ce638c7a6ce8fa4155.jpgCette rencontre avec François a été soudaine et imprévue. Il était trop occupé pour travailler à l’album et j’avais décidé de commencer seul. Il m’a rappelé pour me dire qu’il était disponible et intéressé. Le reste c’est la vie. On a eu beaucoup de plaisir à le faire. A trouver la direction et l’intention.

Titus - Vous avez été remarqué au festival de Pully-Lavaux, en Suisse, d'où vous avez rapporté le prix Guy-Bel du meilleur auteur-compositeur-interprète. S'agissait-il de votre première incursion sur le continent européen ?

J’ai remporté ce prix en juin 2006. Formidable expérience… J’ai joué à Nantes, en Bretagne et à Paris également. Les gens en Europe comprennent ce que je chante et semblent touchés par l’émotion de mes chansons. Pour un artiste, c’est une chose formidable. Pour l’instant, il n’y a que Pully… mais j’espère qu’il y en aura d’autres.

Titus - En matière de proximité, vous vous posez en exemple. Votre site Internet donne ainsi la possibilité à vos fans d'être en relation quasi permanente avec leur artiste préféré. Vous avez appelé cette partie de votre site La Passerelle, qui s'avère un espace privilégié d'échange et de dialogue où l'on peut notamment découvrir vos suggestions musicales et littéraires... C'est une idée vraiment originale...

La passerelle permet en effet de rester en contact avec ceux qui s’intéressent à ce que je fais. C’est aussi un lieu de partage qui favorise l’échange entre le public et moi. J’adore cette possibilité, car souvent les gens ont besoin de dire certaines choses, qu’après un spectacle, ils n’ont pas le temps de partager.

Titus - En écoutant le morceau "Mon étoile", une très belle chanson écrite par un père pour son fils ou sa fille, j'ai eu envie de vous demander si vous aviez des enfants et si cette chanson avait été écrite pour lui ou elle ?

427088e06448d06747a51cf18937090c.jpgCette chanson a été écrite pour mes deux fils que j’adore et qui me permettent de devenir meilleur à tous les jours. Ils sont mes racines les plus profondes dans cette vie. Ils représentent le lien et la vie dans son ensemble.

Titus - On a parlé d'optimisme au début de notre interview. Plusieurs chansons de votre album évoquent l'espoir, à l'instar de "Trouver le jour", "Cadence", "L'univers" ou "Etre bien". Pouvez-vous nous dire deux mots sur cette dernière et le tournage de la vidéo ?

Être bien est une chanson qui parle de la décision d’aller vers l’avant, de choisir d’être heureux. Je crois que notre bonheur réside dans une forme de choix, celui de décider de regarder là où il y a de la lumière. La vidéo parle de ce concept. J’ai cherché à faire en sorte que l’on puisse sentir ce mouvement vers l’avant. Laisser tomber ce qui nous rend triste et lourd (la voiture qui tombe) pour aller vers les autres.

La chanson "Etre bien", premier single du second album de Charles Dubé :

Titus - Le site Web de Radio Canada vous consacre un bel espace. Dans votre boîte à secrets, on découvre, dans les choses qui vous gênent, que vous adorez les flamands roses... C'est un nouvel exemple de votre sens de l'humour ou une réelle passion insolite ?

981f41ef71446a24c873249d185e73e5.jpgUn peu des deux… J’aime bien tourner en dérision mes travers et mes contradictions. Je crois que c’est dans les choses simples de la vie que l’on existe vraiment.

Titus - L'année 2008 sera-t-elle principalement consacrée à la promo de votre nouvel album et à la scène ou prévoyez-vous déjà de retourner en studio ?

L’année 2008 sera consacrée à la promotion de l’album «Sortir de soi» et par une tournée de spectacles, qui a débuté en octobre 2007. De plus, j’ai plein d’idées dans la tête et je souhaite, à l’automne 2008, retourner en studio pour tenter quelque chose. Semer la terre, et un jour, sous le vent, voir danser le blé...

(Photos : Anouk Lessard et DR).


POUR EN SAVOIR PLUS :

Le site officiel de Charles Dubé.
Le site MySpace de l'artiste.
La page consacrée à l'artiste sur le site de Tacca Musique.