01.02.2007

Emeline Michel : "Je suis une insatisfaite née"

medium_emeline1.jpgJe vous propose de poursuivre cette semaine notre petite escapade en Haïti. Il y a quelques jours, nous vous avons fait rencontrer le fameux jazzman haïtien Eval Manigat... Cette semaine, nous vous présentons celle qui a été surnommée à juste titre la reine de la chanson haïtienne ou la déesse de la chanson créole, Emeline Michel. Nous l'avions rencontrée au Canada en 1994, peu après la parution de son album "Rhum et flamme".


Née aux Gonaïves, en Haïti, Emeline Michel s'est initiée à la musique en chantant du gospel à l'église de son quartier. Après avoir terminé ses études en Haïti, la jeune chanteuse va poursuivre son apprentissage au Detroit Jazz Center. Après un séjour en France, Emeline Michel va s'établir quelques années à Montréal. Puis, en 1999, elle retourne sur son île, et fonde sa propre maison de production, les Productions Cheval de feu.
Aujourd'hui établie à New York, la chanteuse a publié en 2004 le très bel album Rasin Kreyol, son huitième en vingt ans de carrière. (Sources biographiques : Radio Canada)
medium_emelinecover.jpgSelon Richard Lafrance, du magazine montréalais Voir, "cet album explore mieux que jamais les multiples facettes de sa musique natale, démonstration probante de son habileté à marier les rythmes haïtiens traditionnels à un contenu social et politique des plus inspirés. Alors que tous les yeux sont tournés vers la pauvre perle des Antilles et en particulier vers le village des Gonaïves (d'où elle est native), Emeline Michel tenait à exprimer sa foi et son espoir en ce peuple qui devra rebâtir sa patrie, sa nasyon solèy".
Le 20 septembre 2006, Emeline Michel chantait à New York (où elle réside désormais) en ouverture d'une conférence de la CGI (Clinton Global Initiative), fondation lancée par Bill Clinton dans le but de réunir des leaders du monde entier pour tenter de trouver des solutions aux problèmes de la planète (pauvreté, santé, conflits ethniques ou religieux, changement climatique).


medium_emeline4.jpgTitus - Le public commence à bien vous connaître ici, surtout après le succès de votre chanson "Amandine" (voir clip vidéo ci-après), mais beaucoup ignorent que vous avez débuté cette carrière en Haïti. J'aimerais peut-être que vous commenciez par nous dire ce qui vous a fait quitter votre pays. Etait-ce la situation politique ou le besoin d'évoluer musicalement ?

Emeline Michel - Je crois que c'est un peu des deux. Au départ, j'ai quitté Haïti parce que j'ai obtenu une bourse pour aller étudier à Detroit, dans le Michigan. J'y ai étudié le jazz. Après, avec la sortie de mon album à Paris, j'ai dû aller sur place pour la promotion et j'ai pris goût à l'idée de voyager et de faire voyager cette musique-là, de ne pas l'enfermer dans un créneau. Je ne voulais pas qu'on dise que je faisais de la musique haïtienne. Mais c'est certain que les problèmes politiques de l'île ont aussi contribué à mon départ : on ne pouvait plus avoir de concert. C'était sur un groupe électrogène qu'on fonctionnait. La vie politique prenait tellement le devant de la scène que, artistiquement, les gens ne s'investissaient pas au départ. Et le public ne sortait pas le soir. Tout le monde avait peur; on tremblait. En tant qu'artiste, je ne pouvais pas habiter Haïti et imaginer faire une carrière internationale.

Titus - En tant qu'artiste populaire en Haïti, vous n'étiez pas parfois une cible rêvée pour les politiciens ?

Ecouter la réponse d'Emeline Michel, sur CINN FM, dans Calypso :




Pas mal de fois, il y a eu des gens qui ont essayé de m'acheter. Vu que les textes que j'écris ne sont pas vraiment "sirop miel", comme on dit chez moi, on m'a fait des propositions. Certains ont proposé de m'offrir des voyages, des intruments de musique, des commodités, simplement dans le but de me faire chanter à une cérémonie. Cela n'était pas dans mon intérêt, bien sûr, puisqu'à l'époque, on changeait de président en Haïti comme on change de chemise... J'ai toujours détesté mélanger le côté artistique avec le côté politique. Je sais qu'on peut prendre des positions, défendre tel ou tel point de vue, parler de tel sujet qui nous tient à coeur, mais je crois que si j'avais dû faire de la politique, j'aurais déjà commencé, et moi je suis là pour chanter. Ils ont essayé mais ça n'a pas marché !

Titus - Combien d'albums avez-vous produit en Haïti, avant de quitter l'île ?

En tout et pour tout, trois albums. Il y a eu Douvanjou ka leve en 1987, Flanm et puis Emeline II.

Titus - On vous connaît plus, au Canada, grâce à votre nouvel album "Rhum et flamme", qui a été produit ici. On sait que les maisons de disques occidentales imposent parfois des normes aux artistes afin de rendre leur produit plus commercial. Pour enregistrer cet album au Canada, avez-vous dû faire quelques compromis ?

medium_emeline3.jpgIl y a eu pas mal de restrictions, en effet. Ici, il y a d'excellents musiciens. On est vraiment gâtés. Il y a des gens en Haïti qui jouent des percussions ou des tambours haïtiens, qui ne sont jamais allés à l'école et qui ont ça dans le sang. Ils ont hérité de ce patrimoine. C'est une chose avec laquelle on naît. Et ce n'est pas évident de trouver ça chez des musiciens occidentaux. Des fois, ça me manque. A cause des problèmes de visa, c'est pas évident de faire venir des artistes d'Haïti du jour au lendemain, pour les avoir pour un spectacle notamment. Mais, on arrive à s'arranger. C'est un bel échange, souvent, avec les musiciens occidentaux. Ca m'arrivait d'apprendre des rythmes haïtiens aux musiciens qui m'accompagnent sur l'album "Rhum et flamme". Eux aussi m'ont apporté d'autres choses.

Titus - Cet album a été salué par la critique comme étant le plus accompli de vos albums. Est-ce aussi votre avis ?

Je ne dirai jamais ça... Quand on commence à s'encenser soi-même, c'est là où ça s'arrête... Je suis une insatisfaite née. Quand j'écoute mes albums, je ne prends pas beaucoup de plaisir. Il y a quelques rares chansons où je me dit que c'est pas mal, mais je me critique beaucoup et ça me permet d'aller plus loin parce que je ne suis jamais satisfaite de ce que j'ai fait. C'est vrai que pour cet album, j'ai disposé de plus de moyens que pour les précédents. Je suis assez contente de certains chansons, mais je ne dirai jamais que c'est mon album le plus accompli. L'album accompli, je crois que c'est quand je serai morte que je le ferai...

Ecouter la chanson Amandine, extraite de l'album Rhum et flamme (1993) :
div>
Amandine de Emeline Michel
envoyé par Gotwolfy



medium_emeline_michel2.jpgTitus - Est-ce que les Haïtiens vous font quelquefois le reproche d'être sortie du moule traditionnel de la chanson haïtienne ? Car dans "Rhum et flamme", plusieurs chansons ont un caractère pop...

Oui, je ne vais pas m'en cacher. Mais ça ne m'étonne car on est très lents au changement. En même temps, ceux qui me font ces reproches viennent quand même assister à mes spectacles et achètent mes albums. Ils me disent aussi qu'ils aiment ce qu'ils écoutent. Ca leur fait plaisir de voir que je passe à n'importe quelle émission de radio ou de télé. Ces gens sont généralement réfractaires au début mais c'est parce qu'ils ont envie d'entendre parler d'Haïti, que d'Haïti. Ces reproches ne m'ont pas vraiment fait peur. De toutes les manières, je me dis que le public serait fatigué si je leur donnais la même chose tous les jours.

Titus - Et puis c'est comme ça qu'on arrive à faire évoluer la musique, non ?

Absolument, ça nous ouvre des portes. Au Québec, il y a pas mal de radios où on joue 80 % de musiques francophones. En Haïti, on est francophones aussi, et il n'y a pas de raison que je n'utilise pas un langage qui nous appartient puisque ça me donne l'opportunité de me faire comprendre sans avoir à faire traduire mes chansons à chaque fois que j'ai à les chanter !

Titus - Après votre départ d'Haïti, il y a eu plusieurs étapes marquantes. Il y en a eu une en France, notamment, où vous avez accompagné des groupes aussi fameux que Mory Kante ou Manu Dibango. J'aimerais que vous nous en parliez un petit peu...

Je trouve que la musique africaine est une musique forte. On a beaucoup de choses en commun, l'Afrique et Haïti, parce qu'on vient de là. C'est comme jouer avec des gens que tu admires et que tu croyais ne voir qu'à la télé. J'avais au départ beaucoup d'amiration pour ces gens-là. J'ai fait une tournée avec Manu Dibango, à Paris et en province. Ca m'a permis de jouer avec eux, et de les voir jouer. Quant à Mory Kanté, il faisait une musique de film et il m'a choisie en tant que voix pour la bande sonore. On a eu la chance de travailler en studio ensemble. C'est formidable car la façon dont il chante, c'est tout un exercice ! Ca m'a permis d'apprendre d'autres choses, de nouveaux phrasés, etc. Ca a été aussi l'occasion de retrouver des liens qui existent et qu'on ne soupçonnerait pas, par exemple au niveau des rythmes. En Haïti, c'est juste les noms qui changent, mais on a beaucoup de rythmes en commun.

medium_emeline5.jpgTitus - Dibango et Kanté sont des formations exceptionnelles sur scène. Est-ce que ça aussi, ça vous a donné une impulsion un peu différente ?

Ca m'a beaucoup aidé car ces gens-là ont un tel naturel sur scène ! Il n'y a pas d'artifice dans leur musique. Ils sont très méticuleux dans leur façon de travailler. J'ai appris beaucoup de choses.

Titus - C'est aussi en France que vous avez rencontré le chanteur québécois Luc de Larochellière qui a écrit la chanson "Amandine" sur "Rhum et flamme"?

Ecouter la réponse d'Emeline Michel, sur CINN FM, dans Calypso :



Oui, il donnait une série de concerts en France et moi j'aimais beaucoup sa chanson "Si fragile". J'en étais malade. Je voulais aller le voir en concert. J'ai eu l'occasion de l'approcher et je lui ai dit que j'aurais aimé qu'il m'écrive une chanson. Il y a des gens qui sont doués pour tel ou tel type de portrait ou de sujet, et je trouvais que lui avait, malgré son jeune âge, une plume d'une extraordinaire maturité. Il a accepté tout gentiment et ça s'est fait quand je suis revenue à Montréal. Ca a été une très belle collaboration. J'ai vraiment beaucoup aimé la façon dont ça s'est passé, sans complexité.

medium_emelinecoverweb_plus_recent.jpgTitus - Avant l'étape québécoise, il y a eu aussi un passage important aux Etats-Unis. J'ai fait allusion plus tôt à la bourse qui vous a permis d'aller étudier le jazz à Detroit, aux Etats-Unis. Vous avez, paraît-il, côtoyé Anita Baker et Aretha Franklin ?

Oui, j'ai été très chanceuse. J'étais dans une école où on recevait chaque semaine, pour faire un petit séminaire, des artistes très connus. A l'époque, il y avait George Benson, Stevie Wonder. Il ya pas mal de compétition et la personne qui gagne la compétition a le droit d'aller faire une chanson en première partie du spectacle de quelqu'un. Et moi, j'ai eu la chance d'être choisie pour présenter une chanson en première partie de Stevie Wonder. Cela m'a valu d'être invitée à des concerts et d'approcher aussi Whitney Houston, Anita Baker, ou Aretha Franklin... J'ai pu les voir travailler en studio et les approcher. Je crois que si je les revoyais aujourd'hui, j'apprendrais davantage à leur contact. A l'époque, j'étais tellement intimidée... (rires)

Titus - Etes-vous retournée en Haïti depuis votre départ ?

Oui, plusieurs fois. Récemment, j'y suis retournée pour le tournage d'un film sur Haïti. On m'avait choisie en tant qu'actrice. Dans ce film, je joue le rôle d'une sirène. Il s'agit du film "Divine Haïti", qui a été présenté dans le cadre du festival Vues d'Afrique. J'ai eu l'occasion de revoir mes parents, aussi, puisqu'ils habitent encore là-bas. C'était une belle expérience pour moi. Retourner là-bas m'a permis de me resourcer, de me reconnecter avec ma terre, mes origines. J'avais un peu oublié que mon pays était aussi beau ! A force de voir les informations qui rapportent tellement d'images négatives de chez moi, j'avais oublié qu'il est exceptionnel d'être chez soi !

medium_emelineeeeee0001.JPGTitus - Est-ce qu'il n'est pas difficile, parfois, de chanter l'espoir, lorsqu'autant d'événements tendent à rendre chacun un peu pessimiste.

Très difficile, mais c'est ce qui nous reste. Je crois qu'il y a une formule qui dit que "quand on a touché le fond, il faut qu'on remonte". Je crois qu'on l'a déjà touché. Donc, il faut que ça remonte.

Titus - Je crois que vous n'aimez pas beaucoup l'image qui a été longtemps véhiculée dans les médias au sujet d'Haïti. C'est vrai qu'il y a toujours beaucoup de clichés qui peuvent être perpétués dans les médias. On parle peu de culture ou d'arts, qui sont une richesse méconnue de votre pays.

Quelque part, à force de ne voir que les mauvais côtés, on oublie les bons côtés. Il y a beaucoup d'artistes, beaucoup de talents. Au niveau de la peinture, de la musique. Il y a tant de richesses de ce point de vue qu'il est dommage qu'on n'en parle pas davantage ! Ca remonte l'estime des Haïtiens de savoir qu'on n'est pas seulement ce bout de terre où on s'entredéchire.


23.01.2007

Eval Manigat : "Je teste ma musique en dansant"

medium_affiche_Eval_Manigat.2.jpgCelui qu'on a longtemps surnommé l'archévêque du worldbeat à Montréal, le compositeur haïtien Eval Manigat, fait partie de cette catégorie de musiciens qu'il est impossible d'étiqueter parce que leur création se situe au carrefour de multiples influences. Éval Manigat, grand frère des musiciens world montréalais, a choisi, fin 2006, de s'en retourner dans son Haïti natal, presque 40 ans après l'avoir quitté.

Selon le quotidien québécois Le Devoir, "À 67 ans bien comptés, il s'y rend dans une sorte de retour d'ascenseur, pour réaliser un vieux rêve, remettre ce qu'on lui a donné, créer une Académie de musique. À Saint-Marc, là où il a grandi et où il a commencé à faire de la musique, sur le bord de la mer, au nord de Port-au-Prince". Son but, former une nouvelle génération de musiciens haïtiens... Nous avions rencontré Eval Manigat en 1994, alors qu'il venait de publier son album "Africa plus" avec sa formation Tchaka.

Titus - Est-ce que je dois vous appeler Monseigneur, comme le font les Haïtiens de Montréal ?

Eval Manigat - (Rires)

Ecouter l'intro de l'émission Calypso, sur CINN FM




Titus - J'aimerais tout d'abord vous féliciter pour l'album "Africa plus" que vous avez publié sur l'étiquette TRB. Cet album est de la vraie dynamite pour les amateurs de musiques du sud. Une question, tout d'abord, sur les rythmes que l'on retrouve dans vos compositions : est-ce que c'est vrai que tout ce que vous écrivez, vous le dansez immédiatement pour tester vos compositions ?

medium_album_manigat.jpgC'est automatique. Notre concept musical passe par la danse. Chez nous, les gens veulent que la musique dégage une pulsation ou des sensations qui les incitent à danser. Danser, pour nous, ça fait partie de la vie de tous les jours. Des gens n'hésitent pas à vendre leur pantalon pour aller danser, vous voyez comme c'est important ! Quand je compose, j'ai du mal à me détacher de cet état d'esprit. Je danse ainsi sur mes compositions pour tester ma musique avant de la mettre sur le marché. Quand on joue en orchestre et que les gens dansent devant nous, c'est le meilleur test.

Titus - On associe souvent votre démarche à celle d'un chercheur, un compositeur qui aime les découvertes nouvelles. C'est vrai que la fusion de musiques, de styles et de cultures, c'est quelque chose qui vous attire, on dirait...

Moi, j'adore toutes formes de musiques, que ce soit la musique classique, le jazz, les musiques d'ailleurs. Dernièrement, je me suis découvert un penchant pour la musique arabe, pour la couleur qui s'en dégage et les rythmiques différentes qu'ils emploient. Je ne sais pas où tout cela va m'amener... Récemment, mon frère, le guitariste qui joue avec moi, m'a dit que mes recherches étaient très intéressantes intellectuellement, mais qu'elles n'allaient sûrement pas faciliter la tâche des producteurs et distributeurs, qui ont déjà du mal à mettre une étiquette sur ce qu'on fait... Alors maintenant je commence à me poser de sérieuses questions.

Titus - J'ai une idée : puisque vous avez été parmi ceux qui ont contribué au développement d'une musique baptisée le "rarock", provenant du "rara" qui est une musique haïtienne. Pourquoi ne pas fonder le "raraï" ?

(Rires) Ca sera pour le prochain album... Le "raraï", voilà une bonne idée... (Rires)

Titus - Vous côtoyez des musiciens d'origines diverses. Votre groupe s'appelle Tchaka. Je crois que ça a une signification bien particulière en Haïti, non ?

Tchaka, c'est un mets haïtien assez épicé. Tous les mets haïtiens sont assez épicés, d'ailleurs. C'est un plat assez spécial, qu'on voit peu dans les restaurants. C'est quelque chose que les gens cuisinent chez eux. Dans ce plat, il y a toutes sortes d'épices et d'ingrédients, du maïs, de la viande. On a choisi ce nom pour faire allusion aux nombreuses influences qu'on a compilées pour arriver à sortir ce produit. C'est aussi parce que le groupe réunit des musiciens d'origines diverses. On est treize sur scène...

Titus - De quelles origines sont-ils ?

De façon générale, ils sont ou haïtiens, ou québécois ou canadiens anglophones. Le batteur est grec. La chanteuse est martiniquaise. Le groupe marche bien. Naturellement, on laisse la place à tout à chacun de mettre son petit grain de sel. Chacun a sa vision.

Titus - C'est vrai qu'il y a des musiciens admirables qui jouent à vos côtés, mais j'aimerais aussi qu'on mentionne quelques noms de musiciens avec lesquels vous avez joué dans le passé, tels Denis Fréchette, de La Bottine Souriante, Karen Young, bien connue dans son domaine au Canada...

Ecouter la réponse d'Eval Manigat dans Calypso, sur CINN FM




Il y a environ dix ans de cela, on n'était pas beaucoup de musiciens "worldbeat" sur la scène musicale de Montréal. D'ailleurs, le mot "worldbeat" n'existait pas. Pour pouvoir jouer, il a fallu qu'on s'associe à d'autres musiciens. Moi, j'ai été chanceux de tomber dans un staff de musiciens bien cotés et à partir de ça, on a fait des échanges. Avec Karen Young, par exemple, on a travaillé ensemble pendant des années. D'ailleurs, on est voisins, et cela a facilité les relations. Quant à Denis Fréchette, c'est celui qui, le premier, m'a mis en contact avec la musique folklorique québécoise... A l'époque, quand on avait besoin d'un pianiste pour jouer avec nous, c'était comme si on cherchait une aiguille dans un tas de foin. Peu de musiciens comprenaient notre langage à l'époque. Ils l'appréciaient mais, pour y participer, c'était une autre dimension. C'est à force d'échanges qu'on a finalement pu arriver à jouer ensemble. On leur a montré des trucs, et ça a été réciproque.
Mes compositions se sont beaucoup bâties par le biais de ces échanges, notamment avec les Cubains, les Latins ou les Africains que j'ai côtoyés. Alors tout ça, ça fait des amalgames culturels.

medium_TCHAKA2.jpgTitus - J'aimerais que l'on essaye de définir votre musique. Il y a, comme on l'a vu, des influences multiples : on peut parler des rythmes, qui font penser aux Caraïbes, à l'Amérique Latine, ou à l'Afrique. Il y a aussi les couleurs nord-américaines si j'ose dire, avec un son qui emprunte à la pop, au jazz, au funk...

On appelle ça "worldbeat", une fusion d'énergies qui viennent de plusieurs souches différentes. Obtenir la fusion entre le sel et le sucre n'est pas si évident que ça, mais ça se fait. Moi, j'ai beaucoup voyagé dans les Caraïbes et j'ai été vraiment touché par la diversité de l'extension de la culture africaine. C'est pour ça qu'on a choisi d'appeler l'album "Africa Plus". "Africa" pour la culture africaine, et "plus" pour faire référence à l'extension de cette même culture à travers les Caraïbes et ailleurs, durant les derniers 200 à 300 ans.
Il y a beaucoup d'ignorance au sujet des Caraïbes : on nous voit comme des petites îles où il fait bon aller faire la fête ou se baigner... Mais il y a beaucoup d'autres choses qui s'y passent. On évoquait à l'instant les échanges culturels; dans les Caraïbes, ces choses se font naturellement. Cette fusion culturelle est une manière de vivre pour nous... On a grandi là-dedans.

Ecouter la réponse d'Eval Manigat dans Calypso, sur CINN FM




Titus - Mais quand même, Eval Manigat, lors d'une rencontre avec la chanteuse Emeline Michel, celle-ci me disait qu'elle devait faire face à la réaction de certains Haïtiens qui vivent à Montréal depuis des générations et qui s'attendraient à ce que les musiciens haïtiens n'évoluent pas et continuent à produire la même musique. Est-ce que vous avez aussi parfois des réactions hostiles à l'évolution de cette musique ?

Malheureusement, oui. (Rires) Quelqu'un qui quitte son pays, quitte avec une image mentale d'où il a grandi et des gens qu'il a côtoyés. Quand il arrive ici à Montréal, cette image mentale ne change pas, même après dix ans. Il s'agrippe à ce souvenir. A chaque fois que cette image mentale revient, il souffre du mal du pays. C'est comme le "bon vieux temps". Le "bon vieux temps", pour chacun de nous, c'est quoi ? C'est une image mentale de certains moments vécus. Alors, je comprends cette réaction. Mais ce que je trouve bizarre, c'est qu'on refuse au musicien le droit d'évoluer. Il est là pour satisfaire le goût de monsieur tout-le-monde. Il faut avouer que de tous les arts, c'est avec la musique qu'on peut rassembler facilement, en un tour de main, toutes sortes de monde et de toutes couches sociales. Et vous allez trouver des gens émancipés, qui sont ouverts à tout, et d'autres qui sont fermés et qui ne veulent rien savoir de plus que ce qu'ils connaissent déjà !

medium_t_webert_sicot.jpgTitus - Vous êtes au Canada depuis 1974, mais avant cela, vous aviez déjà mené une carrière assez impressionnante en Haïti, où vous avez été co-leader de la formation haïtienne de Weber Sicot (ci-contre). Parlez-nous un peu de vos débuts...

J'ai commencé à jouer de la musique en 1963, juste pour m'amuser, comme tous les bons musiciens haïtiens qui se découvrent être musiciens, involontairement, en s'amusant. Et à un moment donné, il y a un orchestre qui arrive et qui t'invite à jouer en son sein. J'ai surtout joué des percussions au début, et plus tard, de la basse. Il n'y avait pas de bassiste dans l'orchestre, et le directeur musical a découvert que j'avais un sens musical assez poussé et m'a demandé de jouer de la basse. Je me suis ainsi retrouvé à jouer de la basse d'un jour à l'autre, et j'ai continué depuis. Il n'y avait pas d'école pour apprendre la musique, alors j'ai continué à apprendre par ce biais. J'avais pas l'intention de devenir un musicien professionnel, mais j'ai fini par aller jouer d'un orchestre à l'autre, comme le superbe orchestre Tropicana, que j'ai fondé et qui existe encore. Là-bas, un orchestre, c'est comme une grande famille. C'est le contraire de la conception d'ici : le musicien va étudier; il est là comme pigiste. On l'appelle, il vient, il fait son travail, on le paye et il s'en va. Alors que là-bas, quand tu es musicien, la première question qu'on te pose c'est "dans quel groupe joues-tu ?". C'est automatique. Si tu ne joues dans aucun groupe, c'est qu'il y a un problème. Soit t'es pas bon, ou t'es pas sociable...

Titus - Qu'est-ce qui vous a poussé à quitter votre pays ? L'envie de voir autre chose, ou la situation en Haïti ?

La situation y était pour quelque chose. A l'époque où je jouais avec Weber Sicot, la situation politique était tendue. Je me suis retrouvé, à un moment donné, mal pris dans un tas de situations abracadabrantes. J'ai craint pour ma vie. L'orchestre de Weber Sicot a quitté Haïti pour la Martinique, et je l'ai suivi. C'était un contrat de quatre mois, et nous devions retourner en Haïti à l'issue de celui-ci. J'ai dit au chef d'orchestre que je tenais à ma vie et que je ne souhaitais pas retourner au pays. Je suis resté en Martinique, et c'est à ce moment-là que j'ai commencé à côtoyer d'autres musiciens qui n'étaient pas des Haïtiens. La fusion a commencé là. Après la Martinique, je suis allé en Guadeloupe puis à Saint-Martin. Là, c'était bien différent. Déjà, on y parle quatre langues, et la musique qui prédomine, c'est le calypso et le reggae, et je n'y étais pas du tout habitué. L'orchestre que j'ai dirigé là-bas était une vraie tour de Babel. C'était intéressant de constater à quel point la musique pouvait briser des barrières. Même si on ne pouvait se comprendre du fait des langues multiples, il suffisait de faire une belle phrase musicale et tout le monde était content.

Titus - Récemment, vous avez été sollicité par des écoles de jazz ou des universités pour donner des ateliers. Vous avez ainsi donné une initiation aux rythmes des Caraïbes à des musiciens classiques. Est-ce que ça correspond toujours à votre démarche de rapprochement des styles ?

Ca n'était pas une démarche personnelle, mais ça constituait un beau challenge. Quand je suis arrivé à l'université, je ne savais pas à quoi m'attendre... J'ai été invité par une ethnomusicologue, qui a voyagé dans les Caraïbes et qui connaît la mentalité, l'approche des musiciens haïtiens. Les élèves que j'ai rencontrés avaient un esprit ouvert et ont aimé ça. Heureusement, car l'approche classique va totalement à l'encontre de la nôtre.

Titus - Vous avez aussi été invité à l'école nationale de Lyon pour donner des ateliers, mais cette fois, à partir de vos propres compositions.

On a eu un orchestre, ici, à Montréal, dans lequel jouait un trompettiste, Pierre, qui est parti enseigner à Lyon. Le souvenir de cet orchestre lui était resté, et il a expliqué qu'il voulait présenter ce concept aux élèves. Il leur a donc proposé de m'inviter, et ils m'ont demandé d'aller y enseigner le rara et le compas. J'ai été appelé directement par le directeur de l'école. Il voulait que je leur parle de mes méthodes de composition. Je me suis préparé en conséquence. Ca a été une expérience très enrichissante, pendant environ trois semaines intensives.


Histoire de découvrir le talent d'Eval Manigat, dont l'énergie sur scène est contagieuse, voici un extrait d'un concert donné au Spectrum de Montréal le 15 décembre 2005, "Katrinaid", organisé au profit des victimes de Katrina. Eval y partage notamment la scène avec George Thurston et Olivier René de Cotret.