06.07.2008

Serge Monette : "Le Nord de l'Ontario est mon jardin"

104c82e0ab463d8e07935f2a83b72174.jpgAncien pivot de la formation franco-ontarienne Cormoran, Serge Monette mène aujourd'hui sa barque en solo. En 2003, il s'illustrait déjà avec l'album "18 Roues", qui lui a valu d'être comparé, musicalement, à Bruce Springsteen ou Neil Young, excusez du peu. Il est vrai qu'à l'instar de ces géants nord-américains, Serge Monette est aussi un véritable conteur, capable de transformer en hymnes à la portée universelle des histoires profondément enracinées dans la culture de l'Ontario français. A l'image, sans doute, des pépites contenues dans son second album, "Bad Luck", sorti en avril dernier et qui fait sensation.



Serge Monette et son band à l'émission Planète Country sur TFO (Télévision française de l'Ontario) interprétant l'une des chansons de son nouvel album, "Frenchie".




Titus - Serge, les critiques suite à la sortie de ton nouvel album, "Bad Luck", sont unanimes. Quand je l'ai écouté la première fois, j'ai tout de suite pensé à Zachary Richard et d'ailleurs, plusieurs critiques ont parlé d'un style "bayou nord-ontarien". Les références, par ailleurs, au pionnier de la chanson franco-ontarienne que fut Robert Paquette ne sont sans doute pas pour te déplaire ?

Déplaire, non ! Je suis content d’écrire des chansons qui sont comparables à des grands de la chanson francophone. J’écris dans un style folk-rock qui s'inscrit dans la tradition des Zachary Richard ou Robert Paquette de ce monde. Et que dire de mon accent ! Je roule mes "RRR" gros comme un 18 roues sans brakes. Et j’aime ça comme ça. Ça permet de me démarquer. Ma trajectoire est celle de quelqu'un qui roule lentement mais de manière assurée.

Titus - J'aimerais que l'on revienne un moment sur ton parcours. Peux-tu nous décrire, dans un premier temps, la ville où tu as vu le jour ? En quoi est-ce un lieu spécial à tes yeux ?

0f3c1a30d6ad4c9b9b39ef8c0e8aeccf.jpgJe suis né à Sudbury. Une ville minière et universitaire dans le Nord de l’Ontario. C’est le centre économique du Nord ontarien. J’ai grandi dans un petit village qui se nomme Val-Thérèse. À cet endroit, ma jeunesse fut marquée par le grand ciel bleu du Nord et une forêt où se cachaient plein d’aventures à découvrir. Entre 7 et 12 ans, mes passe-temps était de jouer au hockey (street hockey), faire des cabanes dans la forêt, jouer aux cow-boys et indiens. Ou simplement faire du vélo dans le bois. Entre 13 et 18 ans, j'ai commencé à jouer de la musique dans mon garage avec mes amis. C'était l'époque des pit-party, des chars et des filles. On faisait du camping sur la rivière des Français. Durant ma jeunesse (entre 4 ans et 18 ans), j’ai eu la chance de voyager avec mon père car il était camionneur. J’ai pu ainsi visiter tous les recoins de l’Ontario. J’ai pu réaliser les grandes distances qu’il y a entre chaque ville. J’ai aussi connu la solitude du voyageur, qui est parfois difficile à surmonter. L’Ontario est une très grande province; c’est beau de pouvoir passer d’une grande ville comme Toronto, et ensuite se retrouver dans le Nord ontarien avec les grands pins blanc et les aurores boréales qui dansent dans le ciel glacé. J’ai pu conduire le 18 roues de mon père aussi. J’avais appris à conduire le pick-up vers l’âge de 8 ans et le 18 roues vers l’âge de 12 ans. Dans le camion, on écoutait surtout de la musique country. La musique américaine était de mise. La musique francophone n’était pas une musique de choix chez mes parents. Mon frère plus vieux avait des vinyles francophones. Il avait gagné à l’école le disque de Robert Paquette "Au pied du courant". J’ai découvert ce disque quand j’avais environ 16 ans. J’étais, à l'époque, à l'école secondaire.

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Titus - Comment es-tu venu à la musique ? Te rappelles-tu de tes premiers pas à la guitare ?

Mon père m’avait acheté ma première guitare à l’âge de 7 ans. J’ai suivi des cours dans un centre communautaire francophone. Aucun membre de ma famille immédiate n'était musicien. Mon père aimait beaucoup chanter dans son camion des "hurting songs". Il adorait la musique country américaine. Ça l’aidait à rester éveillé durant les longs voyages entre Toronto et Hearst.



La chanson "Deux minutes", extraite de l'album "18 Roues", interprétée live en 2003 à l'émission Le Garage sur TFO.



Titus - Quels musiciens ont compté dans ton éducation musicale ? Les critiques te comparent parfois, musicalement, à Neil Young ou Springsteen. Ce sont des artistes que tu as beaucoup écoutés ? Y en a-t-il d'autres ?

99780ed654f9fdad55670cf42c172303.jpgJ’écoute beaucoup d’artistes folk. Neil Young et Springsteen sont des inspirations et des influences artistiques.
Il y a aussi Wilco, Dylan, Gaston Mandeville, Richard Séguin, Daniel Lanois. Les artistes de musique country qui ont eu un impact sur mes créations sont Merle Haggard, Johnny Cash et Hank Williams Sr.

Titus - Côté franco-ontarien, que représentent pour toi des figures comme Cano, Paul Demers ou Robert Paquette ?

J’ai eu la chance de faire la tournée avec Demers, Paquette et Marcel Aymar (ancien membre de Cano). Ce sont des artistes accessibles qui m’ont beaucoup inspiré dans ma démarche artistique. J’ai pu apprendre davantage sur le métier et approfondir mes connaissances du répertoire franco-ontarien.

Titus - Sudbury et le Nord de l'Ontario de façon générale ont constitué une formidable pépinière de talents pour l'Ontario français. On peut parler de la chanson, du théâtre ou de l'écriture. Si l'on pense à Cano, par exemple, il n'était pas rare que toutes ces disciplines se trouvent entremêlées... Quelles furent tes premières expériences culturelles à Sudbury. Ont-elles été déterminantes pour la suite de ton parcours ?

3e09f15347655ffe1d6c3287d084a063.jpgCe n’est que tard dans mon adolescence que j’ai découvert que je pouvais chanter en français. La fierté de la culture franco-ontarienne ne faisait pas partie des discussions autour de la table ou à l’école. Il n’y avait rien pour me donner l’envie d’écouter de la musique en français. En principe, "french music sucked". L'école ne transmettait pas la fierté d’être franco-ontarien. Il y avait très peu de sensibilisation aux artistes ou à la culture franco-ontarienne. Les enseignants, selon moi, avaient peu de culture générale franco-ontarienne. Plusieurs enseignants provenaient de la belle province (Québec) sans connaître la région et les artistes de l’Ontario. C’est vers l’âge de 18 ans que j’ai commencé à vouloir écrire des chansons et me représenter. J’ai réalisé qu’il était plus approprié de chanter en français. Ça résonnait mieux en moi. Cependant, écrire en français était et est toujours un défi. Ce fut la troupe de théâtre de l’Université laurentienne qui m’a donné un bon coup de pouce artistiquement. Hélène Gravelle (professeur de la troupe) m’a beaucoup aidé à prendre confiance et m’a aidé dans mon développement artistique. Elle fut une personne marquante dans mon cheminement personnel.

Titus - Nous nous étions croisés à Hearst, dans les studios de CINN FM , en 1996. A l'époque, tu faisais partie du groupe franco-ontarien Cormoran, qui était considéré comme l'une des principales figures de la relève. Peux-tu nous raconter l'histoire de sa naissance ?

2d5f760debb54bbd5ece2d1da5a2bfdd.jpgCormoran fut créé lors de ma première année à l’Université. J’avais approché Jacques Grylls afin de former un groupe et présenter mes chansons à la Brunante de la SRC (Radio Canada), un concours francophone de la région de Sudbury. C'était un bon tremplin pour faire de la scène. La première année de notre participation à la Brunante, nous n’avons rien gagné. Ce fut la formation "En Bref", les grands lauréats. La deuxième année, nous avons remporté le premier prix. Cela nous a donné la possibilité de réaliser l'enregistrement d'un démo et de présenter quelques spectacles.

Titus - Tes créations avec Cormoran t'ont propulsé à l'avant-scène de l'univers de la musique franco-ontarienne. A quel moment a surgi l'idée d'entamer une carrière solo ?

Après l’enregistrement démo, je voulais trouver de l’argent afin de faire un album LP. Cependant, j’étais en transition et je venais de terminer l’Université. J’ai quitté la région de Sudbury pour m’établir à Toronto et il était devenu difficile pour les membres du groupe de continuer le projet. Ils n’avaient pas les mêmes ambitions que moi. Après discussion avec Jacques Grylls, nous avons mis fin au projet Cormoran.



La chanson "Douceronne" à l'émission Planète Country de TFO, en 2007.


Titus - "18 Roues", ton premier album publié en 2003, avait eu un retentissement important. Le son est devenu plus rock qu'à l'époque des débuts avec Cormoran, non ?

b235c30bb27b131d4c34dca1977ac80f.jpgNon, Cormoran fut un band rock. En revanche, "18 Roues" avait un son acoustique et la "pedal steel" a beaucoup coloré l’album. Mon inspiration, à ce moment, fut beaucoup "Harvest Moon" de Neil Young.

Titus - Les références à Neil Young, justement, ou Springsteen, ne sont pas totalement fortuites dans la mesure où comme eux, tu es un véritable conteur. Mais n'est-ce pas aussi un trait constant du folklore franco-ontarien ?

La chanson franco-ontarienne est très diversifiée. On retrouve du rap, du rock, du traditionnel, du lounge, etc.
Je fais une musique qui me plaît. Et même si ce n’est pas la soupe du jour où à la mode, cela me convient.

Titus - L'écriture, chez toi, n'est jamais reléguée au second plan. Tes textes sont d'une grande sensibilité, ce qui n'empêche pas un petit penchant rebelle, non ?

Un peu rebelle, possiblement. J’aime écrire des chansons sur des personnages écorchés et qui ont quelque chose à dire de leur situation. J’aime le mélange du français et de l'anglais dans mes chansons. Je préfère l’image et la sonorité avant la rime parfaite.

Titus - Quels autres thèmes affectionnes-tu dans ton écriture ?

b908d3877575c045fe2f066c27e391aa.jpgLe Nord de l’Ontario est mon jardin. Dans l’album "Bad Luck", je voulais explorer les thématiques où les histoires cachées de l’histoire franco-ontarienne. "Reesor Siding", "Frenchie" et "Enfant Bâtard" sont des exemples de chansons qui ont des thématiques propre au Nord ontarien.

Titus - Bien qu'enracinées dans un contexte culturel bien défini, celui de l'Ontario français, je crois que ton album a un écho universel

Je crois que les chansons sur "18 roues" et "Bad Luck" sont universelles, en effet. En tant qu’artiste, je veux parler de mon environnement ou de mon héritage culturel tout en étant universel. C'est un défi en soi.

Titus - Tu as écrit conjointement avec certaines des plus belles plumes de l'Ontario francophone, à l'instar de Patrice Desbiens ou de Robert Dickson. Peux-tu nous raconter en quelles circonstances ?

efa8467b747103b0ead766af1583fa5c.jpgJ’ai eu le grand plaisir de faire des co-écritures avec Desbiens et Dickson. Desbiens a une belle sensibilité dans son écriture. C’est Paul Demers qui me l’a présenté afin de m’aider à peaufiner mes textes pour "18 Roues". J’étais un fan de Desbiens, je le connaissais par ses recueils de poésie et son regard sur le Nord et, plus particulièrement, sur Sudbury, m’avait beaucoup touché. Dickson est décédé, il y a presque deux ans. C'était une personne emblématique pour la communauté franco-ontarienne. Un francophile qui s’est allié avec les Francos de Sudbury. Il a d'ailleurs enseigné plusieurs années à l’Université laurentienne à Sudbury. Il a écrit des textes pour Cano et il a aidé plusieurs artistes dans leur démarche artistique. Dans ses dernières années, il traduisait des pièces de théâtre de Jean-Marc Dalpé, un auteur franco-ontarien bien respecté et reconnu au Canada. Dickson a collaboré sur une de mes chansons, "On dansera", qui figure sur l'album "18 roues". C’est une chanson que j’ai écrite pour ma fille. Je trouvais approprié de demander à Dickson de m’aider car le style ressemblait au sien.

dda2125645adbec009804cc28d7b831e.jpgTitus - Tu as aussi collaboré avec l'icône franco-ontarienne Paul Demers et Josée Lajoie pour le spectacle "30 ans de chansons", qui a donné lieu à un album en 2004, et qui vous a valu d'être lauréats du prix Coup de Foudre de Réseau Ontario. Peux-tu nous en toucher deux mots ?

"30 ans de chansons" fut un spectacle concept où l’on interprétait les grands succès de l’Ontario français. Chacun de nous représentait une décennie. Paul les années 70, Josée les années 80 et moi, les années 90. Ce spectacle a beaucoup tourné en Ontario français.



Un court extrait du spectacle "30 ans de chansons" avec Paul Demers et Josée Lajoie, filmé le 17 février 2005 au Ottawa Winterlude Snowbowl.


Titus - Avec "Bad Luck", ton second album qui vient tout juste de sortir, tu n'hésites pas à évoquer des sujets tabous, à l'image de l'histoire de Reesor Siding, fait douloureux survenu en 1963. Peux-tu nous rappeler le contexte de cette chanson ?

323de7b232c8ce15a559af39fb598870.jpgC'est un épisode troublant de l’histoire ouvrière du Nord ontarien. Il y a eu une grève qui durera plusieurs mois entre bûcherons et la compagnie Reesor Siding. Les fermiers, eux, continuaient à fournir le moulin de bois. Ils étaient considérés comme des "scabs" (jaunes, NDT). Après plusieurs mois, les grévistes ont décidé d’aller montrer aux fermiers leur mécontentement. Ils voulaient empêcher les fermiers de fournir le bois au moulin car cela n’aidait pas dans les négociations. Lors d’un affrontement entre 400 grévistes et 20 fermiers, il y a eu une confusion mortelle; 2 ou trois grévistes ont essuyé des coups de feu et en sont morts. Aucun des fermiers n'a été formellement accusé et personne n’a été poursuivi pour le meurtre commis. Le gouvernement a effacé ce triste événement. Plusieurs familles ont été déchirées par cette tragédie car fermiers et grévistes se connaissaient ou étaient apparentés.

Titus - Est-ce que certains t'ont reproché de faire resurgir ces faits qu'on cherchait à oublier ? Pourquoi as-tu choisi d'en parler ?

Personne n’a rien dit de négatif encore… "knock on wood". ("Je touche du bois", NDT) Cette histoire m’a troublé et j’ai voulu la partager sous la forme d'une chanson. J’ai une licence en Histoire, donc l’Histoire m’a toujours plu.

Titus - Peux-tu nous dire deux mots de l'équipe qui t'a entouré pour l'enregistrement de cet album ? Où a-t-il été enregistré, dans quelles conditions ? Et en combien de temps ?

669ead9507cdb90983fab78f784abc85.jpgAvec "Bad Luck", la guitare électrique frémissante de Sylvain Quesnel et la batterie magnétisante de Shawn Sasyniuk (aussi le coréalisateur de l’album) font la loi. Leurs rythmes accrocheurs et leurs riffs efficaces épousent des compositions solidement charpentées. Je te ressers le communiqué de presse, lol !
L'album a été enregistré à Ottawa, au Little Bull Horn, sur ruban plutôt que numériquement. En studio, c’est brut à 100% : tout a été capté en quelques prises, « live off the floor », comme on dit dans l’industrie : c’est-à-dire lors d’exécutions en ensemble, non pas instrument par instrument. Mes voix et guitares acoustiques, pour la plupart, ont été enregistrées par après, à mon domicile.

Titus - J'ai noté la participation de la Fransaskoise Anique Granger, dans les choeurs. C'était votre première collaboration ?

Oui, c'était une première collaboration. On se connaît depuis plusieurs années et Shawn, le co-réalisateur, a proposé qu’on demande à Anique de chanter avec moi sur "That’s Life". Elle a bien marié sa voix à la mienne.

Titus - Maintenant que l'album est sorti, quels sont tes projets ?

Essayer de booker des spectacles et faire connaître les chansons. Faire des showcases, etc.

Titus - La chanson franco-ontarienne demeure encore largement méconnue en dehors des "frontières" de l'Ontario. Comment l'expliques-tu ? Est-ce lié à un problème de distribution ?

52a351b137b19cb1097aa617a5779d58.jpgLa chanson franco-ontarienne demeure largement méconnue en Ontario français aussi. On pourrait dire que la chanson francophone (tous les pays confondus) est largement méconnue. Faute de plusieurs instances. Manque de fonds dans la commercialisation tant privée que de l’aide gouvernementale, le protectionnisme ou simplement le fascisme de certains pays ou états qui ne facilitent pas les échanges ou la promotion de la musique francophone sur leur territoire.

Titus - As-tu le projet de venir présenter tes chansons en France ?

Pour le moment, je n’ai pas de contact en France; c’est un peu difficile pour moi de vendre mon produit ou mon spectacle sans connections. Cependant, je crois que, dans un avenir à moyen terme, j’irai faire un tour sur le vieux continent. Je suis toujours ouvert aux opportunités.



"L'autre bord d'la track" , enregistré dans le cadre de l'émission Le Garage, sur TFO, en 2003


Crédits photo : Pierre Perreault.


POUR EN SAVOIR PLUS :
Le site officiel de Serge Monette. Dans la rubrique discographie, il est possible d'écouter la totalité des titres des deux albums solo. Les paroles des chansons y figurent également. Possibilité de commander le CD en contactant directement Serge Monette.
Le site MySpace de l'artiste.
Pour commander le disque : Archambault Musique, Canada, ou encore le site de l'APCM (association des professionnels de la chanson et de la musique en Ontario français).
On peut aussi télécharger les fichiers audio par le biais de Puretracks. Indiquer "Monette" dans la recherche (search by artist).

22.01.2008

Maurice Henrie : "Je prends un malin plaisir à taquiner mes lecteurs"

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Je me suis d'abord demandé d'où elle pouvait bien venir et comment elle était arrivée là, cette petite culotte rose très pâle. Accrochée à un coton de blé d'Inde qui sortait de terre, elle brillait faiblement au soleil et frissonnait dans l'air du printemps. Quand le vent s'enflait un peu, elle s'élevait légèrement au-dessus du sol et flottait librement, pleine d'ondulations et de chatoiements, comme le ferait la soie d'un drapeau national. Au milieu du champ débarrassé de ses neiges depuis quelques jours seulement, du champ tout noir parsemé des cotons jaunes de la récolte de l'automne dernier, la culotte rose tranchait vivement. Elle dérangeait tout autant que si elle s'était accrochée, portée par les bourrasques de fin mars, à la fine pointe du clocher de l'église, qu'on apercevait tout près entre les arbres".

"Oksana", de Maurice Henrie, dans son recueil de nouvelles "La Savoyane", Editions Prise de Parole, Ontario (1996).

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572bd492feb18cd58e2d6e12347d38ce.gifL'écrivain franco-ontarien Maurice Henrie, qui a fait carrière dans l'enseignement universitaire, puis à la haute fonction publique fédérale canadienne, a publié son premier recueil de nouvelles, "La Chambre à mourir", en 1988. Un livre qui a été accueilli avec enthousiasme par le public et la critique. Nous l'avions rencontré, pour l'émission Calypso, sur CINN FM, alors qu'il venait tout juste de publier son recueil de nouvelles "La Savoyane". Le hasard a bien fait les choses; Maurice Henrie avait, quelques semaines plus tôt, reçu le Prix littéraire ontarien Trillium (qui se décline en anglais et en français) pour son magnifique roman "Le balcon dans le ciel".


Titus - Maurice Henrie, vous venez de publier "La Savoyane", aux éditions Prise de parole (Sudbury, Ontario). J'aimerais d'abord souligner que vous êtes, depuis peu, le récipiendaire du Prix Trillium 1995 pour votre roman "Le balcon dans le ciel", un ouvrage qui vous a aussi valu le prix du salon du livre de Toronto. Comment avez-vous réagi ?

3750859c47f449e5aec0c51c16653ba3.jpgMaurice Henrie - La première réaction, bien sûr, c'est la surprise. Comme mon livre avait déjà reçu le prix du salon du livre de Toronto, tout le monde me disait qu'il ne fallait pas que je m'attende à en obtenir un autre... Au niveau des jurys, on dirait qu'il se produit un phénomène d'équilibre qui fait que lorsqu'on a un prix, il est généralement difficile d'en recevoir un deuxième. Cependant, tout ça n'a pas fonctionné dans mon cas puisque, quelques semaines plus tard, on m'a accordé le Prix Trillium, qui est encore plus prestigieux, comme vous le savez. C'est donc un double plaisir. J'étais vraiment très content.

Titus - Votre dernier livre, "La Savoyane", semble reevoir aussi un bon accueil de la part de la critique. Il s'agit d'un recueil d'une quinzaine de nouvelles qui viennent, si on peut dire, démonter certains clichés sur la monotonie de la vie à la campagne. Ce sont des portraits de gens somme toute ordinaires, mais qui forment une collection de vignettes savoureuses. La plupart des personnages illustrés dans ces nouvelles n'hésitent pas à transgresser les tabous de notre société, mais vous arrivez à nous dépeindre ces hommes et femmes sans porter de jugement.

Maurice Henrie - Je ne suis pas très moraliste et n'éprouve pas le besoin de bénir ou de condamner mes personnages. Je les laisse faire, surtout par exemple à la fin de cette nouvelle qui s'appelle "Bandé paré" : les gens m'ont reproché de ne pas avoir de conclusion dans cette nouvelle-là. Mais c'est parce que je ne veux pas condamner mon personnage. Alors je le laisse et il continue à vivre et à faire ses mauvais coups...

Titus - Et malgré les actes parfois odieux de ces individus, on dirait que vous les aimez, malgré tout, un peu à l'image de François Mauriac qui a toujours eu en horreur le roman apologétique.

Maurice Henrie - C'est une très bonne comparaison, effectivement. Moi non plus, je ne veux absolument pas jouer au Dieu ou au juge en chef et distribuer des claques à gauche et des gifles à droite. Je laisse les choses aller comme elles sont... Et puis, on ne fait pas de la littérature avec des bons sentiments.

Titus - Derrière ces histoires extrêmement divertissantes qui n'ont pas forcément de lien entre elles, on sent qu'il y a quand même une sorte de fil conducteur, non ?

658ce5e998734c9c0b6fd56acd8892eb.jpgMaurice Henrie - C'est exact. Il y en avait déjà un, encore plus évident, dans mon tout premier recueil de nouvelles, "La chambre à mourir". Dans ce cas-ci, dans "La Savoyane", c'est plus subtil, mais c'est encore là. Dans ce livre-ci, j'avais pris la gageure de faire des nouvelles qui seraient un peu plus osées, un peu plus choquantes. Je dois vous avouer que je prends un plaisir un peu malin à taquiner le lecteur, à le choquer. Dans la nouvelle qui s'appelle "La Savoyane", la fin est plutôt imprévue. Ca fait sursauter le lecteur et moi, ça m'amuse (rires).

Titus - On sent effectivement une grande délectation à conter. Et j'aime en particulier la façon dont vos nouvelles sont construites, notamment dans le cas d'Oksana, en partant d'une petite culotte qu'on voit flotter, accrochée à un coton de blé d'Inde. A partir de là, on arrive à un récit vraiment incroyable !

Maurice Henrie - Quand j'ai écrit cette nouvelle, j'étais dans la région où je demeure, l'Est ontarien. Il y a un village qui s'appelle Saint-Albert et qui est connu pour ses fromages. Un jour - on était très tôt au printemps - j'étais allé à Saint-Albert chercher des fromages, et je revenais à travers la campagne quand j'ai vu ce que vous savez, sur un coton de maïs ou de blé d'Inde, dans un champ qui avait été fauché l'année précédente. J'ai vu quelque chose qui flottait au vent. Au début, j'ai pensé à une guenille de quelque sorte. Et dans mon imagination, ça a fait feu. Je me suis dit que ce n'était pas une guenille mais une petite culotte. J'ai changé la couleur ; de blanche, elle est devenue rose. Et ensuite toute l'histoire s'est construite à partir de cette petite étincelle... Des fois, c'est un petit rien qui déclenche quelque chose chez un auteur. C'est la même chose qui est arrivée pour une autre nouvelle, "Mon homme". Vous avez une petite phrase anglaise de la chanteuse Sheryl Crow, "Are you strong enough to be my man ?" (es-tu assez fort pour être mon homme ?", ndr), dit-elle dans sa chanson. Ca m'avait frappé, ce bout de phrase-là, et ça m'a rappelé aussi des événements que j'ai connus il y a quelques années. Une sorte de drame familial. J'ai profité de cette étincelle qui m'était donnée gratuitement par Sheryl Crow et j'ai construit cette nouvelle à partir de sa phrase, tout en me reportant à ces souvenirs d'autrefois, où un homme avait été mis en boîte par sa femme parce qu'il était devenu, avec le temps, un peu faible...

Titus - Réginald Martel a dit de vous que vous étiez peut-être un philosophe qui ne l'avoue pas, et c'est vrai qu'il y a beaucoup de réflexions dans ce livre. Une philosophie apparaît en filigrane.

5091842f370a961376081af07e40af7b.jpg Maurice Henrie - Il y en a certainement une, mais je ne veux pas faire de la philosophie publiquement ou de manière formelle. Cela n'est pas étonnant, cependant, du fait que j'ai fait de longues études justement en philosophie. Ca m'est resté, cette manière de voir les choses. Dans cet autre livre qui a reçu le Trillium, "Le Balcon dans le ciel", c'est cousu d'allusions philosophiques. Par exemple, la manière d'apercevoir l'amitié ou l'amour. Comment cela débouche sur la trahison. Et puis à la fin du livre, cette explosion du personnage devant la vie qui le déçoit, et cet écran vide qu'il contemple tout au long du roman et dans lequel il espère voir quelque chose, et dans lequel il ne voit finalement rien. J'essaie de laisser, par ces moyens, des impressions dans l'esprit du lecteur.

Titus - Dans la nouvelle "Ce qui s'en va" , c'est un peu l'auteur qui porte son regard sur la vie, non ?

Maurice Henrie - Tout à fait. Vous avez bien deviné. C'est bien moi, ce bonhomme qui réfléchit sur la vie et qui se dit tout à coup : "J'ai eu ma part; j'ai fait ce que j'ai pu et puis maintenant, je m'écarte et je laisse passer les autres".

Titus - Comment avez-vous bâti ce livre ? Ca a représenté un travail sur plusieurs mois, des années ?

Maurice Henrie - Je vais vous dire quelque chose d'un peu curieux. Vous savez, "Le Balcon dans le ciel", qui est l'avant-dernier de mes livres et qui a reçu le Prix Trillium. Cet ouvrage est un roman mais, à l'origine, ce devait être une nouvelle qui devait faire partie d'un livre qui, déjà, dans mon esprit, s'appelait "La Savoyane". Mais quand j'ai écrit "Le Balcon...", tout à coup, cette idée a pris du volume, du souffle, de l'ampleur. Et j'ai finalement décidé de le retirer de "La Savoyane" et d'en faire un roman. Pendant que j'écrivais "Le Balcon", "la Savoyane" a dû attendre. Le chantier est resté en panne pendant six-huit mois. Et une fois débarrassé du "Balcon", je me suis remis à "La Savoyane", et j'ai encore ajouté quelques contes. L'organisation du recueil ne s'est pas faite par hasard. Il y a une certaine continuité, une certaine filiation d'un conte à l'autre. Ce ne sont pas des petites histoires à l'eau de rose parce qu'à la fin, on reste avec quelque chose... Parfois, on est surpris ou choqué... Mais les gens se mettent à réfléchir, et ça j'aime bien.

Titus - Quel regard portez-vous aujourd'hui sur la littérature franco-ontarienne dont vous êtes l'un des piliers ?

24596a15b80662d64cf3b101667017a2.jpgMaurice Henrie - Il y a deux ou trois ans, certains professeurs d'université sont venus me voir pour me demander si la littérature franco-ontarienne existait. A cette époque, j'étais extrêmement réservé, pour ne pas dire sceptique. J'ai répondu : "Peut-être, dans la mesure où il s'agit d'un phénomène littéraire qui s'inscrit dans le sillage du Québec, bla bla". Aujourd'hui, j'ai changé complètement d'avis. Je crois maintenant que la littérature franco-ontarienne commence à se tenir debout toute seule. Il n'y a pas que moi : vous connaissez de très bons écrivains en Ontario français. Nous avons d'excellents auteurs et nous publions des livres abondants chaque année. Il n'y a pas de rivalité entre les auteurs de chez nous. Au contraire, on s'appuie tous les uns sur les autres et on est en train de former une sorte de petit patrimoine littéraire. C'est un grand mot, peut-être. Disons une sorte de fonds littéraire qui non seulement va subsister mais va aussi se distinguer nettement du reste de la littérature canadienne. Il porte la marque de l'Ontario. D'ailleurs, les Québécois le sentent. Quand ils parlent d'un de mes livres à Montréal (j'y vais demain, d'ailleurs, pour y donner une suite d'entrevues), ils parlent toujours de moi comme d'un Franco-Ontarien. A leurs yeux aussi, je suis différent d'eux, et ça, ça me plaît !

Titus - Vous êtes donc plutôt optimiste quant à l'avenir de cette littérature minoritaire ?

Maurice Henrie - Oui, je pense que d'autres gens vont prendre la relève. Je ne veux pas nier le fait que l'assimilation existe. Je ne veux pas aborder cette question-là parce que ça me désole, mais je pense qu'il existe une relève suffisante en Ontario pour assurer l'avenir dans le domaine littéraire. Et j'encourage fortement les jeunes à écrire ! Le succès est possible. Ce n'est peut-être pas un succès de librairie du genre Gallimard, mais ce peut être un succès relatif, qui est très satisfaisant pour celui qui écrit !


POUR EN SAVOIR PLUS OU COMMANDER LES LIVRES DE MAURICE HENRIE :

Editions Prise de Parole, Sudbury, Ontario, Canada

06.10.2006

Maurice Lamothe : "Il est possible aujourd'hui de faire carrière en Ontario" (2ème partie)

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Avec Maurice Lamothe, universitaire auteur de "La chanson populaire ontaroise", nous évoquons, dans la seconde partie de notre interview, la première vague des chansonniers ontariens. (Ci-contre, photo de Donald Poliquin, l'un des pionniers de la chanson ontaroise, par Jules Villemaire)

Titus - Nous avons terminé la première partie de notre entretien en faisant allusion aux membres du groupe Cano (Coopérative des artistes du Nouvel-Ontario), précurseur de la chanson en Ontario français dans les années 1970. Les Franco-Ontariens se sont aperçus, dans un film sorti à l'époque, qu'ils communiquaient en anglais entre eux. Comment cela a-t-il été perçu ?

Maurice Lamothe - Les réactions ont été nombreuses dans les journaux; très vite, le public ne s'est plus fait d'idées sur la capacité de Cano à vouloir défendre l'Ontario français, et la langue française. Ca a généré de la déception, et la population va être encore plus déçue après le référendum sur l'indépendance au Québec. (L'option indépendantiste est carrément rejetée le 20 mai 1980 par environ 60 p. 100 de l'électorat québécois et ce, malgré l'élection du Parti québécois en 1976, ndr). Avec la défaite des souverainistes, on assiste à une véritable débandade. Tout le marché de la chanson s'effondre. Et c'est à partir de ce moment que Cano commencera à chanter en anglais. Une période qui coïncide aussi avec la mort d'André Paiement (parolier et membre influent de Cano, ndr). A partir de cette période, le produit de Robert Paquette sera aussi beaucoup moins risqué, beaucoup plus standardisé. Pourquoi ? Parce que, tout à coup, ça coûte extrêmement cher de produire un disque. Il faut pouvoir compter sur ses propres moyens. L'industrie du disque n'investit plus comme avant. Auparavant, Kébéc-disc donnait de l'argent à Robert Paquette, et ça fonctionnait ou pas. Pour les disques qu'il a lui même produits, il a fallu qu'il prenne moins de risques. C'était fini, la belle époque des années 1970; désormais, il fallait un produit léché, et sans risque. Bien sûr, le public n'a pas suivi. En même temps, est-ce que ça n'était pas beaucoup demander à des chansonniers que de prendre un tel risque financier ? On parle quand même d'un investissement de l'ordre de 35 à 40.000 dollars. Et beaucoup de chansonniers y ont laissé leur chemise. Je pense notamment à Alain Grouette, qui était originaire de Hearst.

Titus - Avez-vous essayé de joindre certains de ces artistes pour compléter vos recherches ?

J'ai mené pas mal d'entrevues. Je pense à Michel Lalonde, de Garolou, Robert Paquette, Marcel Aymar, Butch Bouchard, etc. J'ai pris les artistes qui me semblaient parmi ceux qui ont le plus marqué. Il a fallu que je me restreigne un petit peu... Je pense pas non plus avoir couvert toute la matière. Il reste du travail à faire et j'espère que ce que j'ai fait va servir à d'autres...

medium_LivreLamothe0001.JPGTitus - Quel est votre sentiment sur l'évolution plus récente de la chanson franco-ontarienne ?

Dans les années 1970, pour avoir accès à du capital symbolique en Ontario, il fallait se produire au Québec. Aujourd'hui, le festival "La nuit sur l'étang" devenant une sorte de fête nationale, le Bureau franco-ontarien ayant développé un programme de bourses pour chansonniers, le réseau des écoles étant franchement ouvert aux artistes, il est possible désormais de faire carrière en Ontario, non pas en se faisant beaucoup d'argent, mais en espérant être reconnu par les Ontariens. Ca, c'est un phénomène nouveau.

Titus - Malgré tout, pour prendre un exemple très récent, un groupe comme Brasse-Camarade qui s'évertuait à faire le réseau des écoles en Ontario, se retrouve aujourd'hui à signer un contrat avec une maison de disques québécoise...

Ce qui est important, c'est de voir qu'il existe une stratégie d'accès au marché adulte. Prenons l'exemple de Donald Poliquin : c'est un spécialiste du réseau des écoles, mais un peu à regrets. Il a longtemps rêvé d'aller davantage vers le public adulte, autant au Québec qu'en Ontario. Il se produit bien sûr devant les adultes, mais sa stratégie d'accès, c'était avant tout le réseau des écoles. Et d'autres groupes l'ont fait, comme Chuck Labelle. Ca donne un produit assez particulier. Et c'est une des caractéristiques de la production franco-ontarienne, une espèce de produit à cheval entre le marché des enfants et celui des adultes. Un artiste apprend à communiquer de cette manière : parfois, il développe deux répertoires, un répertoire pour les enfants et un autre pour les adultes. Le matin, il va dans les écoles; les enfants en parlent à leurs parents qui, à leur tour, vont voir le spectacle le soir.

Titus - Le Québec s'ouvre-t-il aujourd'hui suffisamment aux productions francophones des autres provinces canadiennes ?

Il faut que le Québec recommence à ouvrir ses portes, parce que, dans les années 1980, quelque chose de fondamental est arrivé au Québec et qui est dommage : on a fermé les portes aux chansonniers francophones de l'Ontario et des autres provinces. Parce que le marché du disque était tombé, mais aussi parce que des artistes déjà en place protégeaient le peu du marché qui restait. Ils se protégeaient contre les intrus. Et il y a un discours qui est revenu très souvent; c'est que les Franco-Ontariens et les francophones hors-Québec en général, font du folklore. Or, dans les années 1980, le folklore n'est plus à la mode. Les artistes franco-ontariens ont donc été exclus pendant longtemps de toute espèce de vélléité de renouvellement. Cela était totalement faux, naturellement. Robert Paquette s'est renouvelé et l'image qu'on a de lui à la Quinzaine ontaroise en 1987, c'est un gars qui a l'air beaucoup plus punk que ce qu'on entend à son sujet dans la presse québécoise...

Titus - Vos recherches ne se limitent pas à la chanson ontaroise... Vous vous attelez à présent à la chanson acadienne ?

J'essaye de boucler la boucle et de faire le tour de la chanson francophone hors-Québec au Canada. Il reste beaucoup de travail à faire...


Pour commander l'ouvrage de Maurice Lamothe, publié aux Editions Le Nordir, en association avec les Editions québécoises Triptyque :
www.livres-disques.ca/editions_nordir/home/index.cfm
http://www.triptyque.qc.ca/

05.10.2006

La chanson populaire ontaroise : une histoire qui s'est fait attendre... (1ère partie)

medium_la_chanson_ontaroise.jpg Maurice Lamothe, professeur de littérature à l'université Sainte-Anne, en Nouvelle-Ecosse (côte Est du Canada), publiait, en 1994, le tout premier ouvrage sur la chanson populaire franco-ontarienne, "La chanson populaire ontaroise (1970-1990)" . Comment expliquer ce long silence sans évoquer le contexte si particulier des cultures minoritaires, qui doivent constamment subir les références aux grandes cultures ? Une esquisse de réponse dans cette interview de l'auteur, réalisée en 1995, sur laquelle nous reviendrons ultérieurement.



Titus - Personne, aucun universitaire, n'avait jamais, avant vous, cherché à analyser le phénomène de la chanson franco-ontarienne. Vous avez choisi d'en faire votre thèse de doctorat...

Maurice Lamothe - Effectivement, j'ai passé six ans de ma vie à marteler ça et à faire de la recherche. J'ai réalisé beaucoup d'entrevues, j'ai réuni beaucoup d'articles de journaux, d'ouvrages de référence. La tâche était énorme.

Titus - Pourquoi cela n'a-t-il pas été fait plus tôt ?

Ecouter la réponse de Maurice Lamothe sur CINN FM :




On ne sait pas trop quoi faire avec la chanson en général. Les musicologues se disent que ce n'est pas de la musique. Les littérateurs se disent que ce n'est pas de la littérature. De sorte que ça reste au milieu, comme ça... Ca, c'est une première raison. L'autre raison vient de la difficulté que la chanson populaire peut avoir à être reconnue au niveau de la littérature en général, peu importe où d'ailleurs. A l'exception toutefois des Etats-Unis ou de l'Angleterre, qui eux reconnaissent leur chanson populaire, l'étudient et la respectent. Mais la tradition française relègue le genre "chansonnier" au rang des para-littératures. Pourquoi ? Parce qu'on considère que c'est du business. Que c'est une façon de se faire de l'argent, et que c'est soumis aux lois du commerce, alors qu'en littérature, on aime bien entretenir le mythe de l'auteur libre de toute espèce d'attache, de celui qui ne cherche pas la gloire...

Titus - Dans le contexte franco-ontarien, beaucoup de ces chanteurs ont été associés à un mouvement. Vous citez l'exemple de Paul Demers qui est devenu le porte-parole de la francophonie ontarienne. Il l'a même récemment été à une conférence au niveau national.

On voit l'importance qu'on accorde à la chanson. C'est assez extraordinaire : on a besoin des chansonniers; on en a eu besoin et on en aura besoin encore. On en a tellement eu besoin qu'on a même pardonné à Robert Paquette d'avoir dit que l'Ontario français n'existe pas en tant que culture. On lui a pardonné. J'ai un chapitre de mon livre qui s'intit