11 décembre 2011

Paul Demers : "La scène, c'est là que tout prend son sens"

"Encore une fois". C'est le titre du troisième album du chanteur canadien Paul Demers, artiste emblématique de l'Ontario français depuis déjà trois décennies. Avec cet opus résolument optimiste, l’auteur compositeur ontarien, dont la carrière a plusieurs fois été interrompue du fait de la maladie de Hodgkin, effectue un retour très remarqué sur le devant de la scène. Avec ce disque de retrouvailles, Paul Demers signe sans doute son projet le plus abouti, celui où il reconnaît s’être le plus donné, parvenant enfin, la cinquantaine passée, à « s’assumer » musicalement.

 

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Titus - Notre première rencontre, c'était dans le nord de l'Ontario, il y a près de vingt ans. Je te propose qu'on balaye ensemble tes trente années de carrière, mais avant ça, j'aimerais qu'on remonte un peu plus loin et que tu nous parles de ton enfance. On te connaît aujourd'hui comme l'un des principaux chanteurs franco-ontariens, un chanteur symbolique pour l'Ontario français. Et pourtant, ce que certaines personnes ne savent peut-être pas, tu es originaire du Québec.

Oui, de Gatineau qui, à vrai dire, se trouve de l'autre côté de la rivière d'Ottawa, qui est en Ontario. C'est une région où il y a beaucoup de ponts, toutes sortes de ponts, des vrais et des virtuels... La région d'Ottawa-Gatineau compte beaucoup de familles des deux côtés de la rivière; c'est un peu des frères, des cousins... C'est mon père, qui travaillait pour un conseil scolaire à Ottawa, qui a décidé, dans les années 1970, de déménager la petite famille à Ottawa, et j'ai terminé mes études secondaires à l'école Champlain, dans l'ouest de la ville, qui était déjà une école dite bilingue à l'époque... C'est à dire que c'était une école anglophone : il n'y avait pas d'école francophone à l'ouest de la ville d'Ottawa. Les francophones ont fini par obtenir une école, mais il a fallu à l'époque que les francophones cohabitent avec les anglophones au sein du même établissement. Et moi, je suis arrivé en plein là-dedans, venant du Québec, de l'Outaouais, en pleine effervescence nationaliste québécoise. En pleine montée du parti nationaliste québécois. Disons que la crise identitaire qu'on vit tous à l'adolescence a été marquante pour moi car je l'ai vécue dans un milieu minoritaire, côtoyant beaucoup la langue anglaise. C'était un choc au début, mais aussi un tournant parce que les arts m'ont sauvé à l'école. Je me suis beaucoup impliqué dans les spectacles. Et c'est comme ça que j'ai commencé à jouer en public.

Titus - Est-ce qu'on jouait beaucoup de musique chez les Demers ?

7172école Champlain.jpgMon père était le plus vieux des gars. Ses frères étant beaucoup plus jeunes que lui, ils n'étaient pas tellement plus âgés que moi en fin de compte, cinq ou dix ans parfois. Quand j'étais jeune, eux étaient dans l'adolescence à écouter les Beatles ou Elvis, et ils jouaient d'un instrument. Un de mes oncles faisait même partie d'un orchestre, donc j'étais très au fait de ce qui se passait en musique via mes oncles. En plus, ils habitaient l'appartement de mon grand-père, au-dessus de chez nous, si bien que je les côtoyais de façon quotidienne. Et j'ai pu ainsi, grâce à eux, être au fait de ce qu'il se passait dans le monde du cinéma ou de la musique. Ils m'ont fait découvrir Charlebois, les Beatles, Elvis, Félix Leclerc et tout. J'ai baigné là-dedans : mon oncle Yvon jouait de la guitare, mon oncle Michel jouait de la batterie, mon oncle Maurice jouait de la basse, et mon père chantait aussi...

Titus - Comme toute famille canadienne-française qui se respecte, en somme...

C'est ça. Dans notre génération, le chant, durant les fêtes notamment, était quelque chose de tout à fait naturel, comme en France d'ailleurs... C'est de votre faute, tout ça ! Le côté latin... On chantait ce qu'on appelle des chansons à répondre, des chansons du terroir, des chansons parfois grivoises. Tout le monde faisait sa petite nouvelle chanson dans le temps des fêtes. Donc, j'ai grandi là-dedans, sans gêne, où je voyais les oncles chanter en toute liberté, en famille, et tout le monde qui répondait en choeur. J'étais donc déjà initié à la chanson a cappella dans les fêtes de famille et, plus tard, les jeunes frères de mon père ont commencé à avoir des instruments, des guitares, et la jeunesse a pris le contrôle de la famille au niveau des choix musicaux. Les oncles vieillissaient, le grand-père vieillissait et les jeunes prenaient de plus en plus de place. J'ai donc grandi dans une ambiance musicale, branchée à la fois sur les Etats-Unis puisque nous étions en Amérique du Nord, mais aussi sur ce qui émanait d'Europe. Et puis c'était l'époque de la montée de notre propre chanson québécoise au Canada.

Titus - Quel fut ton premier instrument ?

Paulveryyoung.jpgMa première guitare, je l'ai eue à onze ans. J'étais donc à l'école secondaire et ça faisait déjà quelques années que je grattais. Mon premier public, ce fut la famille naturellement, puis ce fut peu après les camarades d'école. Le premier spectacle officiel que j'ai fait, je m'en souviens très bien, c'était pour le jour du Souvenir, le 11 novembre. Il s'agissait d'une cérémonie-spectacle. On fait beaucoup ça dans nos écoles, même encore aujourd'hui. J'y avais chanté "Cétait mon copain", de Gilbert Bécaud, une chanson écrite pour un ami parti à la guerre. J'avais aussi chanté "Si on s'y mettait", de Jean-Pierre Ferland, une chanson pour la paix. C'était dans l'esprit de l'époque... Après avoir brisé la glace, j'ai osé faire une des miennes, une chanson qui né mérite sans doute pas qu'on en parle, mais c'était une chanson d'ado, un peu bluesy. J'étais parvenu à entraîner l'audience et ça avait eu pas mal de succès. Suite à ça, je me suis impliqué dans les activités culturelles au sein de l'école, pour me sentir près des miens, les francophones; car ceux qui étaient impliqués dans le culturel étaient naturellement des ex-Québécois ou des gens intéressés par la culture, le théâtre, la musique... De là, on est allés se produire dans un festival de théâtre provincial à Elliot-Lake, dans le nord de l'Ontario. C'était d'ailleurs le tout premier en Ontario français, organisé par Théâtre Action. A l'époque, il s'agissait d'un festival itinérant. Le théâtre étudiant, communautaire ou professionnel s'y était donné rendez-vous. Pendant une semaine, on voyait plein de spectacles et on participait à divers ateliers. A l'époque, le théâtre et la musique se chevauchaient beaucoup en Ontario français.

Titus - On pense bien sûr à CANO, la coopérative des artistes du Nouvel Ontario, qui était une communauté d'artistes aux disciplines très diverses...

André Paiement, qui a fondé CANO, était tout d'abord impliqué dans le théâtre, et son théâtre était musical. CANO était multi-disciplinaire. On y trouvait vraiment de tout : des photographes, des dramaturges, des musiciens. Et on montait des créations collectives : c'était la mode dans les années 1970. André Paiement a été amené à côtoyer Robert Paquette, qui avait déjà monté des pièces de théâtre étudiant et fait de la musique à l'université. Et j'ai rencontré tous ces gens à ce festival. Et ça a changé ma vie. J'ai rencontré un peuple, le peuple franco-ontarien, en particulier celui du nord de l'Ontario, qui m'impressionnait. Il faut rappeler le contexte de crise identitaire que je traversais à l'époque. Etais-je Québécois, Canadien-Français ou Franco-Ontarien ? J'ai vécu, lors de ce festival, comme une rencontre avec un peuple, dans le fond. Et je me suis tout de suite identifié à eux-autres parce que mon père était plutôt fédéraliste, tout en étant nationaliste. Il n'a jamais été partisan de l'autonomie ou de la séparation du Québec. Il y avait un réconfort dans le nationalisme franco-ontarien parcequ'il ne mettait pas en cause la séparation territoriale. Mais je l'ai toujours vu comme l'extension de la grande nation canadienne-française. Parce que jusqu'à l'émergence du nationalisme québécois, le peuple canadien-français n'était pas confiné à un territoire. Il y avait les gens du Manitoba, ceux de l'Ontario, ceux de l'Acadie. Ces derniers étant un peu particuliers parce qu'ils sont acadiens, c'est à dire d'une autre cuvée. On pourrait dire la première cuvée... Ils ont leur propre identité, leur accent... Mais je dirais que l'extension à l'ouest, c'était nous. C'était beaucoup les Canadiens-Français qui avaient développé le nord de l'Ontario...

Titus - Dans cette mouvance culturelle à laquelle tu as participé, qu'est-ce qui a fait qu'un jour tu décides de choisir le métier de chanteur ?

Paul young.jpgJe n'étais sûr de rien à vrai dire. Je savais que j'allais faire quelque chose d'artistique. Au départ, c'est le dessin qui m'intéressait. L'expression la plus immédiate que j'ai eue, c'était le dessin et la peinture. Je ne maîtrisais pas encore d'instrument à l'époque. Quand j'ai reçu ma première guitare à l'âge de onze ans, j'ai tout de suite voulu en faire quelque chose. Au départ, je ne trouvais pas du tout évident d'écrire une chanson donc je chantais celles des autres, comme les Beatles. Je n'avais pas encore de maîtrise musicale. Mais très vite cela ne me suffisait plus d'interpréter les autres et il m'apparaissait évident qu'il fallait écrire mes propres textes. Je me voyais déjà en studio à faire des albums, sans savoir naturellement que j'allais faire ça professionnellement. Cette vie-là m'attirait : j'avais vu des documentaires sur les Beatles en studio, et cela me plaisait. Le studio est encore aujourd'hui la forme de création que j'aime le plus. Cela me fait penser à une toile blanche sur laquelle on applique des couleurs jusqu'à ce qu'elle devienne une oeuvre. C'est un peu comme ça que j'ai conçu mon dernier album. On a commencé par des croquis, puis on y a ajouté des couleurs, avant de faire table rase et de choisir une autre direction. C'était la créativité sans limites. Le travail en studio est ce que j'aime le plus dans le côté artistique de la chanson, avec la scène, naturellement, car c'est là que tout prend son sens ! C'est un temps de communion avec ceux qui aiment ou qui s'intéressent à ce qu'on fait. C'est là qu'on tire notre nourriture, aussi, par les applaudissements et les encouragements...

Titus - Et pour t'avoir vu chanter plus d'une fois, je sais combien tu es une bête de scène...

Je m'y sens très à l'aise. Comme je te le disais, il n'y avait pas de gêne lorsqu'on chantait autrefois au sein de ma famille. Chacun prenait le plancher et chantait sa chanson. C'est sûr que la première fois que je me suis présenté sur une scène à l'école, les pieds me tremblaient sur les barreaux du tabouret tellement j'étais nerveux, mais je me suis rapidement senti assez à l'aise sur scène, à côtoyer ces gens-là, cet univers-là. Et le public me l’a bien rendu aussi. On n’en est pas conscient qu’on est une bête de scène…

Titus – Est-ce que la période au sein du groupe Purlaine a constitué le principal élément déclencheur dans le lancement de ta carrière professionnelle ? Les quelques années passées à Hearst, dans le nord ontarien, semblent avoir beaucoup compté dans ton parcours…

Purlaine vers 1980.jpgÇa a été un tournant, sûrement. Jusque là, j’étais un chansonnier seul à la guitare et je me suis retrouvé dans un groupe. C’était la première fois que toute la mécanique du métier était en place : partir en tournée, trouver des engagements, louer du son,  passer plusieurs jours sur la route avec un camion, de l’équipement, de l’éclairage… Aller jouer dans tes petits bleds que tu as connus dans le nord de l’Ontario, comme Ignace… Tout cela dans une ambiance de franche camaraderie. C’était une école : une école de la route et une école de la scène ! Et j’ai joué dans toutes sortes de circonstances : des bars, des festivals, des petites salles devant dix personnes mais aussi d’autres scènes plus importantes devant 3.000 personnes. C’est comme ça qu’on apprend… On tire le mieux de ce qu’on a pu vivre…

Titus – Qui faisait partie de Purlaine à l’époque ?

A vrai dire, ce devait être au départ simplement des musiciens qui venaient m’accompagner. Parce que j’avais déjà une carrière en solo. Si je me souviens bien, tout cela est parti du troisième festival Théâtre Action qui,  cette fois-là, s’était déroulé dans le petit village de Sturgeon Falls, entre North Bay et Sudbury, dans le nord ontarien. Alain Grouette, de Hearst, en était l’organisateur. Il était auteur compositeur, lui aussi, et on avait fait connaissance à cette occasion. La performance que j’avais donnée cette fois-là,  l’avait suffisamment emballé pour qu’il décide de prendre contact avec moi quelques semaines plus tard. Il m’a appelé chez moi à Ottawa pour me proposer que lui et son collègue Yves Proulx, qui joue de la basse et de la mandoline, m’accompagnent. Il m’a proposé d’aller les rejoindre à Hearst, dans une immense maison où il y avait de la place en masse pour monter un groupe, faire des répétitions et créer un spectacle. J’ai toujours été un gars de gang, comme on dit chez nous, un gars d’équipe qui aime être entouré, et j’ai opté à l’époque pour la création d’un vrai groupe. Contrairement à l’idée de départ, je ne voulais pas que ce soit « Paul Demers et ses musiciens ». C’est un peu plus tard, à Ottawa, que le nom m’est venu. J’ai pensé à Purlaine, par rapport à l’expression « Canadien-Français ou Franco-Ontarien pure laine ». Le groupe s’est donc appelé ainsi. Et un peu comme les Beatles, on a changé l’orthographe par souci d’originalité et Purlaine s’est écrit en un seul mot.

Titus – Combien de temps a vécu le groupe ?

Environ deux ou trois ans… Assez pour connaître le chemin des studios. C’est la première fois en effet que j’enregistrais en studio. On n’avait pas d’argent à l’époque pour enregistrer des albums, donc on sortait des 45 tours qu’on vendait très bien dans le cadre de nos tournées. C’était la grande époque du vinyle.

Titus – Quelques-unes des chansons de Purlaine sont aujourd’hui devenues des classiques du répertoire franco-ontarien…

Il y a eu notamment la chanson « Un jour j’irai dans le nord », qui a ouvert beaucoup de portes et qui a été jouée sur les radios d’un océan à l’autre. C’était ma déclaration d’amour aux gens du nord, que j’avais découverts lors du premier festival Théâtre Action. Je l’avais écrite entre cette époque-là et l’époque de Purlaine. J’ai tellement chanté le nord que beaucoup de gens croyaient que j’en étais originaire. Ce 45 tours a fait son chemin en tout cas et nous a amenés à nous produire d’un bout à l’autre du Canada, de la Nouvelle-Ecosse à la Saskatchewan.

Titus – Qu’est-ce qui a mis un terme à l’expérience Purlaine ?

205656_1019600506180_1710201812_40944_2186700_n.jpgLes membres d’origine commençaient à quitter le navire l’un après l’autre. A la fin, il ne restait plus que moi et Alain Grouette. Pour moi, ça n’était donc plus la même aventure. Alain a fini par s’en aller de son côté et a sorti un album. Et en ce qui me concerne, c’est une période de ma vie où il s’est passé des choses importantes. J’ai perdu ma mère et la maladie de Hodgkin, une forme de cancer du système lymphatique, est apparue. C’était assez pour changer mes priorités et prendre un peu de recul. Je suis quand même revenu quelques années plus tard, après avoir combattu la maladie une première fois dans les années 1980. J’ai effectué mon retour en sortant, en 1984-85, un 45 tours, « Mademoiselle », qui est devenu le deuxième grand succès de ma carrière. Cette chanson a confirmé mon statut et m’a ouvert de nouvelles portes car ça n’était plus Purlaine mais Paul Demers l’auteur compositeur. Cette chanson-là m’a beaucoup fait voyager. C’est à cette époque que j’ai ainsi été amené à me produire en France ou en Louisiane, dans le cadre de festivals internationaux.

 

« Quand tu blues », extrait du premier album éponyme de Paul Demers (1990), en duo avec la vedette québécoise Laurence Jalbert

 

Titus – J’aimerais que l’on s’arrête un instant sur cette étape en France… Comment cela a-t-il pris forme ?

Cela a pu se réaliser grâce à des amis français que je salue, Jean-Louis Pasquier et son épouse Christine, qui avaient fondé l’association France-Ontario, qui organisait des échanges touristiques entre l’Ontario et la France. Tout est parti d’un coup de foudre. Ils étaient venus en Ontario en premier et avaient fait le tour de la communauté francophone, qui est disséminée sur un espace extrêmement vaste. Lors de ce voyage, ils étaient tombés en amour avec les Franco-Ontariens et l’Ontario. Ils avaient fait le tour des centres culturels au sein des petites communautés francophones et avaient décidé de recevoir à leur tour  les Franco-Ontariens chez eux, aussi bien qu’ils avaient été reçus par nos municipalités. Et ils ont fait la même chose pour moi là-bas. On est allés en Bretagne, en Normandie et dans le sud. J’ai eu aussi l’occasion de faire l’émission « Pollen », de Jean-Louis Foulquier, parce que Jean-Louis Pasquier travaillait à la Maison de la radio. J’y ai même donné un concert. Foulquier, sur le coup, tout de suite après ma performance et en direct à la radio, m’a invité aux Francofolies de La Rochelle.

Titus - Ça n’est pas rien, tout de même…

Non, c’est sûr. Mais j’étais loin de me rendre compte à l’époque que Foulquier était le personnage qu’il était. On le connaissait un peu moins chez nous… C’était vraiment immense et je ne m’en rendais pas compte. Jean-Louis Pasquier sautait de joie dans les coulisses quand il a entendu ça… Les deux plus beaux festivals où j’ai joué, c’était La Rochelle, et le festival international de la Louisiane, à Lafayette. Ce sont deux festivals extraordinaires. L’artiste y est toujours bien reçu, peu importe son statut, qu’il soit une vedette, une nouvelle tête d’affiche ou un parfait inconnu. On s’y sent considéré en tant qu’artiste. J’avais beaucoup aimé les Francofolies, où Foulquier m’a reçu comme un frère. Il était vraiment très chaleureux. Quand il était dans un café, que ça soit à Montréal, par la suite, ou là-bas, et qu’il était entouré des plus grandes vedettes, il m’invitait à sa table. Je faisais partie de la gang. Il m’a ouvert une grande porte !

 

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Partie de pétanque avec, entre autres, Romain Didier, lors de la tournée de Paul Demers en France.

 

Titus – Tu faisais allusion à l’instant à ton concert de Lafayette, en Louisiane. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser à ta chanson « Zydaco pour Magali » qui racontait cette expérience…

Lafayette.jpgC’est en effet au retour de Lafayette que j’ai écrit le « Zydaco pour Magali ». Magali, ma fille aînée, venait de naître à l’époque. Elle a eu 22 ans en août. Cette chanson est un clin d’œil aux belles femmes de Louisiane, une chanson humoristique à partir de mon impression de la Louisiane. Le zydaco est la forme de musique cajun. C’est un métissage de la musique acadienne, américaine et créole. Le blues, le country, le bluegrass. C’est un mélange de tout ça, un cocktail que vous avez connu en France par le biais de Zachary Richard. C’est lui qu’on connaît le plus, mais des Zachary Richard, il y en a des dizaines et des dizaines là-bas car la Louisiane est vraiment un pays de musiciens. Il suffit de penser à la Nouvelle-Orléans. Le jazz y est né. Et les Acadiens avaient leurs accordéons, leurs violons ; les Noirs, qui étaient créoles, parlaient français, et ces deux communautés se côtoyaient et ça a donné ce métissage de musiques qui s’appelle le zydaco. Le zydaco vient d’une déformation du mot « les haricots ». C’est Clifton Chesnier, le père du zydaco, qui avait une chanson qui s’appelait « les haricots sont pas salés ». Ce qui, pour nous, pourrait se traduire par « il n’y a pas de beurre sur notre pain ». C’est l’expression de la pauvreté. Quand il chantait cette chanson, les anglophones comprenaient mal et lui disaient : « Hey Clifton, play me that zydaco song ». Et la déformation du mot « des haricots » a donné « zydaco » et c’est devenu la musique des Cajuns.

Titus – Une belle histoire…

En revenant de Lafayette, j’étais très emballé par la chaleur des Acadiens et les belles femmes de Louisiane. On y avait été très bien reçus par tout le monde. Même s’ils ont perdu des plumes pendant une ou deux générations au niveau de la francophonie, on a pu voir à quel point ils étaient fiers de leurs racines. Ils sont parfois un peu complexés de parler français mais ils ne devraient pas car leur langue nous rappelle le français de l’Acadie, le vieux français. Je suis vraiment tombé en amour avec ces gens-là. Avant d’aller en Louisiane, j’avais déjà beaucoup d’affection pour Zachary Richard et je m’intéressais beaucoup à cette musique-là qui était tout à fait originale.

Titus – Tu as rencontré Zachary Richard ?

Au festival de Lafayette, il y avait des bénévoles qui s’occupaient de nous,  et ils m’ont offert d’aller voir la maison paternelle de Zachary. Son père était en train d’arroser les fleurs alors j’ai commencé à jaser avec lui. Dans la même semaine, j’ai vu Zachary aussi, et ses musiciens. D’ailleurs, il était prévu que ses musiciens jouent sur ma chanson « Zydaco pour Magali » parce que je voulais avoir le son le plus vrai possible. Mais c’est à cette époque que je suis retombé malade. Si bien que ce plan-là a dû être abandonné. J’ai dû me battre une seconde fois avec la maladie. Ça a retardé beaucoup de choses, dont mon premier album. Cet album est sorti juste après cette période-là, quand j’ai vu que ma chanson « Mademoiselle » avait pas mal de succès. J’avais par ailleurs accumulé un certain nombre de chansons que je jouais en spectacle…

Titus – Ce premier album est devenu un classique. On y retrouve notamment la fameuse chanson « Notre place », qui est aujourd’hui un hymne pour les Franco-Ontariens… C’est une chanson qui résume assez bien le militant que tu as toujours été…

5448_1022492578480_1710201812_48075_6032969_n.jpgComme je l’expliquais tout à l’heure, j’étais parti de l’Outaouais québécois et j’avais débarqué, dans un contexte anglo-majoritaire, au sein d’un petit groupe de Gaulois résistants. Je trouvais qu’il y avait une injustice que ce petit peuple soit ainsi méconnu, voire ignoré par le reste de la francophonie. Au départ, la chanson était une commande. Je venais de subir une greffe de la moelle osseuse pour donner le coup fatal à la maladie. Je n’avais plus de cheveux sur la tête ; j’étais très amaigri après six semaines d’isolement à l’hôpital. Ça a vraiment été un enfer. « Notre place » a été écrite pendant cette période de convalescence. François Dubé, un musicien de la région, était directeur artistique d’un grand gala organisé à Toronto pour célébrer le premier anniversaire de l’entrée en vigueur de la loi 8, la loi proclamée par le gouvernement libéral qui reconnaissait, historiquement et factuellement, l’apport des francophones à la création et au dynamisme de l’Ontario. Cette loi historique leur octroyait le droit à des services en français. Pour ce premier anniversaire, il était prévu de regrouper toute l’intelligentsia franco-ontarienne, tant politique qu’artistique. François Dubé m’a donc appelé cet été-là, quelques mois avant le gala, pour me proposer d’écrire une chanson pour l’occasion. On lui avait demandé d’écrire un thème, et François a pensé à moi comme parolier. J’ai accepté ce nouveau défi ; pour moi, c’était une motivation supplémentaire durant ma convalescence. Médicalement, j’étais vraiment à terre, complètement dépourvu d’énergie. Mon corps avait subi un traumatisme sévère. J’ai donc écrit la chanson avec François, qui m’a aidé avec la musique, et je me suis beaucoup inspiré de la poésie franco-ontarienne pour écrire ce texte, de poètes comme Jean-Marc Dalpé ou Patrice Desbiens, qui parlaient beaucoup du peuple franco-ontarien et du terroir. Pour moi, la loi 8 avait permis de reconnaître la place des Franco-Ontariens dans cette province et c’est pour ça que j’ai utilisé cette expression. La première phrase de la chanson se rapportait à un texte de Jean-Marc Dalpé, qui disait : « Notre langue, on l’avait dans nos poches et nos poches avaient des trous ». Dans les milieux minoritaires, souvent les francophones perdent des plumes d’une génération à l’autre, et en promulguant cette loi 8, cela voulait dire que l’on pouvait « sortir notre langue de nos poches » et l’affirmer d’une façon officielle.  Dans la chanson, j’ai fait des clins d’œil à un certain nombre de petits villages des quatre coins de la province où il y avait des francophones, ce qui a peut-être touché une corde sensible. Depuis ce temps-là, cette chanson voyage. Tous les élèves des écoles francophones de l’Ontario connaissent cette chanson comme on connaît la Marseillaise en France.

La chanson de Paul Demers, "Notre place", interprétée par Paul Demers, Robert Paquette, Chuck Labelle, Serge Monette et Michel Bénac du groupe Swing, pour clore le Téléthon organisé le 26 février 2011 à l'occasion du 25e anniversaire de la Fondation franco-ontarienne.

Titus – Pour les Français qui nous liront, justement, à combien évalue-t-on aujourd’hui le nombre de Franco-Ontariens par rapport à la population globale de l’Ontario ?

On parle d’un demi-million de francophones pour environ douze millions d’habitants. Les francophones sont particulièrement établis dans l’est ontarien et le nord. Historiquement, cependant, les francophones sont établis jusqu’à la région de Detroit et Windsor. C’était le territoire de la Nouvelle-France. On parle ici de 400 ans d’histoire francophone en Ontario. Même chose dans la région de Penetanguishene, la Huronie, où ont eu lieu les premiers rapports entre les missionnaires français et les Hurons, les Amérindiens de l’époque. L’industrialisation et l’église, en encourageant l’établissement de paroisses catholiques à travers la province, ont aussi beaucoup contribué au développement de la francophonie. On vantait, aux ouvriers sans emploi, l’existence de belles terres en Ontario et c’est comme ça que les Canadiens-Français se sont éparpillés un peu partout au Canada. Depuis les années 1960-70, avec la pression du nationalisme québécois, les francophones du pays ont ressenti le besoin de se positionner par rapport à ça, et leurs revendications se sont précisées au fil du temps, réclamant le droit à leurs propres institutions : les écoles, les universités, les médias (radio et télé). Le mouvement des radios communautaires a ainsi germé. Des stations se sont ouvertes dans de petites communautés à travers la province. C’était l’époque du premier ministre fédéral Pierre Trudeau qui, par réaction au nationalisme québécois, proposait que les francophones prennent leur place dans leurs provinces respectives. Son idée était de convaincre ce que nous appelons les « deux solitudes », le Canada anglais et le Canada français, qu’il y avait de la place pour tous et qu’il fallait juste la prendre, sa place. Tout cela entrait naturellement en contradiction avec le nationalisme québécois qui disait que le jeu n’en valait pas la peine. Personnellement, j’ai pris position pour mes frères francophones qui se battaient partout au pays. J’estimais que cette cause valait la peine d’être chantée.

Titus – Après 30 ans, est-ce que tu dirais aujourd’hui que la situation des francophones s’est améliorée, ou pas ?

24677_1116392485919_1710201812_230537_4319257_n.jpgLa francophonie ontarienne dans son ensemble a beaucoup changé, en particulier dans les centres urbains, où elle va survivre grâce à l’immigration africaine, haïtienne, européenne, ou québécoise. D’une part, parce qu’on fait moins d’enfants, naturellement, et aussi parce que ceux-ci quittent les petites villes pour les grandes. Cependant, le réseau d’institutions est important et témoigne des luttes qui ont été gagnées par les Franco-Ontariens. C’est un peu avec regret qu’on regarde aujourd’hui la jeunesse qui n’a pas connu les luttes, les combats, et qui considère que le français n’est finalement qu’un avantage pour trouver du travail. C’est un peu désolant de voir ça au sein d’une certaine génération. Mais il y a toujours une minorité au sein de la minorité, qui demeure très revendicatrice, qui est fière de ce qui a été accompli et qui porte le flambeau bien haut.

Titus – Un certain nombre d’années se sont écoulées avant la sortie de ton deuxième album « D’hier à toujours », sorti en 1999.

Je ne suis pas le plus prolifique des auteurs compositeurs puisque je n’ai enregistré que trois disques en 30 ans. La maladie n’a pas facilité les choses, naturellement. J’ai connu quelques embuches qui ont réduit mes ardeurs... Il y avait des priorités qui étaient plus importantes. Mais le besoin de créer, et celui de faire de la scène ont toujours été là…  Cependant, l’enregistrement d’un album est toujours une aventure un peu ardue, financièrement notamment. C’est aussi un projet qui doit mûrir et qui demande plusieurs années. Un album, c’est un engagement de trois ou quatre années au minimum. Ça demande beaucoup d’énergie pour quelqu’un, comme moi, qui n’est pas à 100 %.

 

"Les années simples", chanson extraite du deuxième album de Paul Demers, "D'hier à toujours" (1990) :

 

Titus – Dans quel contexte a-t-il vu le jour ?

Enregistrement deuxiemealbumavec Aymar.jpgJ’étais rendu à Montréal après une séparation et c’est donc là que l’album a été conçu. J’en suis très fier. J’y ai mis beaucoup de cœur, beaucoup de sous, beaucoup de conviction. Je l’ai fait avec d’excellents musiciens montréalais. Pierre Côté, le guitariste qui m’accompagnait à l’époque, avait co-réalisé l’album avec Daniel Hubert. Tous deux ont longtemps accompagné Jim Corcoran. Pierre habitait du côté de Sherbrooke, la pépinière du country québécois. Daniel Hubert était l’époux de Julie Snyder, que vous connaissez bien en France, car elle y a animé une émission de télé. Le début de l’album, on l’avait enregistré dans la cave de leur maison, puis un peu chez Pierre et un peu chez moi. Ensuite, on a continué au studio Piccolo, l’un des meilleurs à Montréal. Au niveau sonore, je suis très fier de cet album. Je suis fier du premier aussi, mais celui-là avait été enregistré dans les années 1980, une époque où on avait beaucoup recours aux synthés. Si j’avais à le réenregistrer, je le ferais différemment, avec une instrumentation qui vieillit mieux. En spectacle, je les ai profondément remaniées. C’est beaucoup plus rock, plus… organique.

 

"L’orage passera", autre single de l'album "D'hier à toujours" :

 

Titus – Il y a eu trois albums en tout, mais entre la sortie de chacun d’eux, Paul Demers n’a jamais réellement arrêté. Je me rappelle notamment, au milieu des années 1990, de t’avoir vu jouer aux côtés de deux autres musiciens illustres de l’Ontario,  Marcel Aymar et Robert Paquette, avec lesquels vous aviez créé le trio PAD (Paquette-Aymar-Demers).

J’avais toujours admiré Robert et Marcel pour ce qu’ils faisaient ; ils avaient quand même été des mentors pour moi… J’étais arrivé quelques années après eux. Robert était un peu notre Félix Leclerc à nous ; il a ouvert le chemin à tous. Il a été le premier à percer à Montréal et ailleurs, où il a fait connaître l’Ontario français. Et Marcel avait creusé son sillon avec le groupe CANO, au côté d’André Paiement. On se côtoyait assez souvent sur scène ; on chantait même ensemble dans certains spectacles, et j’avais le goût d’offrir ça aux diffuseurs. J’en ai parlé à Robert en premier et lui a appelé Marcel. Et l’idée était de lancer ce qu’on appelle un « ghost band », un peu à l’image de ce que faisaient Tom Petty et Bob Dylan avec les Travelling Wilburys. Se réunir autour d’un projet pour le plaisir de travailler ensemble et de voir ce que ça pouvait donner…

Titus – Je garde un très grand souvenir du concert que j’ai vu. C’était un peu magique de vous voir tous les trois sur une même scène…

PAD.jpgC’était très vocal, avec un accompagnement essentiellement acoustique. Trois voix avec des harmonies toujours intéressantes. Un peu à l’image de Crosby, Stills, Nash & Young. On a toujours autant de plaisir à chanter ensemble ; d’ailleurs, c’est ce que nous venons encore de faire à l’occasion des 20 ans de l’APCM (Association des professionnels de la chanson et de la musique en Ontario français), où nous avons ouvert le bal !

Titus - C’était  une époque fabuleuse, qui n’a pourtant pas donné lieu à un album…

Ça a surtout été une aventure de scène. On avait commencé à faire un album… Mais même si nous sommes  trois bons amis, ça n’enlève rien au fait que nous sommes trois grosses têtes. Nous avons l’habitude de travailler chacun de notre côté et à mener nos propres carrières. Ça a ses avantages et ses inconvénients. A la même époque, je commençais aussi à avoir de plus en plus de chansons et j’avais le goût de faire un deuxième album. On s’est consacré à nos propres projets. Marcel a lui aussi préparé son propre album solo.

Titus – Parlons maintenant si tu veux bien du troisième album, « Encore une fois », qui est sorti cet automne, et qui est un accomplissement incroyable. J’ai l’impression que tu y as mis beaucoup de ta personne, non ?

Cover real Encoreunefois.jpgC’est celui qui est le plus près de mon cœur. C’est celui qui est le plus près du musicien que je suis. Parce que les deux premiers albums, je les avais quand même confiés à d’autres. Je me faisais moins confiance au niveau musical. Je me suis toujours davantage considéré comme un créateur de chansons plutôt qu’un musicien accompli. Chez moi, l’instrument est plus un outil pour écrire une chanson qu’un instrument de virtuose. Mais, cette fois-ci, je me suis assumé. Et la technologie a tellement évolué qu’on peut aujourd’hui faire des choses fantastiques à partir d’un studio maison. Aujourd’hui, avec toute la quincaillerie électronique, on peut quand même monter des projets intéressants à partir de chez soi. J’ai conçu cet album à partir des croquis que j’avais ainsi esquissés à la maison. Et les musiciens se sont montrés fidèles à ce que j’avais imaginé. J’ai aussi joué beaucoup plus de guitare électrique sur cet album. J’avais des idées assez précises en tête, et je les entends sur l’album. C’est une grande satisfaction. C’est sûr qu’en dix ans, les chansons auront eu le temps de macérer. L’homme, aussi, a forcément mûri. J’ai maintenant dépassé la cinquantaine… Ma façon d’écrire, ma façon d’aborder les thèmes ont évolué.

Titus – On a l’impression d’un album à portée vraiment universelle, peut-être plus que par le passé, même si ton œuvre ne s’est jamais recroquevillée sur la réalité franco-ontarienne… Je crois qu’on peut l’écouter d’un bout à l’autre de la Terre et qu’il y a là des refrains susceptibles de parler à tout le monde…

Tu me fais plaisir car c’est tout à fait le sens de ma démarche. La première chanson du disque, « J’pensais pas », est d’ailleurs un clin d’œil à « Notre place ». J’y dis ceci : « J’pensais jamais que Notre place prendrait toute la place ». Mais on peut interpréter cette image de différentes manières : on peut penser à la vie de couple ou à la communauté tout entière.

Lors du lancement du troisième album "Encore une fois", la chanson "J'ai ben le goût de recommencer" :

Titus – Cet album s’appelle « Encore une fois ». Est-ce que tu peux nous expliquer le choix de ce titre ?

24677_1116395565996_1710201812_230552_678934_n.jpgPremièrement, il y a une chanson intitulée « Encore une fois » sur ce disque et c’est l’une de mes favorites. J’aurais pu l’appeler « jamais deux sans trois ». Si je ne n’avais pas fait cet album, on aurait dit que Paul Demers était un artiste mineur qui a fait deux disques dans les années 1990. Mais je pensais que j’avais encore des choses à dire et que je pouvais encore mieux les dire parce que je m’assumais davantage comme artiste. Je voulais que les gens le sachent ; je voulais le partager avec tous. Malgré tout, malgré nous, me voici encore.

Titus – « Encore une fois » est aussi une superbe chanson d’amour.

C’est plein de tendresse, un peu à l’image de « Mademoiselle ». J’ai toujours eu un côté tendre en moi. On est dans l’intimité dans cette chanson-là. C’est la deuxième fois que j’utilise un son d’accordéon sur l’un de mes albums. La première fois, c’était sur « Zydaco pour Magali ». Là, c’est beaucoup plus proche du bal musette que de la musique cajun, mais c’est un instrument organique, romantique. C’est une chanson qui cherche la paix dans le couple. Parce qu’on vit tous des moments qui sont orageux dans nos vies, et puis on cherche un havre de paix à un moment donné.

Titus – Il y a un très beau moment de folklore, aussi, avec la chanson « Eteins la lampe », qui me fait tout de suite penser à l’Ontario français. C’est une chanson extraordinaire où l’on retrouve plusieurs autres pointures de la chanson ontaroise et qui constitue un très bel hommage à Guy Lizotte, poète originaire de Hearst qui n’est plus de ce monde.

Un poète franco-ontarien qui, lui aussi, n’a publié que deux recueils. Mais il s’est beaucoup impliqué dans la communauté. Il fut l’un des fondateurs de la radio communautaire de Hearst. Aujourd’hui, ces stations sont partout en Ontario et sont même regroupées au sein de diverses associations. Je l’avais rencontré lors d’un festival Théâtre Action. C’était un poète qui assumait totalement son côté nordique et habitait dans sa cabane au Canada, pour glisser une référence qui parle aux Français. Je l’ai connu dans son « shack », comme on dit chez nous, sa cabane au milieu des bois. J’ai passé un peu de temps à Hearst du temps de Purlaine, et une journée, il est arrivé dans la maison de la rue Alexandra, où on habitait. Il gratouillait un peu la guitare et il m’avait chanté le texte d’ « Eteins la lampe » sur deux accords et un semblant de mélodie. Dès cette époque, je l’avais insérée dans le répertoire de Purlaine. Donc, c’est une chanson qui voyage avec moi depuis 30 ans mais que je n’avais jamais mise sur un album. Elle passe généralement très bien en spectacle. Elle est à la fois politique et humoristique. C’est une chanson heureuse qui manifeste le goût, le plaisir et l’amour de la nature. C’est comme une invitation à aller lui rendre visite dans sa cabane au Canada…

Titus – Et vous l’avez bien rendue en la chantant à trois voix. On sent une ambiance vraiment très chouette, émaillée d’éclats de rire…

24677_1116398966081_1710201812_230564_789563_n.jpgJe la chante depuis longtemps mais je voulais lui donner une touche particulière sur cet album. J’en avais touché mot à mon ami Damien Robitaille, qui, tout en étant Franco-Ontarien, est la coqueluche des Montréalais depuis environ deux ans maintenant. Lui est originaire de Lafontaine, dans la région de Penetanguishene, un tout petit village. Je lui avais demandé s’il voulait faire un morceau avec moi sur l’album et il avait dit oui tout de suite, sans même que je mentionne laquelle. Il était même prêt à écrire une chanson pour moi, ou avec moi. Mais j’avais derrière la tête de lui proposer « Eteins la lampe ». Vu les paroles, qui disent « Eteins la lampe et viens te coucher », je me suis dit que ça pouvait paraître un peu connoté si deux gars chantaient ça en duo. On risquait de faire partir des rumeurs (rires). Si bien que j’ai décidé d’inviter Tricia Foster à se joindre à nous, si bien qu’on a fini en triangle… On s’est bien amusés, car c’est une chanson plutôt drôle dans le fond.

Titus – Même si on traverse une époque un peu morose, il y a sur cet album quantité de chansons revigorantes, porteuses d’espoir, à l’image notamment du morceau « Ensemble », dont le refrain résonne comme un hymne. C’est une chanson à se passer le matin en boucle pour bien commencer sa journée, non ?

Encore une fois, c’est une chanson qui est optimiste à l’image d’un disque qui est un album de retrouvailles. Des retrouvailles entre moi et mon public. C’est toujours sur deux niveaux comme tu peux le voir. Ça peut prendre bien des lectures.

Impromptu tourné en coulisses, la chanson "Ensemble" avec Robert Paquette :

Titus – Ce qu’il y a de bien avec Internet, c’est qu’on peut aujourd’hui vivre à Brest, en Bretagne, et lire l’hebdomadaire L’Horizon de Kapuskasing, ville du nord où tu as récemment présenté ton album. J’ai trouvé cet article qui relate ton passage et les critiques sont dithyrambiques. Les gens semblent enchantés de ces retrouvailles…

Absolument. Un journaliste du nord de l’Ontario a écrit que c’était un album qu’on n’attendait plus. La plupart des gens me disent qu’ils espèrent que je ne mettrai pas douze ans pour écrire le prochain…

Titus – Et est-ce que tu viendras le présenter en France, ce nouvel album ?

A l’âge que j’ai aujourd’hui, si cet album pouvait me refaire voir tous les coins de pays que j’ai vus durant ma carrière, j’en serais vraiment ravi. J’adorerais revenir en Bretagne, à La Rochelle.

 

Propos recueillis par Titus le 4 décembre 2011. Tous droits réservés. Photo DR.

 

CoverEncoreune fois.jpgPOUR COMMANDER LES ALBUMS DE PAUL DEMERS :

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Le site de l'APCM : livraison en une semaine environ depuis le Canada. (Album vendu 12 $ CAN + frais de port, soit une douzaine d'euros).

 

 

 

 

POUR EN SAVOIR PLUS

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Le site officiel de l'artiste.

Le blog du designer ayant conçu la pochette d'Encore une fois.

 

 

 

LIRE AUSSI

P1300381.JPGL'excellente biographie de Paul Demers par le journaliste Pierre Albert et publiée en 1992 aux Editions L'Interligne, Ottawa.  Case postale 358, succursale A, Ottawa (Ontario) K1N 8V3.

 

Une critique de l'album du Franco-Ontarien Damien Robitaille, avec lequel Paul Demers interprète la chanson "Eteins la lampe" sur son dernier album, sur le blog ami "Au commencement était le rock".

01 février 2009

Mariana Lafrance : "La photographie est pour moi un langage"

"La Petite Fumée", son blog devenu véritable portfolio, est un hommage éblouissant au Nord de l'Ontario (Canada) qui l'a vue grandir. En photographiant des recoins isolés ou en friche, la Nord-Ontarienne Mariana Lafrance est parvenue, tel l'alchimiste transformant le plomb en or, à sublimer des lieux à première vue dépourvus de beauté. Son travail, initié dans la ville de Sudbury où vivent ses parents, s'est peu à peu enrichi de nouveaux horizons. L'artiste, dont le travail a récemment fait l'objet d'un livre, "La Ville Invisible", prépare actuellement une grande exposition pour la Galerie du Nouvel-Ontario. Dans l'entretien qui suit, Mariana Lafrance revient sur ses premiers pas dans l'univers de la photo, et décrit les passions qui l'habitent.


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Autoportrait de Mariana Lafrance.


Titus. Mariana, tu es originaire de l'Ile Manitoulin, dans le Nord de l'Ontario. Quels souvenirs gardes-tu de ton enfance là-bas, ainsi qu'à Hearst, où tu as également vécu ?

Nous vivions en campagne... J'ai des souvenirs de champs, de grange, d'une maison dans les arbres que mon père nous a bâtie, d'aventures dans la forêt derrière chez nous. L'hiver, on patinait sur l'étang derrière la grange. Idyllique? Peut-être. Adolescente, c'était loin d'être le paradis.

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J'ai vécu à Hearst seulement un an (à part mes deux ou trois toutes premières années). C'était vers la fin de mon secondaire. J'ai été très dépaysée. Je suis passée d'un milieu anglophone, isolé, mais quand même assez permissif, créatif... à un milieu francophone, aussi isolé, mais selon ma perception de l'époque, beaucoup plus classé "straight". C'était le règne de la motoneige, du hockey et des vêtements griffés.

Titus. Qu'est-ce qui t'a amenée à entreprendre des études de muséologie à l'université de Toronto ? Un intérêt marqué pour l'Histoire ?

Ce n'était pas l'Histoire du tout, mais un grand intérêt pour la création d'expositions. Ça me semblait être un métier créatif lié au savoir, à la communication, et à l'éducation, qui ont tous un certain attrait pour moi. Je m'intéressais surtout aux musées de science. En terminant mon bac (en sciences cognitives), j'ai vite réalisé que ce n'était pas assez pour trouver un emploi qui me satisferait. Je ne voulais pas continuer dans ce domaine... je ne partageais pas le point de vue de mes profs, selon lequel le cerveau est une machine et qu'on puisse réduire l'expérience humaine à des pulsations électriques de neurones. J'ai voulu changer de voie complètement, et j'ai pensé que le métier de muséologue pourrait me plaire.

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Mariana Lafrance vue par Hannah Johnston (cliché du 17 janvier 2009).

Titus. Te rappelles-tu du premier appareil photo qu'on t'a offert ? De tes premières photos ? Qu'est-ce qui a fait de toi une passionnée de la photo ?

Quand j'avais 12 ans environ, ma famille a reçu une visite de la photographe Louise Tanguay, qui est une amie d'enfance de mon père. Louise avait bien sûr son appareil avec elle, et ça m'avait impressionnée. C'était la première fois que j'ai compris que la photographie pouvait être autre chose que des portraits de famille et la documentation d'anniversaires et d'événements. Je me souviens qu'elle m'avait permis de prendre une ou deux photos... On était au bord de l'eau, il y avait une petite presqu'île au loin et, au bout, un phare. Je me souviens de l'image que j'ai vue et que j'ai voulu capter. L'été de mes 13 ou 14 ans, je me suis incrite à un cours de photographie au Manitoulin Summer School of the Arts. Mon père m'a confié son appareil photo. J'ai fait un rouleau avant que le cours commence, sur pellicule noir et blanc, après avoir lu quelques livres sur la composition. Je me souviens de deux photos de ce rouleau. Il y avait la maison de mes voisins avec des bottes de foin dans le champ au premier plan, cadré par du feuillage (comme j'avais vu dans les livres). L'autre, c'étaient deux marches d'escaliers dehors, de bois vieilli, sous lesquelles poussaient des myosotis au bout de petites brindilles.

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Dans le cours, j'ai appris la technique de base. Ça m'a permis de faire un peu de photo pour le journal local, tout au long de mon secondaire. Après, à l'université, j'ai fait beaucoup de chambre noire - couleur et noir et blanc. Je crois que c'est en tirant des photos couleur que je suis vraiment tombée amoureuse de la photo. Le soir, après ma première session de chambre noire couleur, j'ai eu une expérience de synesthésie... J'écoutais de la musique et, au lieu d'entendre les notes, je les voyais. Chacune avaient sa couleur, sa forme et son mouvement... J'avais tellement été absorbée par le visuel (et seulement le visuel !) cette journée-là !

Finalement, la photographie est devenue pour moi un langage. Et quel soulagement d'avoir le pouvoir de m'exprimer en images plutôt qu'en mots !

Titus. Je crois que dans ton parcours, le fait d'avoir vécu deux ans à Sudbury n'aura pas été anodin. Tu as en effet lancé un blog, "La petite fumée", sur lequel tu mettais chaque jour en ligne une photo de Sudbury... D'où venait cette idée ?

C'est une idée qui m'est venue lorsque je vivais à Toronto. Je suivais le travail du photoblogueur Sam Javanrouh du site Daily Dose of Imagery, qui était le plus connu des photoblogueurs torontois (et il y en avait une série... C'était tout un mouvement artistique). Le travail de Sam m'inspirait beaucoup : son regard, très centré sur la ville de Toronto - ses quartiers, ses édifices, son histoire, ses recoins. Ses visiteurs enrichissaient le site avec leurs propres anecdotes. J'aimais cette emphase mise sur les lieux, l'espace public, le bâti, le vécu.

Titus. Et un jour, tu t'es dit que Sudbury pourrait être un bel objet d'étude ?

Avant même que je décide de retourner à Sudbury, je rêvais de faire un projet semblable chez moi, dans le nord de l'Ontario. Et chaque fois que je visitais Sudbury (et ce n'était pas très rare car mes parents y vivaient depuis un certain temps), je m'épatais de voir cette ville mythique de mon enfance et je voulais capter son image. Sudbury avait gardé pour moi cette qualité de grande ville, avec ses graffitis, ses trains, ses édifices en briques à quatre étages, ses punks, et ses boutiques qui m'avaient tant impressionnée enfant, lors de voyages familiaux hors de l'Île. Même après avoir vécu à Ottawa, à Toronto, à Édimbourg. Même si Sudbury n'était plus la même ville qu'elle avait été... il y avait ce côté légendaire qui continuait à me faire rêver.

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Titus. Quels lieux photographiais-tu en priorité ?

Les lieux que je cherchais à photographier, un peu inconsciemment, étaient ceux qui témoignaient de l'urbanité de Sudbury... Le passage du temps, les traces humaines, l'empreinte de l'industrie et du commerce. Aussi, les traits architecturaux propres au nord de l'Ontario, que je ne peux énumérer ni décrire mais que je reconnais instantanément, instinctivement.

Titus. Et quel a été l'accueil du public ?

L'accueil du public a été très enthousiaste. À plusieurs reprises, on m'a fait remarquer qu'à travers mes photos, je faisais voir la beauté de la ville, là ou l'on n'en cherchait pas. Des fois, je rencontrais des gens sur la rue et ils me disaient qu'ils suivaient le blog et qu'ils avaient beaucoup apprécié une telle photo la semaine d'avant. Ou bien je recevais des suggestions de photos à prendre - genre, "va voir dans tel quartier à tel coin de rue, j'ai vu une photo à prendre". J'aime penser que les gens se sont mis, eux aussi, à mieux regarder leur ville.

Titus. Tu fais de très beaux portraits, mais on en trouve relativement peu dans le travail que tu as réalisé à Sudbury. Pourquoi ?

Un projet à la fois ! J'étais très concentrée sur le projet de La petite fumée et il me restait trop peu de ressources mentales pour développer d'autres projets. En plus, mes années à Sudbury ont été un temps plutôt solitaire, à l'image de mes balades photographiques dans la ville, les dimanches matin. Mais la photographie de personnages hibernait toujours dans mon esprit et je réussissais à en faire de temps à autre.

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Titus. La ville de Sudbury vient de célébrer ses 125 ans, et c'est ce qui a fait germer l'idée d'un ouvrage de textes et photos pour lui rendre hommage, le livre "La ville invisible", publié par Prise de Parole. Qui t'a approchée pour proposer de publier les photos de ton blog dans cet ouvrage ?

C'était premièrement l'idée de Jocelyne Landry-Altmann, conseillère municipale des quartiers que je photographiais. C'est elle qui a réuni quelques personnes-clefs autour d'une table. Les auteurs sont tous des gens qui vivent à Sudbury ou qui y ont passé la majorité de leur vie. Ils ont été choisis par l'équipe de travail... C'est un petit monde, tout le monde se connaît ou presque. Il s'agissait de Denise Truax (directrice de la maison d'édition Prise de Parole) et de Normand Renaud (écrivain et ancien animateur à Radio-Canada). Normand et Denise avaient à leur tour invité Michel Dallaire (écrivain et poète) et Guylaine Tousignant (écrivaine et poète également) à se joindre à nous. Tous des grands du milieu littéraire sudburois. Alors on avait là une équipe de rêve.

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Titus. Qu'as-tu pensé de ce projet de prime abord ?

Mon côté aventurière n'a pas hésité une seconde...

Titus. Le titre du livre est une allusion évidente à l'auteur franco-ontarien Patrice Desbiens, qui a publié un livre intitulé "L'homme invisible". Peux-tu nous expliquer ce choix de titre ?

"L'homme invisible" est une oeuvre purement bilingue, la première du genre. Les auteurs qui ont contribué à "La ville invisible" ont été mis au défi de créer des oeuvres bilingues eux aussi, alors voilà une source d'inspiration pour le titre. Le titre fait aussi allusion au fait que les images et les histoires montrent les côtés "invisibles" de la ville.

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Autoportrait de Mariana.

Titus. Au sujet de ton travail, l'auteur Normand Renaud, récemment interviewé par Radio Canada, évoquait ton "oeil magique, qui permet de dégager de la beauté dans des endroits qui en semblent dépourvus". N'est-ce pas là le plus beau compliment qu'on puisse faire à un photographe ?

C'est définitivement un des plus beaux compliments qu'on puisse faire à un photographe, et qu'il vienne de Normand Renaud le rend encore plus beau.

Titus. Pourquoi avoir surtout photographié des recoins désolés ou des lieux en friche ? Un peu de mélancolie ou un élan poétique ?

Élan poétique, tout à fait. Roger Léveillé, animateur d'une causerie autour de "La ville invisible" au Salon du livre du Grand Sudbury, l'année passée, a utilisé le terme japonais "wabi-sabi" pour décrire la sensibilité esthétique de ces photos, terme qui dénote la beauté "imparfaite, éphémère, et incomplète". Je ne crois pas qu'il a tort. Je ne vois pas de mélancolie dans les lieux que j'ai photographiés. Pour moi, ce sont des lieux enjoués, libres, pleins de possibilités, dénués d'artifices... Des façades sans façade.

Titus. Aimes-tu le résultat final ? Et qu'en ont pensé les Sudburois ?

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Je suis très satisfaite du résultat final. J'aime la variété de styles d'écriture. J'aime le mélange d'histoires et de poèmes. Je suis très fière d'avoir collaboré avec chacun des contributeurs. En plus, la qualité d'impression du livre est superbe. Au lancement du livre, à la librairie Grand ciel bleu à Sudbury, j'ai pu constater que les Sudburois aussi en sont fiers... Du moins, ceux qui étaient présents au lancement !

Titus. Tu résides aujourd'hui à Ottawa... La photographie occupe-t-elle toujours une grande partie de ta vie ?

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Autoportrait de Mariana.

Oui, je réside à Ottawa où je travaille comme muséologue. La photographie occupe une place primordiale dans ma vie, mais, par petits souffles. Idéalement, dans le futur, je travaillerai dans le monde des musées à demi-temps ou à contrat, et le reste du temps, je le consacrerai à mes projets artistiques.

Titus. Le blog "La petite fumée" est toujours en ligne. Prévois-tu de le continuer avec des photos d'Ottawa ou préfères-tu y montrer uniquement des photos du Nord de l'Ontario ?

La petite fumée est toujours en ligne, mais ce n'est plus un blog. C'est devenu mon portfolio virtuel, et j'y présente mes nouveaux projets, au fur et à mesure que je les produis. Ces nouveaux projets ne se limitent pas au Nord de l'Ontario. J'ai commencé à photographier Ottawa, un peu, mais c'est une ville qui demande une tout autre lecture. Je suis beaucoup moins familière avec son histoire, et je ne m'identifie pas encore à elle. Alors mon instinct artistique dépend beaucoup plus sur l'esthétique et l'imaginaire.

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Titus. As-tu d'autres projets ?

Je prépare présentement une exposition à la Galerie du Nouvel-Ontario, à Sudbury, pour mai 2009. C'est un nouveau projet, des mises en scène photographiques. C'est mon plus grand projet à date, pour lequel je vais engager des comédiens, louer de l'équipement, etc. Je suis présentement au stade de recherche, que j'adore. Je lis Joseph Campbell et Guy Debord, en vue de developper un scénario. Je ne sais pas encore où je vais en venir et c'est excitant.


POUR EN SAVOIR PLUS

Le site en ligne de Mariana Lafrance.
Le podcast d'une interview de Mariana Lafrance par Radio Canada.
Un article de Jean-François Nadeau sur le travail de Mariana publié par le quotidien Le Devoir, à Montréal.
La librairie sudburoise Grand Ciel Bleu.
Les éditions franco-ontariennes Prise de Parole.
Le blog savoureux de Guylaine Tousignant, l'un des auteurs ayant contribué à l'ouvrage "La ville invisible".

06 juillet 2008

Serge Monette : "Le Nord de l'Ontario est mon jardin"

104c82e0ab463d8e07935f2a83b72174.jpgAncien pivot de la formation franco-ontarienne Cormoran, Serge Monette mène aujourd'hui sa barque en solo. En 2003, il s'illustrait déjà avec l'album "18 Roues", qui lui a valu d'être comparé, musicalement, à Bruce Springsteen ou Neil Young, excusez du peu. Il est vrai qu'à l'instar de ces géants nord-américains, Serge Monette est aussi un véritable conteur, capable de transformer en hymnes à la portée universelle des histoires profondément enracinées dans la culture de l'Ontario français. A l'image, sans doute, des pépites contenues dans son second album, "Bad Luck", sorti en avril dernier et qui fait sensation.



Serge Monette et son band à l'émission Planète Country sur TFO (Télévision française de l'Ontario) interprétant l'une des chansons de son nouvel album, "Frenchie".




Titus - Serge, les critiques suite à la sortie de ton nouvel album, "Bad Luck", sont unanimes. Quand je l'ai écouté la première fois, j'ai tout de suite pensé à Zachary Richard et d'ailleurs, plusieurs critiques ont parlé d'un style "bayou nord-ontarien". Les références, par ailleurs, au pionnier de la chanson franco-ontarienne que fut Robert Paquette ne sont sans doute pas pour te déplaire ?

Déplaire, non ! Je suis content d’écrire des chansons qui sont comparables à des grands de la chanson francophone. J’écris dans un style folk-rock qui s'inscrit dans la tradition des Zachary Richard ou Robert Paquette de ce monde. Et que dire de mon accent ! Je roule mes "RRR" gros comme un 18 roues sans brakes. Et j’aime ça comme ça. Ça permet de me démarquer. Ma trajectoire est celle de quelqu'un qui roule lentement mais de manière assurée.

Titus - J'aimerais que l'on revienne un moment sur ton parcours. Peux-tu nous décrire, dans un premier temps, la ville où tu as vu le jour ? En quoi est-ce un lieu spécial à tes yeux ?

0f3c1a30d6ad4c9b9b39ef8c0e8aeccf.jpgJe suis né à Sudbury. Une ville minière et universitaire dans le Nord de l’Ontario. C’est le centre économique du Nord ontarien. J’ai grandi dans un petit village qui se nomme Val-Thérèse. À cet endroit, ma jeunesse fut marquée par le grand ciel bleu du Nord et une forêt où se cachaient plein d’aventures à découvrir. Entre 7 et 12 ans, mes passe-temps était de jouer au hockey (street hockey), faire des cabanes dans la forêt, jouer aux cow-boys et indiens. Ou simplement faire du vélo dans le bois. Entre 13 et 18 ans, j'ai commencé à jouer de la musique dans mon garage avec mes amis. C'était l'époque des pit-party, des chars et des filles. On faisait du camping sur la rivière des Français. Durant ma jeunesse (entre 4 ans et 18 ans), j’ai eu la chance de voyager avec mon père car il était camionneur. J’ai pu ainsi visiter tous les recoins de l’Ontario. J’ai pu réaliser les grandes distances qu’il y a entre chaque ville. J’ai aussi connu la solitude du voyageur, qui est parfois difficile à surmonter. L’Ontario est une très grande province; c’est beau de pouvoir passer d’une grande ville comme Toronto, et ensuite se retrouver dans le Nord ontarien avec les grands pins blanc et les aurores boréales qui dansent dans le ciel glacé. J’ai pu conduire le 18 roues de mon père aussi. J’avais appris à conduire le pick-up vers l’âge de 8 ans et le 18 roues vers l’âge de 12 ans. Dans le camion, on écoutait surtout de la musique country. La musique américaine était de mise. La musique francophone n’était pas une musique de choix chez mes parents. Mon frère plus vieux avait des vinyles francophones. Il avait gagné à l’école le disque de Robert Paquette "Au pied du courant". J’ai découvert ce disque quand j’avais environ 16 ans. J’étais, à l'époque, à l'école secondaire.

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Titus - Comment es-tu venu à la musique ? Te rappelles-tu de tes premiers pas à la guitare ?

Mon père m’avait acheté ma première guitare à l’âge de 7 ans. J’ai suivi des cours dans un centre communautaire francophone. Aucun membre de ma famille immédiate n'était musicien. Mon père aimait beaucoup chanter dans son camion des "hurting songs". Il adorait la musique country américaine. Ça l’aidait à rester éveillé durant les longs voyages entre Toronto et Hearst.



La chanson "Deux minutes", extraite de l'album "18 Roues", interprétée live en 2003 à l'émission Le Garage sur TFO.



Titus - Quels musiciens ont compté dans ton éducation musicale ? Les critiques te comparent parfois, musicalement, à Neil Young ou Springsteen. Ce sont des artistes que tu as beaucoup écoutés ? Y en a-t-il d'autres ?

99780ed654f9fdad55670cf42c172303.jpgJ’écoute beaucoup d’artistes folk. Neil Young et Springsteen sont des inspirations et des influences artistiques.
Il y a aussi Wilco, Dylan, Gaston Mandeville, Richard Séguin, Daniel Lanois. Les artistes de musique country qui ont eu un impact sur mes créations sont Merle Haggard, Johnny Cash et Hank Williams Sr.

Titus - Côté franco-ontarien, que représentent pour toi des figures comme Cano, Paul Demers ou Robert Paquette ?

J’ai eu la chance de faire la tournée avec Demers, Paquette et Marcel Aymar (ancien membre de Cano). Ce sont des artistes accessibles qui m’ont beaucoup inspiré dans ma démarche artistique. J’ai pu apprendre davantage sur le métier et approfondir mes connaissances du répertoire franco-ontarien.

Titus - Sudbury et le Nord de l'Ontario de façon générale ont constitué une formidable pépinière de talents pour l'Ontario français. On peut parler de la chanson, du théâtre ou de l'écriture. Si l'on pense à Cano, par exemple, il n'était pas rare que toutes ces disciplines se trouvent entremêlées... Quelles furent tes premières expériences culturelles à Sudbury. Ont-elles été déterminantes pour la suite de ton parcours ?

3e09f15347655ffe1d6c3287d084a063.jpgCe n’est que tard dans mon adolescence que j’ai découvert que je pouvais chanter en français. La fierté de la culture franco-ontarienne ne faisait pas partie des discussions autour de la table ou à l’école. Il n’y avait rien pour me donner l’envie d’écouter de la musique en français. En principe, "french music sucked". L'école ne transmettait pas la fierté d’être franco-ontarien. Il y avait très peu de sensibilisation aux artistes ou à la culture franco-ontarienne. Les enseignants, selon moi, avaient peu de culture générale franco-ontarienne. Plusieurs enseignants provenaient de la belle province (Québec) sans connaître la région et les artistes de l’Ontario. C’est vers l’âge de 18 ans que j’ai commencé à vouloir écrire des chansons et me représenter. J’ai réalisé qu’il était plus approprié de chanter en français. Ça résonnait mieux en moi. Cependant, écrire en français était et est toujours un défi. Ce fut la troupe de théâtre de l’Université laurentienne qui m’a donné un bon coup de pouce artistiquement. Hélène Gravelle (professeur de la troupe) m’a beaucoup aidé à prendre confiance et m’a aidé dans mon développement artistique. Elle fut une personne marquante dans mon cheminement personnel.

Titus - Nous nous étions croisés à Hearst, dans les studios de CINN FM , en 1996. A l'époque, tu faisais partie du groupe franco-ontarien Cormoran, qui était considéré comme l'une des principales figures de la relève. Peux-tu nous raconter l'histoire de sa naissance ?

2d5f760debb54bbd5ece2d1da5a2bfdd.jpgCormoran fut créé lors de ma première année à l’Université. J’avais approché Jacques Grylls afin de former un groupe et présenter mes chansons à la Brunante de la SRC (Radio Canada), un concours francophone de la région de Sudbury. C'était un bon tremplin pour faire de la scène. La première année de notre participation à la Brunante, nous n’avons rien gagné. Ce fut la formation "En Bref", les grands lauréats. La deuxième année, nous avons remporté le premier prix. Cela nous a donné la possibilité de réaliser l'enregistrement d'un démo et de présenter quelques spectacles.

Titus - Tes créations avec Cormoran t'ont propulsé à l'avant-scène de l'univers de la musique franco-ontarienne. A quel moment a surgi l'idée d'entamer une carrière solo ?

Après l’enregistrement démo, je voulais trouver de l’argent afin de faire un album LP. Cependant, j’étais en transition et je venais de terminer l’Université. J’ai quitté la région de Sudbury pour m’établir à Toronto et il était devenu difficile pour les membres du groupe de continuer le projet. Ils n’avaient pas les mêmes ambitions que moi. Après discussion avec Jacques Grylls, nous avons mis fin au projet Cormoran.



La chanson "Douceronne" à l'émission Planète Country de TFO, en 2007.


Titus - "18 Roues", ton premier album publié en 2003, avait eu un retentissement important. Le son est devenu plus rock qu'à l'époque des débuts avec Cormoran, non ?

b235c30bb27b131d4c34dca1977ac80f.jpgNon, Cormoran fut un band rock. En revanche, "18 Roues" avait un son acoustique et la "pedal steel" a beaucoup coloré l’album. Mon inspiration, à ce moment, fut beaucoup "Harvest Moon" de Neil Young.

Titus - Les références à Neil Young, justement, ou Springsteen, ne sont pas totalement fortuites dans la mesure où comme eux, tu es un véritable conteur. Mais n'est-ce pas aussi un trait constant du folklore franco-ontarien ?

La chanson franco-ontarienne est très diversifiée. On retrouve du rap, du rock, du traditionnel, du lounge, etc.
Je fais une musique qui me plaît. Et même si ce n’est pas la soupe du jour où à la mode, cela me convient.

Titus - L'écriture, chez toi, n'est jamais reléguée au second plan. Tes textes sont d'une grande sensibilité, ce qui n'empêche pas un petit penchant rebelle, non ?

Un peu rebelle, possiblement. J’aime écrire des chansons sur des personnages écorchés et qui ont quelque chose à dire de leur situation. J’aime le mélange du français et de l'anglais dans mes chansons. Je préfère l’image et la sonorité avant la rime parfaite.

Titus - Quels autres thèmes affectionnes-tu dans ton écriture ?

b908d3877575c045fe2f066c27e391aa.jpgLe Nord de l’Ontario est mon jardin. Dans l’album "Bad Luck", je voulais explorer les thématiques où les histoires cachées de l’histoire franco-ontarienne. "Reesor Siding", "Frenchie" et "Enfant Bâtard" sont des exemples de chansons qui ont des thématiques propre au Nord ontarien.

Titus - Bien qu'enracinées dans un contexte culturel bien défini, celui de l'Ontario français, je crois que ton album a un écho universel

Je crois que les chansons sur "18 roues" et "Bad Luck" sont universelles, en effet. En tant qu’artiste, je veux parler de mon environnement ou de mon héritage culturel tout en étant universel. C'est un défi en soi.

Titus - Tu as écrit conjointement avec certaines des plus belles plumes de l'Ontario francophone, à l'instar de Patrice Desbiens ou de Robert Dickson. Peux-tu nous raconter en quelles circonstances ?

efa8467b747103b0ead766af1583fa5c.jpgJ’ai eu le grand plaisir de faire des co-écritures avec Desbiens et Dickson. Desbiens a une belle sensibilité dans son écriture. C’est Paul Demers qui me l’a présenté afin de m’aider à peaufiner mes textes pour "18 Roues". J’étais un fan de Desbiens, je le connaissais par ses recueils de poésie et son regard sur le Nord et, plus particulièrement, sur Sudbury, m’avait beaucoup touché. Dickson est décédé, il y a presque deux ans. C'était une personne emblématique pour la communauté franco-ontarienne. Un francophile qui s’est allié avec les Francos de Sudbury. Il a d'ailleurs enseigné plusieurs années à l’Université laurentienne à Sudbury. Il a écrit des textes pour Cano et il a aidé plusieurs artistes dans leur démarche artistique. Dans ses dernières années, il traduisait des pièces de théâtre de Jean-Marc Dalpé, un auteur franco-ontarien bien respecté et reconnu au Canada. Dickson a collaboré sur une de mes chansons, "On dansera", qui figure sur l'album "18 roues". C’est une chanson que j’ai écrite pour ma fille. Je trouvais approprié de demander à Dickson de m’aider car le style ressemblait au sien.

dda2125645adbec009804cc28d7b831e.jpgTitus - Tu as aussi collaboré avec l'icône franco-ontarienne Paul Demers et Josée Lajoie pour le spectacle "30 ans de chansons", qui a donné lieu à un album en 2004, et qui vous a valu d'être lauréats du prix Coup de Foudre de Réseau Ontario. Peux-tu nous en toucher deux mots ?

"30 ans de chansons" fut un spectacle concept où l’on interprétait les grands succès de l’Ontario français. Chacun de nous représentait une décennie. Paul les années 70, Josée les années 80 et moi, les années 90. Ce spectacle a beaucoup tourné en Ontario français.



Un court extrait du spectacle "30 ans de chansons" avec Paul Demers et Josée Lajoie, filmé le 17 février 2005 au Ottawa Winterlude Snowbowl.


Titus - Avec "Bad Luck", ton second album qui vient tout juste de sortir, tu n'hésites pas à évoquer des sujets tabous, à l'image de l'histoire de Reesor Siding, fait douloureux survenu en 1963. Peux-tu nous rappeler le contexte de cette chanson ?

323de7b232c8ce15a559af39fb598870.jpgC'est un épisode troublant de l’histoire ouvrière du Nord ontarien. Il y a eu une grève qui durera plusieurs mois entre bûcherons et la compagnie Reesor Siding. Les fermiers, eux, continuaient à fournir le moulin de bois. Ils étaient considérés comme des "scabs" (jaunes, NDT). Après plusieurs mois, les grévistes ont décidé d’aller montrer aux fermiers leur mécontentement. Ils voulaient empêcher les fermiers de fournir le bois au moulin car cela n’aidait pas dans les négociations. Lors d’un affrontement entre 400 grévistes et 20 fermiers, il y a eu une confusion mortelle; 2 ou trois grévistes ont essuyé des coups de feu et en sont morts. Aucun des fermiers n'a été formellement accusé et personne n’a été poursuivi pour le meurtre commis. Le gouvernement a effacé ce triste événement. Plusieurs familles ont été déchirées par cette tragédie car fermiers et grévistes se connaissaient ou étaient apparentés.

Titus - Est-ce que certains t'ont reproché de faire resurgir ces faits qu'on cherchait à oublier ? Pourquoi as-tu choisi d'en parler ?

Personne n’a rien dit de négatif encore… "knock on wood". ("Je touche du bois", NDT) Cette histoire m’a troublé et j’ai voulu la partager sous la forme d'une chanson. J’ai une licence en Histoire, donc l’Histoire m’a toujours plu.

Titus - Peux-tu nous dire deux mots de l'équipe qui t'a entouré pour l'enregistrement de cet album ? Où a-t-il été enregistré, dans quelles conditions ? Et en combien de temps ?

669ead9507cdb90983fab78f784abc85.jpgAvec "Bad Luck", la guitare électrique frémissante de Sylvain Quesnel et la batterie magnétisante de Shawn Sasyniuk (aussi le coréalisateur de l’album) font la loi. Leurs rythmes accrocheurs et leurs riffs efficaces épousent des compositions solidement charpentées. Je te ressers le communiqué de presse, lol !
L'album a été enregistré à Ottawa, au Little Bull Horn, sur ruban plutôt que numériquement. En studio, c’est brut à 100% : tout a été capté en quelques prises, « live off the floor », comme on dit dans l’industrie : c’est-à-dire lors d’exécutions en ensemble, non pas instrument par instrument. Mes voix et guitares acoustiques, pour la plupart, ont été enregistrées par après, à mon domicile.

Titus - J'ai noté la participation de la Fransaskoise Anique Granger, dans les choeurs. C'était votre première collaboration ?

Oui, c'était une première collaboration. On se connaît depuis plusieurs années et Shawn, le co-réalisateur, a proposé qu’on demande à Anique de chanter avec moi sur "That’s Life". Elle a bien marié sa voix à la mienne.

Titus - Maintenant que l'album est sorti, quels sont tes projets ?

Essayer de booker des spectacles et faire connaître les chansons. Faire des showcases, etc.

Titus - La chanson franco-ontarienne demeure encore largement méconnue en dehors des "frontières" de l'Ontario. Comment l'expliques-tu ? Est-ce lié à un problème de distribution ?

52a351b137b19cb1097aa617a5779d58.jpgLa chanson franco-ontarienne demeure largement méconnue en Ontario français aussi. On pourrait dire que la chanson francophone (tous les pays confondus) est largement méconnue. Faute de plusieurs instances. Manque de fonds dans la commercialisation tant privée que de l’aide gouvernementale, le protectionnisme ou simplement le fascisme de certains pays ou états qui ne facilitent pas les échanges ou la promotion de la musique francophone sur leur territoire.

Titus - As-tu le projet de venir présenter tes chansons en France ?

Pour le moment, je n’ai pas de contact en France; c’est un peu difficile pour moi de vendre mon produit ou mon spectacle sans connections. Cependant, je crois que, dans un avenir à moyen terme, j’irai faire un tour sur le vieux continent. Je suis toujours ouvert aux opportunités.



"L'autre bord d'la track" , enregistré dans le cadre de l'émission Le Garage, sur TFO, en 2003


Crédits photo : Pierre Perreault.


POUR EN SAVOIR PLUS :
Le site officiel de Serge Monette. Dans la rubrique discographie, il est possible d'écouter la totalité des titres des deux albums solo. Les paroles des chansons y figurent également. Possibilité de commander le CD en contactant directement Serge Monette.
Le site MySpace de l'artiste.
Pour commander le disque : Archambault Musique, Canada, ou encore le site de l'APCM (association des professionnels de la chanson et de la musique en Ontario français).
On peut aussi télécharger les fichiers audio par le biais de Puretracks. Indiquer "Monette" dans la recherche (search by artist).

22 janvier 2008

Maurice Henrie : "Je prends un malin plaisir à taquiner mes lecteurs"

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Je me suis d'abord demandé d'où elle pouvait bien venir et comment elle était arrivée là, cette petite culotte rose très pâle. Accrochée à un coton de blé d'Inde qui sortait de terre, elle brillait faiblement au soleil et frissonnait dans l'air du printemps. Quand le vent s'enflait un peu, elle s'élevait légèrement au-dessus du sol et flottait librement, pleine d'ondulations et de chatoiements, comme le ferait la soie d'un drapeau national. Au milieu du champ débarrassé de ses neiges depuis quelques jours seulement, du champ tout noir parsemé des cotons jaunes de la récolte de l'automne dernier, la culotte rose tranchait vivement. Elle dérangeait tout autant que si elle s'était accrochée, portée par les bourrasques de fin mars, à la fine pointe du clocher de l'église, qu'on apercevait tout près entre les arbres".

"Oksana", de Maurice Henrie, dans son recueil de nouvelles "La Savoyane", Editions Prise de Parole, Ontario (1996).


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572bd492feb18cd58e2d6e12347d38ce.gifL'écrivain franco-ontarien Maurice Henrie, qui a fait carrière dans l'enseignement universitaire, puis à la haute fonction publique fédérale canadienne, a publié son premier recueil de nouvelles, "La Chambre à mourir", en 1988. Un livre qui a été accueilli avec enthousiasme par le public et la critique. Nous l'avions rencontré, pour l'émission Calypso, sur CINN FM, alors qu'il venait tout juste de publier son recueil de nouvelles "La Savoyane". Le hasard a bien fait les choses; Maurice Henrie avait, quelques semaines plus tôt, reçu le Prix littéraire ontarien Trillium (qui se décline en anglais et en français) pour son magnifique roman "Le balcon dans le ciel".


Titus - Maurice Henrie, vous venez de publier "La Savoyane", aux éditions Prise de parole (Sudbury, Ontario). J'aimerais d'abord souligner que vous êtes, depuis peu, le récipiendaire du Prix Trillium 1995 pour votre roman "Le balcon dans le ciel", un ouvrage qui vous a aussi valu le prix du salon du livre de Toronto. Comment avez-vous réagi ?

3750859c47f449e5aec0c51c16653ba3.jpgMaurice Henrie - La première réaction, bien sûr, c'est la surprise. Comme mon livre avait déjà reçu le prix du salon du livre de Toronto, tout le monde me disait qu'il ne fallait pas que je m'attende à en obtenir un autre... Au niveau des jurys, on dirait qu'il se produit un phénomène d'équilibre qui fait que lorsqu'on a un prix, il est généralement difficile d'en recevoir un deuxième. Cependant, tout ça n'a pas fonctionné dans mon cas puisque, quelques semaines plus tard, on m'a accordé le Prix Trillium, qui est encore plus prestigieux, comme vous le savez. C'est donc un double plaisir. J'étais vraiment très content.

Titus - Votre dernier livre, "La Savoyane", semble reevoir aussi un bon accueil de la part de la critique. Il s'agit d'un recueil d'une quinzaine de nouvelles qui viennent, si on peut dire, démonter certains clichés sur la monotonie de la vie à la campagne. Ce sont des portraits de gens somme toute ordinaires, mais qui forment une collection de vignettes savoureuses. La plupart des personnages illustrés dans ces nouvelles n'hésitent pas à transgresser les tabous de notre société, mais vous arrivez à nous dépeindre ces hommes et femmes sans porter de jugement.

Maurice Henrie - Je ne suis pas très moraliste et n'éprouve pas le besoin de bénir ou de condamner mes personnages. Je les laisse faire, surtout par exemple à la fin de cette nouvelle qui s'appelle "Bandé paré" : les gens m'ont reproché de ne pas avoir de conclusion dans cette nouvelle-là. Mais c'est parce que je ne veux pas condamner mon personnage. Alors je le laisse et il continue à vivre et à faire ses mauvais coups...

Titus - Et malgré les actes parfois odieux de ces individus, on dirait que vous les aimez, malgré tout, un peu à l'image de François Mauriac qui a toujours eu en horreur le roman apologétique.

Maurice Henrie - C'est une très bonne comparaison, effectivement. Moi non plus, je ne veux absolument pas jouer au Dieu ou au juge en chef et distribuer des claques à gauche et des gifles à droite. Je laisse les choses aller comme elles sont... Et puis, on ne fait pas de la littérature avec des bons sentiments.

Titus - Derrière ces histoires extrêmement divertissantes qui n'ont pas forcément de lien entre elles, on sent qu'il y a quand même une sorte de fil conducteur, non ?

658ce5e998734c9c0b6fd56acd8892eb.jpgMaurice Henrie - C'est exact. Il y en avait déjà un, encore plus évident, dans mon tout premier recueil de nouvelles, "La chambre à mourir". Dans ce cas-ci, dans "La Savoyane", c'est plus subtil, mais c'est encore là. Dans ce livre-ci, j'avais pris la gageure de faire des nouvelles qui seraient un peu plus osées, un peu plus choquantes. Je dois vous avouer que je prends un plaisir un peu malin à taquiner le lecteur, à le choquer. Dans la nouvelle qui s'appelle "La Savoyane", la fin est plutôt imprévue. Ca fait sursauter le lecteur et moi, ça m'amuse (rires).

Titus - On sent effectivement une grande délectation à conter. Et j'aime en particulier la façon dont vos nouvelles sont construites, notamment dans le cas d'Oksana, en partant d'une petite culotte qu'on voit flotter, accrochée à un coton de blé d'Inde. A partir de là, on arrive à un récit vraiment incroyable !

Maurice Henrie - Quand j'ai écrit cette nouvelle, j'étais dans la région où je demeure, l'Est ontarien. Il y a un village qui s'appelle Saint-Albert et qui est connu pour ses fromages. Un jour - on était très tôt au printemps - j'étais allé à Saint-Albert chercher des fromages, et je revenais à travers la campagne quand j'ai vu ce que vous savez, sur un coton de maïs ou de blé d'Inde, dans un champ qui avait été fauché l'année précédente. J'ai vu quelque chose qui flottait au vent. Au début, j'ai pensé à une guenille de quelque sorte. Et dans mon imagination, ça a fait feu. Je me suis dit que ce n'était pas une guenille mais une petite culotte. J'ai changé la couleur ; de blanche, elle est devenue rose. Et ensuite toute l'histoire s'est construite à partir de cette petite étincelle... Des fois, c'est un petit rien qui déclenche quelque chose chez un auteur. C'est la même chose qui est arrivée pour une autre nouvelle, "Mon homme". Vous avez une petite phrase anglaise de la chanteuse Sheryl Crow, "Are you strong enough to be my man ?" (es-tu assez fort pour être mon homme ?", ndr), dit-elle dans sa chanson. Ca m'avait frappé, ce bout de phrase-là, et ça m'a rappelé aussi des événements que j'ai connus il y a quelques années. Une sorte de drame familial. J'ai profité de cette étincelle qui m'était donnée gratuitement par Sheryl Crow et j'ai construit cette nouvelle à partir de sa phrase, tout en me reportant à ces souvenirs d'autrefois, où un homme avait été mis en boîte par sa femme parce qu'il était devenu, avec le temps, un peu faible...

Titus - Réginald Martel a dit de vous que vous étiez peut-être un philosophe qui ne l'avoue pas, et c'est vrai qu'il y a beaucoup de réflexions dans ce livre. Une philosophie apparaît en filigrane.

5091842f370a961376081af07e40af7b.jpg Maurice Henrie - Il y en a certainement une, mais je ne veux pas faire de la philosophie publiquement ou de manière formelle. Cela n'est pas étonnant, cependant, du fait que j'ai fait de longues études justement en philosophie. Ca m'est resté, cette manière de voir les choses. Dans cet autre livre qui a reçu le Trillium, "Le Balcon dans le ciel", c'est cousu d'allusions philosophiques. Par exemple, la manière d'apercevoir l'amitié ou l'amour. Comment cela débouche sur la trahison. Et puis à la fin du livre, cette explosion du personnage devant la vie qui le déçoit, et cet écran vide qu'il contemple tout au long du roman et dans lequel il espère voir quelque chose, et dans lequel il ne voit finalement rien. J'essaie de laisser, par ces moyens, des impressions dans l'esprit du lecteur.

Titus - Dans la nouvelle "Ce qui s'en va" , c'est un peu l'auteur qui porte son regard sur la vie, non ?

Maurice Henrie - Tout à fait. Vous avez bien deviné. C'est bien moi, ce bonhomme qui réfléchit sur la vie et qui se dit tout à coup : "J'ai eu ma part; j'ai fait ce que j'ai pu et puis maintenant, je m'écarte et je laisse passer les autres".

Titus - Comment avez-vous bâti ce livre ? Ca a représenté un travail sur plusieurs mois, des années ?

Maurice Henrie - Je vais vous dire quelque chose d'un peu curieux. Vous savez, "Le Balcon dans le ciel", qui est l'avant-dernier de mes livres et qui a reçu le Prix Trillium. Cet ouvrage est un roman mais, à l'origine, ce devait être une nouvelle qui devait faire partie d'un livre qui, déjà, dans mon esprit, s'appelait "La Savoyane". Mais quand j'ai écrit "Le Balcon...", tout à coup, cette idée a pris du volume, du souffle, de l'ampleur. Et j'ai finalement décidé de le retirer de "La Savoyane" et d'en faire un roman. Pendant que j'écrivais "Le Balcon", "la Savoyane" a dû attendre. Le chantier est resté en panne pendant six-huit mois. Et une fois débarrassé du "Balcon", je me suis remis à "La Savoyane", et j'ai encore ajouté quelques contes. L'organisation du recueil ne s'est pas faite par hasard. Il y a une certaine continuité, une certaine filiation d'un conte à l'autre. Ce ne sont pas des petites histoires à l'eau de rose parce qu'à la fin, on reste avec quelque chose... Parfois, on est surpris ou choqué... Mais les gens se mettent à réfléchir, et ça j'aime bien.

Titus - Quel regard portez-vous aujourd'hui sur la littérature franco-ontarienne dont vous êtes l'un des piliers ?

24596a15b80662d64cf3b101667017a2.jpgMaurice Henrie - Il y a deux ou trois ans, certains professeurs d'université sont venus me voir pour me demander si la littérature franco-ontarienne existait. A cette époque, j'étais extrêmement réservé, pour ne pas dire sceptique. J'ai répondu : "Peut-être, dans la mesure où il s'agit d'un phénomène littéraire qui s'inscrit dans le sillage du Québec, bla bla". Aujourd'hui, j'ai changé complètement d'avis. Je crois maintenant que la littérature franco-ontarienne commence à se tenir debout toute seule. Il n'y a pas que moi : vous connaissez de très bons écrivains en Ontario français. Nous avons d'excellents auteurs et nous publions des livres abondants chaque année. Il n'y a pas de rivalité entre les auteurs de chez nous. Au contraire, on s'appuie tous les uns sur les autres et on est en train de former une sorte de petit patrimoine littéraire. C'est un grand mot, peut-être. Disons une sorte de fonds littéraire qui non seulement va subsister mais va aussi se distinguer nettement du reste de la littérature canadienne. Il porte la marque de l'Ontario. D'ailleurs, les Québécois le sentent. Quand ils parlent d'un de mes livres à Montréal (j'y vais demain, d'ailleurs, pour y donner une suite d'entrevues), ils parlent toujours de moi comme d'un Franco-Ontarien. A leurs yeux aussi, je suis différent d'eux, et ça, ça me plaît !

Titus - Vous êtes donc plutôt optimiste quant à l'avenir de cette littérature minoritaire ?

Maurice Henrie - Oui, je pense que d'autres gens vont prendre la relève. Je ne veux pas nier le fait que l'assimilation existe. Je ne veux pas aborder cette question-là parce que ça me désole, mais je pense qu'il existe une relève suffisante en Ontario pour assurer l'avenir dans le domaine littéraire. Et j'encourage fortement les jeunes à écrire ! Le succès est possible. Ce n'est peut-être pas un succès de librairie du genre Gallimard, mais ce peut être un succès relatif, qui est très satisfaisant pour celui qui écrit !


POUR EN SAVOIR PLUS OU COMMANDER LES LIVRES DE MAURICE HENRIE :

Editions Prise de Parole, Sudbury, Ontario, Canada