23 octobre 2011

Hazel O’Connor : « L’argent et la gloire n’ont jamais été mes priorités ! »

Une ovation debout à Cannes, c'est l'accueil réservé par les cinéphiles à la sortie du film (devenu culte) Breaking Glass en 1980. Le premier rôle était tenu par une jeune chanteuse anglaise originaire de Coventry, Hazel O'Connor, qui n'avait à l'époque qu'une vingtaine d'années. En plus de jouer le rôle de l'héroïne du film, la punkette Kate, Hazel O'Connor avait écrit et interprété l'intégralité de la bande originale du film. Une première dans l'Histoire de la musique. Nous avons voulu savoir ce que cette incroyable artiste était devenue. Car même si on entend peu parler d'elle aujourd'hui de ce côté-ci de la Manche, il faut savoir qu'Hazel O'Connor n'a jamais raccroché. D'ailleurs, elle publie ce lundi (le 24 octobre 2011), un tout nouvel album, "I give you my sunshine". L'entretien qui suit s'est déroulé au téléphone, l'après-midi du 1er octobre, depuis Paris où la musicienne passait la journée pour le tournage d'un clip.

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Titus - Hazel O'Connor, le public français se souvient sans doute de l'héroïne que vous incarniez en 1980 dans le film Breaking Glass. Mais beaucoup méconnaissent le fait que vous êtes toujours restée très active, aussi bien comme chanteuse que comme comédienne... D'ailleurs, vous sortez ces jours-ci un tout nouvel album. Vous pouvez nous en dire quelques mots ?

Hazel O'Connor - Ce nouvel album découle en fait de mon précédent opus, "The Bluja Project", réalisé par le trio que nous formons avec la pianiste Sarah Fisher et la saxophoniste Clare Hirst, depuis deux ans et demi. "Bluja" est la contraction de blues et jazz; je souhaitais explorer ce registre car il convient bien à ma voix. L'idée n'est pas nouvelle car j'avais déjà tenté une expérience assez similaire avec Clare Hirst au début des années 1980, lorsque j'étais en procès avec ma maison de disques et que je ne pouvais travailler. Pour gagner notre croute, nous avions chanté ces vieux standards du blues et du jazz dans un club pendant un mois... Vingt-cinq ans plus tard, j'ai eu envie de remettre ça. Clare Hirst était à nouveau partante et nous avons fait la connaissance de Sarah Fisher par le biais d'un ami. Nous avons immédiatement sympathisé. C'est drôle, car au fil des mois, Clare et Sarah sont un peu devenues les soeurs que je n'avais jamais eues. Notre travail ensemble a donné lieu à plusieurs tournées et la sortie de l'album "Bluja Project".

Titus - C'est au cours de l'une de vos tournées que je vous ai d'ailleurs rencontrée à Paris, à l'automne 2010, à l'issue de votre concert au théâtre de Nesle. J'avais été frappé par la complicité entre vous trois...

myphotooftrio.jpgC'est vrai que nous nous entendons à merveille. Quand on devient vieille (rires), avec l'expérience qu'on a accumulée, on ne voit plus les choses de la même façon et on attache beaucoup d'importance au choix des gens avec qui on veut passer du temps. Nous avons failli être quatre, mais la musicienne à laquelle nous avions songé n'était pas disponible. C'est peut-être une chance, en fin de compte, car le trio est une formule moins lourde, plus "transportable". Je suis très satisfaite du résultat, et je crois que nous n'avons pas fini de grandir... Notre nouvel album "I give you my sunshine" en est un bel exemple, il me semble.

Titus - D'où vient le choix du titre ?

A vrai dire, nous avons eu un peu de mal à décider. On a finalement retenu la troisième idée. C'est le nom d'une des chansons de l'album, que j'ai écrite à Noël, l'an dernier, lorsque ma mère, qui souffrait du cancer, était très malade. La neige tombait alors à gros flocons à Coventry, d'où je suis originaire. Je passais pas mal de temps à l'hospice à ses côtés et, lorsqu'elle dormait, je composais sur un petit synthé portatif en vue du nouvel album. Mais ce n'est pas malgré tout un album triste. Cette chanson, "I give you my sunshine", évoque l'énergie qu'on peut donner aux personnes qu'on aime, lorsqu'elles souffrent.

Titus - J'ai lu que vous partagiez votre temps entre la France et l'Irlande... Où vous sentez-vous le plus chez vous aujourd'hui ?

Dans ma voiture (rires)... Je plaisante, bien sûr, mais c'est parfois l'impression que j'ai durant nos longues tournées. Mon chez-moi est sans doute davantage la France, aujourd'hui. J'aime autant l'Irlande que la France, mais, somme vous pouvez l'imaginer, je ne peux pas faire en Irlande tout ce que je fais dans ma maison du Languedoc, en tout cas pas aussi souvent, comme boire mon thé sur la terrasse... J'aime aussi beaucoup jardiner et bricoler, et la météo du Sud s'y prête mieux. Et puis j'aime la mentalité des gens d'ici et l'art de vivre à la française. Ca convient tout à fait à mon tempérament. Les bons petits plats, les bons vins, la vie de famille, les amis le week-end... L'Irlande s'est trop américanisée à mon goût.

Titus - Vous passez donc beaucoup de temps en France ?

Oui, sauf les derniers mois. Du fait de l'état de santé de ma mère, j'ai naturellement passé plus de temps à Coventry. Maintenant qu'elle est décédée, je pense que je passerai le plus clair de mon temps dans le Languedoc... quand je ne serai pas en tournée bien sûr.

Titus - Les medias de l'Hexagone parlent très peu de vous. C'est comme si on vous avait un peu oubliée... Comment le percevez-vous ?

Cela ne m'affecte pas du tout. Je ne crois pas qu'une vie de star était ce à quoi j'aspirais. J'ai goûté au succès international pendant quelques années, et je suis aujourd'hui persuadée que cette vie n'était pas faite pour moi. Contrairement à l'idée répandue, le succès n'est pas toujours facile à vivre. La célébrité elle-même est une récompense futile, totalement inutile en fait. Mais c'est vrai qu'un peu plus d'accompagnement des médias ne serait pas de refus en France, en Hollande ou en Allemagne notamment. La semaine dernière, j'ai donné un concert dans le sud de la France avec les filles du Bluja Project, et le public était entièrement composé de Français. Je me suis efforcé, comme je le fais à chaque fois, de parler dans mon français improbable entre chaque morceau, et le courant est passé. Le public français n'est pas facile à apprivoiser. Il me fait penser d'ailleurs au public irlandais. Il y a tant de musiciens en Irlande qu'il est difficile de s'y faire reconnaître. Il faut arriver à percer la coquille. Ca n'est pas toujours évident.

Titus - Quelle relation avez-vous précisément avec l'Irlande, la terre natale de votre père ?

Hazel-O-Connorbeyond.jpgLe fait d'avoir vécu là-bas m'a permis de mieux me comprendre. Dans mon cas, l'apport génétique est indéniable. Pour moi, l'Irlande est liée à la musique et aussi au côté hospitalier des Irlandais. J'avais l'idée de m'y installer dans la foulée de mon succès avec Breaking Glass. J'avais été invitée à me produire dans le cadre d'un festival pop aux côtés de U2 et Thin Lizzy et j'avais décidé d'y rester passer des vacances en faisant du camping itinérant. Mais j'étais vraiment trop connue à l'époque : mon visage s'étalait sans cesse dans les médias et je ne pouvais aller nulle part sans qu'on me reconnaisse. Me croirez-vous si je vous dit que les gens sortaient de leur maison et allaient jusqu'à me poursuivre dans la rue ? C'était impossible à vivre et j'ai donc préféré différer mon projet de m'y établir. Six ou sept ans plus tard, je vivais à Los Angeles et on m'y a annoncé que j'avais un cancer de la peau. Je ne risquais pas d'en mourir à l'époque car nous l'avions appris suffisamment tôt, mais cela m'a décidée à partir. Je ne me voyais pas mourir d'une horrible maladie à Los Angeles, cette ville que je tenais en horreur. Si je devais mourir, je voulais que ça se produise, tant qu'à faire, dans un bel endroit. C'est alors que j'ai décidé de partir vivre en Irlande. Quand je m'y suis installée, je savais qu'il y aurait inéluctablement des rencontres avec d'autres musiciens... Parmi les relations qui comptent dans ma vie, il y a notamment celle que j'ai nouée avec le harpiste irlandais Cormac De Barra, qui est issu, comme c'est souvent le cas là-bas, d'une famille de musiciens. J'adore les rassemblements familiaux en Irlande, lorsque tout le monde se retrouve pour jouer ensemble.

 

La chanson "Eighth day" dans le cadre de la tournée 2008 de Hazel O'Connor, au côté du harpiste irlandais Cormac De Barra au Corn Exchange de Hertford :

Titus - Vous êtes née en Angleterre, à Coventry, où votre père s'était établi. Pourquoi a-t-il quitté l'Irlande ?

Il a fugué à l'âge de 16 ans pour aller rejoindre l'armée britannique pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a menti sur son âge pour y être admis. Comme beaucoup de jeunes Irlandais, il était en quête d'aventure et d'un peu d'argent pour vivre, et cela paraissait à l'époque une décision logique. Bien entendu, il a vu beaucoup d'horreurs. Au moment de la démobilisation, il a suivi l'un de ses amis de régiment à Coventry. La maison de cet ami était située en face du domicile de mes grands-parents maternels. Il a rencontré celle qui allait devenir ma mère au-dessus du mur mitoyen et il a fini par s’établir pour la vie à Coventry. Lorsque je me suis moi-même installée en Irlande, quelque temps plus tard, je lui ai proposé de m’y retrouver, mais il n’a jamais voulu. Après cinquante ans passés en Angleterre, il ne se voyait pas faire marche arrière… Quant à moi, ça fait environ vingt ans que j’y habite assez régulièrement. Ça me fascine, les choix que font les gens de s’établir ici ou là…

Titus – Je me suis souvent demandé à quoi pouvait ressembler la vie au sein de la famille O’Connor lorsque vous étiez petite fille… J’imagine qu’il y a toujours eu beaucoup de musique autour de vous ?

C’est vrai. La musique a toujours été au centre de notre vie familiale. En Angleterre, il existe de très nombreuses chorales masculines issues du milieu ouvrier. Lorsqu’il s’était établi à Coventry, mon père avait trouvé du boulot dans l’industrie automobile. Chaque usine avait son club ouvrier, et chaque club avait sa chorale. Il faut dire que la plupart des ouvriers étaient originaires d’Irlande, d’Ecosse ou du pays de Galles, où la tradition du chant était très forte. Il y avait des voix absolument magnifiques au sein de ces chorales. Mes parents, qui étaient d’admirables danseurs, ne revenaient jamais seuls de leurs soirées passées au club. Ils étaient toujours accompagnés de musiciens et chanteurs qui, une fois arrivés chez nous, improvisaient des bœufs mémorables. Mon père lui-même savait jouer du piano en parfait autodidacte qu’il était. Mais cela n’a duré qu’un temps, jusqu’à mes six ans environ, car mes parents se sont séparés ensuite. Mon père buvait trop et cette séparation de mes parents s’est déroulée dans un contexte d’agressivité.

Titus – Avant de vous intéresser de près à la musique, est-ce vrai que c’est la danse qui a été votre première activité ?

Haze3-jnp.jpgÇa, c’était des millions d’années avant que je commence ma carrière de chanteuse. J’étais très jeune et je vivais avec mon petit ami Adrien. Tout était parti d’une discussion un peu houleuse où il m’avait traitée de hippie ne sachant vivre qu’aux crochets des autres. Je m’étais sentie si insultée que j’avais tout fait à l’époque pour le démentir. J’ai donc décroché un emploi pour une troupe de cabaret, basée en France d’ailleurs, avec laquelle je suis allée jusqu’à Tokyo. Je m’étais dit que c’était suffisamment loin pour que je commence peut-être à lui manquer un petit peu… A l’époque, quand nous n’étions pas en tournée, nous répétions dans un studio à Pigalle et je vivais seule dans un hôtel. Mon boyfriend me manquait beaucoup mais j’avais soif d’aventure…

Titus – Qu’est-ce qui a mis un terme à cette expérience dans le monde du cabaret ?

A la fin de notre tournée au Japon, le directeur de la troupe, M. Bertin, m’a dit qu’il souhaitait me présenter à des réalisateurs et producteurs français car il était convaincu de mon potentiel d’actrice… Mais avant cela, il voulait me confier une autre mission, celle d’aller me produire au Crazy Horse à Beyrouth. Or, nous avons été bombardés par les Israéliens durant mon séjour là-bas, et c’est ce qui m’a décidée à quitter la troupe. D’autant qu’il me tardait de retrouver mon homme… Nous avons un peu voyagé ensemble en Afrique avant de rentrer en Europe. Comme j’avais un peu économisé, j’ai pu ainsi financer mon inscription dans une école de mannequinat.

Titus – C’est ce qui vous a amenée, sans doute, à tourner dans un premier film, « Girls come first » ?

Je savais que vous alliez m’en parler (rires). A l’époque, il existait dans le monde du cinéma un genre intitulé « sex comedies ». On recrutait des mannequins pour ces films où l’on devait jouer « topless ». Ça n’était pas de la pornographie cependant, car cela était illégal en Grande-Bretagne. J’y jouais le rôle d’une modèle pour artiste. Ça n’était finalement qu’un prétexte pour montrer des filles nues. Ce genre cinématographique a heureusement disparu… Il n’y avait pas besoin d’être un grand acteur pour jouer dans ce genre de film. Mais c’était du boulot et ça m’a permis de payer mon loyer à une époque. Et j’y ai fait la rencontre de gens assez spéciaux…

Titus – Qui vous a appris à chanter ? Est-ce que votre frère Neil, qui fut à l’origine du fameux groupe punk « The Flys », et qui poursuit aujourd’hui une carrière de musicien en solo à Montréal, a joué un rôle dans cette éducation ?

Haze1-jnp.jpgAbsolument. A l’origine, c’était vraiment Neil le musico de la famille. Nous avons toujours beaucoup aimé chanter ensemble lorsque nous étions ados. Lorsqu’il est devenu assez connu avec The Flys, il se trouve que je venais de rompre avec mon petit ami et que je ne savais vraiment pas quoi faire de ma vie. J’avais 21 ans et, jusque là, je n’avais pas eu à me poser ce genre de question car il était clair que j’allais finir mes jours au côté de celui que j’allais épouser, que nous aurions des enfants, etc. Je me suis dit qu’il était temps que je me prenne en main et, tant qu’à faire, que je choisisse une voie qui correspondait à ce que j’aimais faire. Comme le chant étant mon activité préférée, je me suis décidée à tenter le tout pour le tout. On devrait toujours essayer de donner vie à nos passions, même si cela se solde, au bout du compte, par un échec… L’important est d’essayer, il me semble. C’est alors que j’ai demandé à Neil de m’aider. Je voulais savoir ce qu’il fallait faire pour obtenir un contrat avec une maison de disques… Il m’a conseillé d’apprendre d’abord à écrire des chansons, et j’ai ainsi été son élève. Il m’a enseigné quelques techniques de composition…

Titus – Est-ce que c’est Neil qui vous a aussi appris à jouer d’un instrument ?

Neil m’a enseigné un peu de guitare, mais je n’ai jamais beaucoup aimé ça. Ça me faisait trop mal aux doigts (rires). C’est un ami batteur qui m’a appris les rudiments du piano.

Titus – Comment avez-vous été amenée à jouer dans le film-culte « Breaking Glass » en 1980 ?

Ce fut un drôle de hasard… J’étais très déprimée à l’époque. J’avais dépensé les économies accumulées pendant mes années de cabaret et je manquais cruellement d’argent. Le contrat signé avec la maison de disques Albion pour un premier album ne m’avait rien rapporté et il me fallait absolument travailler pour payer mon loyer. J’ai pu alors remplacer la réceptionniste de la boîte, qui prenait deux semaines de vacances. Le premier jour, j’ai reçu un appel d’une société de cinéma qui était à la recherche d’une chanteuse du nom de Hazel O’Connor. Je n’en revenais pas… En fait, ils avaient eu mon nom avec quelques amis que j’avais dans l’industrie du disque. Ils recherchaient plusieurs personnes pour des seconds rôles. Je m’étais donc présentée à l’audition en espérant décrocher un petit rôle. Comme je l’ai dit, je traversais une dépression assez sérieuse à l’époque, et c’est un livre, intitulé « Bring out the magic of your mind », qui m’a aidée à m’en sortir. L’un des exercices suggérés par ce livre consistait à faire preuve d’optimisme et croire en son potentiel en n’hésitant pas à forcer sa chance. L’idée maîtresse était de se concentrer sur les choses qu’on voulait dans sa vie, et non pas sur ce qu’on n’avait pas. Quand j’ai reçu l’appel pour le casting, je me suis dit que c’était tout de même assez drôle et j’ai commencé à y croire. Mon premier contact avec le réalisateur du film a été très bon et il m’a demandé de participer à une seconde audition… Lorsque je m’y suis présentée, je me trouvais en concurrence avec un certain nombre de personnes qui étaient assez célèbres en Angleterre. Si bien que j’ai un peu perdu espoir d’être retenue. J’ai même failli laisser tomber à vrai dire, me disant que je n’étais qu’une bonne à rien, de toute façon. D’un côté, je me faisais une raison car je trouvais le script absolument minable. Il me semblait qu’il n’était pas du tout réaliste. Et c’est là que tout a basculé : grâce aux conseils du livre, je me suis dit qu’il fallait me montrer plus combative. C’est ce que j’ai fait en fin de compte : j’y suis allé au culot, en demandant tout d’abord d’être retenue pour le rôle principal. J’ai exigé aussi que le script soit réécrit, et leur ai proposé d’écrire la musique du film, et que l’enregistrement soit réalisé par Tony Visconti, que j’admirais déjà à l’époque pour son travail avec David Bowie. Le plus ironique, c’est que je n’avais composé que quelques chansons jusque-là… Contre toute attente, on m’a de nouveau convoquée pour une audition supplémentaire, où on m’a demandé de lire des extraits du script devant une dizaine de personnes. Et ça a fait mouche.

Titus – Vous le disiez à l’instant, vous aviez jusque-là très peu écrit… Combien de temps vous a-t-il fallu pour composer les chansons de « Breaking Glass » ?

breakingglasscover.jpgPas plus d’une semaine… Je sais que ça paraît un peu fou, mais je crois avoir cette capacité en moi. Si je décide de faire quelque chose, alors c’est comme si c’était fait… Je leur ai envoyé quatre des chansons que j’avais déjà composées et ils m’ont proposé d’écrire l’intégralité de la bande originale. Ironiquement, je ne leur avais pas présenté à l’époque la chanson « Will you », que je trouvais un peu trop mièvre à mon goût. Mais lorsqu’ils m’ont dit qu’ils avaient besoin d’un slow pour une scène du film, je me suis enregistré sur un petit magnétophone interprétant « Will you » avec un accompagnement assez approximatif au piano. Je leur avais bien dit que je n’étais pas une virtuose au piano et que je me servais surtout de cet instrument pour composer. J’ai apporté cette démo lors de mon premier entretien avec Tony Visconti, et il m’a dit qu’il a su d’emblée, en l’entendant, qu’il fallait qu’il me produise. Et tout s’est mis en place de manière très naturelle. J’étais très inspirée par les événements de l’époque. Il y avait beaucoup de racisme à cette époque. J’étais très en colère après le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher, dont l’un des projets était alors de réintroduire la peine de mort. Etant d’origine irlandaise, j’avais le sentiment que leur intention première était de se débarrasser vite fait bien fait de certains prisonniers politiques… Tout cela ne me semblait pas normal. J’ai toujours pensé que ce gouvernement Tory n’était qu’une erreur monumentale. Ils ont démantelé la plupart des acquis obtenus du temps des travaillistes.

Titus – Les années qui ont suivi la sortie de « Breaking Glass » ont été particulièrement importantes dans votre itinéraire. Les anecdotes fourmillent… Est-il vrai par exemple que vous avez eu la chance de couper les cheveux de David Bowie ?

C’était juste avant que tout se bouscule pour moi, que tout devienne fou. C’était en plein milieu du tournage de « Breaking Glass ». Tony Visconti savait que j’étais une grande fan de David Bowie ; il m’a appelé un jour pour me proposer d’aller le rencontrer lors d’un enregistrement. David est sorti du studio pour me saluer et nous sommes allés discuter dans le bureau de Tony. Je me sentais minuscule face à un tel bonhomme, et au milieu de tous les disques d’or qui ornaient les murs du bureau, ceux de David, bien sûr, mais aussi ceux de T-Rex, etc. J’étais terrorisée, mais il s’est montré vraiment charmant. Il a commencé par me demander le nom du film dans lequel je jouais. Lorsque je lui ai dit que ça s’appelait « Breaking Glass », il m’a demandé si c’était en référence à sa chanson du même nom… Je lui ai expliqué que ça n’était pas le cas, puis il m’a proposé d’écrire des chansons pour le film. Ça n’a pas été facile pour moi de devoir lui répondre qu’on avait déjà écrit et enregistré toutes les chansons du film, mais je l’ai évidemment remercié de sa proposition. C’est alors qu’il m’a dit : «  Je sais que vous savez couper les cheveux car vous avez coiffé Tony ; est-ce que vous pourriez aussi couper les miens ? » J’ai cru que j’allais mourir. Croyez-moi, ça n’est vraiment pas facile de couper les cheveux de votre idole… (rires), de tenir sa tête entre vos mains…

Titus – A-t-il été content du résultat ?

A vrai dire, je n’ai pas eu besoin de couper beaucoup. C’était à une époque où il gardait heureusement les cheveux assez courts. Je dis heureusement parce que tout cela s’est fait sous le regard aiguisé de Coco, son assistante new-yorkaise, qui le suivait partout et n’était pas des plus facile. Je la sentais au-dessus de mon épaule lorsque j’effectuais la coupe… David et moi avons bien sympathisé en tout cas. Il est venu voir le film à sa sortie, puis il est revenu me voir en concert. Clare Hirst, la saxophoniste de mon trio, a aussi commencé à jouer avec David Bowie à partir du Live Aid.

La bande annonce de "Breaking Glass", en 1980, avec Phil Daniels, Jon Finch, et Hazel O'Connor dans le rôle de Kate :

Titus – Dans les années 1980, la scène anglaise était très prolifique. C’était l’époque des Kim Wilde et autres Eurythmics. Ces derniers vous ont d’ailleurs invitée, en 1983, sur le tournage de leur clip « Who’s that girl ? »

hazel-o-connor-young.jpgLe guitariste des Eurythmics, Dave Stewart, vendait des disques d’occasion sur le marché où travaillait aussi mon petit ami. Notre relation ne date donc pas d’aujourd’hui. On l’appelait autrefois Dave le hippie, car il avait toujours les cheveux longs et gras et portait toujours un manteau afghan. C’était un gars très sympa, et je l’ai revu des années plus tard alors que j’allais passer une audition pour tenter de chanter pour les Sadista Sisters, un groupe des années 70 où Dave était justement guitariste. Je l’ai revu encore, quelques années plus tard, alors qu’il faisait partie, avec Annie Lennox, de la formation The Tourists (de 1977 à 1981). Mon batteur jouait à leurs côtés, et c’est ainsi que je me suis retrouvé à l’un de leurs concerts. Nous sommes devenues bonnes amies avec Annie. Plus tard, quand je suis devenue assez connue, ils m’ont demandé si je voulais bien apparaître sur le clip de « Who’s that girl ? » en 1983. Les Eurythmics avaient vu le jour en 1981 après la séparation des Tourists.

La vidéo de "Who's that girl?", des Eurythmics, avec l'apparition de Hazel aux côtés de Dave Stewart et Annie Lennox, à partir de 2'32 :

Titus – Le différend avec votre maison de disques, Albion, aura été un passage marquant dans votre parcours. Pouvez-vous nous rappeler ce qui s’est passé…

J’évoquais un peu plus tôt mon travail de réceptionniste chez Albion. J’avais déjà signé un contrat avec eux pour un premier album et mon avocat était en pourparlers pour la signature d’un second. Un jour, ils ont beaucoup insisté, en l’absence de mon avocat, pour que je signe ce contrat. Ils me faisaient valoir l’importance de signer tout de suite en arguant du fait qu’ils avaient déjà beaucoup misé sur ma personne, et que si je ne signais pas ce contrat, aucune autre maison ne voudrait de moi après ça. Je les ai crus. Ils laissaient miroiter de nombreuses faveurs, notamment le choix d’un producteur. A ce moment-là, j’avais déjà été contactée pour « Breaking Glass », mais le projet semblait remis à plus tard. Pendant environ deux mois, je n’avais pas eu de nouvelles des producteurs du film, si bien que je n’étais pas sûre de ce que cela allait donner. Après deux heures de quasi harcèlement, j’ai fini par signer le nouveau contrat avec Albion. J’étais si naïve à l’époque. Je n’ai jamais cessé de le regretter.

Titus – Albion a fait une belle affaire, car ce contrat survenait donc avant la sortie de « Breaking Glass »…

givemeaninch.jpgEt comment ! Le lendemain de la signature du contrat avec Albion, je recevais enfin des nouvelles des producteurs du film. Ils m’informaient qu’ils m’avaient finalement retenue pour le rôle principal. Je suis certaine que la maison de disques savait que j’avais été choisie, ce qui expliquerait l’énergie qu’ils ont déployée pour me faire signer le contrat au plus vite ! Albion n’a pas versé un penny pour « Breaking Glass ». L’ensemble du projet, le film et l’album, ont été financés par Dodi Fayed. Après le succès du film, lorsque la maison de disques A&M Records a cherché à racheter mon contrat, Albion a refusé. Pourtant, les offres qui leur étaient proposées étaient vraiment à leur avantage ! Mais ils ne voulaient pas perdre la face, j’imagine. Et puis le fait de m’avoir sur leur catalogue leur a permis d’être reconnus dans le monde entier. Ils ont conclu des contrats juteux avec des distributeurs, aussi bien au Japon qu’aux Etats-Unis, mais je n’en ai jamais vu la couleur, hélas. Je gagnais quant à moi un millier de livres par mois quand ils bâtissaient une fortune sur mon dos. Ça a été de mal en pis jusqu’au moment où j’ai décidé que ça ne pouvait plus durer, et qu’il ne m’était plus possible de travailler avec ces gens-là ! Je me suis tournée à l’époque vers la personne qui s’était occupée du lancement du film en Angleterre. Il m’a aidé à trouver des avocats et j’ai finalement réussi à quitter Albion, mais la dispute ne s’est pas arrêtée là. Ils ont déclaré faillite, si bien que je n’ai jamais pu toucher mes royalties. Durant ce litige, je n’ai pu signer avec une autre maison de disques et plusieurs années se sont écoulées. Et plusieurs années, c’est énorme dans le monde du showbiz. Heureusement que l’argent et la célébrité n’ont jamais été ma principale motivation dans ce métier, sinon je ne m’en serais jamais remise !

Hazel O'Connor, dans une prestation télévisée de 1981 en Australie :

Titus – Ironiquement, le film « Breaking Glass », qui met en scène la vie de Kate, une jeune chanteuse anglaise au début des années 1980, met assez bien en lumière les opérations douteuses qui étaient le lot de l’industrie du disque à l’époque…

Comme je le disais plus tôt, le premier script qui m’avait été présenté ne me plaisait pas. J’ai réussi à convaincre le réalisateur, Brian Gibson, de le reprendre intégralement. Et je lui ai glissé un certain nombre d’idées, qui s’inspiraient en grande partie de ce que je vivais à cette époque avec ma maison de disques. Le personnage de Daniel est basé sur mon manager d’alors. Parfois, j’ai un peu de mal à revoir le film aujourd’hui car je me revois, jeune et naïve, commettant les erreurs qui ont eu un impact considérable sur ma carrière.

Titus – Quelques versions « bootleg » du film « Breaking Glass » circulent sous le manteau, mais les fans attendent toujours qu’il soit réédité. Cela va-t-il enfin voir le jour, plus de 30 ans après sa sortie initiale ?

hazelinbreakingglass.jpgAux Etats-Unis, c’est déjà le cas en DVD et Blueray. Mais ils ont retenu la conclusion du film telle qu’elle était au moment de sa sortie aux Etats-Unis. Paramount avait en effet acheté les droits pour la sortie US mais ils avaient décidé que la fin du film ne convenait pas au public américain. Ils ont donc coupé le film au moment où Kate chante « Amen ». En Europe, on est apparemment sur le point d’obtenir la licence et il s’agira de la copie originale. On espère que le DVD sortira au début de l’année 2012… Il est d’ailleurs possible que cette sortie coïncide avec une série de concerts, en Angleterre et ailleurs en Europe, où nous interpréterons les succès de « Breaking Glass ». J’aimerais assez pouvoir le faire avec une formation assez étoffée. Ces dernières années, j’étais généralement accompagnée par un petit nombre de musiciens. J’ai notamment lancé le projet « Beyond the Breaking Glass », en duo avec Cormac De Barra… C’est à mon avis l’un des plus grands harpistes irlandais. Quand il n’est pas en tournée avec Moya Brennan, de Clannad, il donne des symposiums et conférences dans le monde entier sur la harpe. Il est issu d’une longue lignée de musiciens. Il a lui-même appris son art de sa mère et sa grand-mère. Tous les frères de Cormac ont joué avec moi au sein de diverses formations musicales depuis une vingtaine d’années.

Titus – Le public français connaît la chanteuse Hazel O’Connor, mais on connaît moins une autre facette de votre parcours, votre travail en tant que comédienne… Vous avez joué dans plusieurs séries télévisées, à l’image de « Jangles » ou « Fighting Back ». Quel regard portez-vous sur cette autre partie de votre carrière ?

Tout d’abord, je ne crois pas que j’étais une vraie comédienne. Après la sortie de « Breaking Glass », j’ai reçu pas mal d’offres pour tourner dans des films qui n’en étaient que de pâles imitations. Il n’y avait rien d’intéressant à proprement parler, et j’étais davantage passionnée par la musique. Durant la période de litige avec ma maison de disques, il a bien fallu cependant que je me tourne vers d’autres occupations, la comédie notamment, pour survivre. J’ai joué au théâtre dans une adaptation de « Vol au-dessus d’un nid de coucous » à Manchester. C’était un vrai défi en ce qui me concerne car je suis un peu dyslexique et je n’arrive pas à apprendre mon texte en le lisant. Je dois donc enregistrer mon texte sur une cassette et me le passer en boucle pour l’apprendre. J’ai adoré cette expérience. Plus tard, on m’a proposé de jouer dans la série « Fighting Back » pour la BBC, une série merveilleusement écrite où je jouais le rôle d’une jeune femme ayant quitté son conjoint et vivant dans un squatt de Bristol. Nous tournions à Saint-Paul’s, la partie de la ville où vit en majorité la communauté noire. Je m’y suis fait de très nombreux amis et nous y avons enregistré la musique de la série. J’avais demandé à l’un des leaders de la communauté si nous pouvions lancer une chorale, et ce que nous avons fait en vue de l’enregistrement.

Titus – J’ai lu que le fameux producteur Martin Rushent, connu notamment pour son travail avec Human League, avait fortement contribué à votre retour au premier plan de la scène musicale.

C’est vrai. Nous avions enregistré dans son studio la musique de la série « Jangles ». On s’y était bien amusés avec mon frère Neil. Environ un an plus tard, alors que j’étais en litige avec Albion et que je croyais ma carrière finie, il m’a invitée à aller enregistrer chez lui, à Genetic Studios. C’est quelque chose que j’ai toujours admiré chez Martin. Quand il a un projet dans la tête, il est impossible de se mettre en travers de son chemin. Ça a débouché sur l’album « Smile », sorti chez RCA en 1984 et réédité en 2008. Mon frère Neil, lui-même producteur, est très doué en électronique et en informatique et Martin l’a beaucoup associé à notre projet. Il lui a d’ailleurs confié plusieurs autres missions par la suite. Neil a travaillé environ une dizaine d’années à ses côtés avant d’émigrer au Canada.

Titus – Sur cet album figurait la chanson « Don’t touch me », qui a donné lieu à un vidéo-clip où jouait George Michael… A l’époque, les tabloïds anglais disaient que vous filiez le parfait amour et qu’il allait s’installer chez vous…

donttouchme.jpeg(Rires) Ils ont écrit cette phrase qui me fait mourir de rire : ils ont dit que George Michael allait quitter la maison de sa mère pour aller vivre avec la très expérimentée Hazel O’Connor. Ils n’ont jamais dit en quoi j’étais plus expérimentée : en amour, en musique ? Le plus drôle, bien sûr, c’est que George n’avait pas encore fait son coming out à l’époque. Je ne savais pas moi-même. Lui, certainement. Je lui ai d’ailleurs posé la question à peu près à cette époque, car nous étions de bons amis. Nous sortions beaucoup ensemble ; nous sommes notamment allés tous les deux à un concert de David Bowie. Nous pensions prendre le métro à Wembley mais nous avons réalisé, à la sortie du concert, que nous ne pourrions jamais y arriver tellement il y avait du monde. Si bien que nous avons décidé de faire de l’auto-stop, George et moi. Et c’est le chanteur de Bauhaus et sa petite amie qui se sont arrêtés. On ne savait plus où se mettre parce qu’on était en train de faire les pitres, singeant les danses de Wham tout en faisant du stop. Et bien sûr, il fallait que ce soit quelqu’un qui nous connaissait bien qui nous prenne…

Titus – Vous êtes restés très amis et avez par la suite repris la chanson de George Michael, « One more try ».

C’est vrai, mais je ne l’ai pas vu depuis un bout de temps et je le regrette. Ça remonte à l’époque qui a suivi mon mariage à Los Angeles en 1987 avec Kurt Bippert. J’ai vu sa sœur, par contre. Elle est venue voir mon spectacle « Beyond the Breaking Glass » il y a quelques années. J’espère le revoir bientôt peut-être à Paris car il y passe pas mal de temps.

Titus – Les tabloïds ont parlé de vos aventures avec Hugh Cornwell des Stranglers, ou Midge Ure, d’Ultravox. Vous avez fait la une de Hello Magazine lors de votre mariage avec Kurt Bippert… Comment réagissez-vous à ce type de médiatisation ?

Dans le cas de Hugh Cornwell, j’avais trouvé ça assez drôle au début. Mais il a été incarcéré à peu près une semaine après le début de notre relation, et cette publicité-là, en revanche, je m’en serais bien passé. J’étais au tribunal lors de son procès et je n’ai absolument rien dit lorsqu’il a été condamné à trois mois de prison. Mais les tabloïds ont rapporté dès le lendemain que je m’étais écrié, en pleine audience, que « ça n’était pas juste ». Lorsque Hugh est sorti de prison, il m’a invitée à l’accompagner dans un petit village d’Italie dont il avait entendu parler. Lorsque je suis allé le chercher en Coccinelle à sa sortie de la maison d’arrêt, la photo s’est une fois encore retrouvée dans tous les journaux. Mais cette médiatisation n’a jamais vraiment eu un impact sur notre relation. Avec Midge Ure, c’était tout autre chose. Il n’aimait pas que la presse l’associe à une femme. Il craignait la réaction de ses fans. Cela m’ennuyait beaucoup. D’autant que j’y voyais sa réticence d’être associée à la fille un peu dévergondée que j’incarnais, lui, l’auteur de chansons aussi proprettes que « Vienna ». À plusieurs reprises, nous nous sommes retrouvés par hasard sur les mêmes plateaux de télé pour recevoir des prix liés à un record de ventes de disques. Dès qu’il voyait un photographe, il me poussait hors de son champ pour qu’on ne figure pas sur la même photo et que certains en tirent les conclusions qu’il redoutait. J’ai toujours trouvé ça un peu idiot. Si l’on sort avec quelqu’un, il n’y a aucune raison de le cacher. Ça m’a beaucoup froissée à l’époque.

Titus – Outre les tournées que vous effectuez avec le trio Bluja Project, on vous voit, depuis un certain nombre d’années, entourée d’un groupe rock de Coventry, les Subterraneans. Comment cela a-t-il démarré ?

fightingbackcover.jpgJ’avais effectué un premier passage sous chapiteau, au festival de Glastonbury, au côté de Cormac De Barra. Ce spectacle acoustique convenait bien à l’intimité de la tente. Par contre, j’ai été invitée à y retourner, mais cette fois, sur la grande scène. Il me fallait donc trouver des musiciens et personne, parmi les musiciens avec qui je me représentais habituellement, n’était disponible. Je me suis tournée vers un producteur de mes amis, dont le fils fait partie des Subterraneans. Il nous a mis en relation après m’avoir assuré qu’il ne s’agissait pas de népotisme. L’idée de départ était de n’utiliser que les musiciens, mais je ne pouvais pas m’y résoudre, étant donné la qualité du chanteur du groupe, Tony Dangerfield. Donc, nous avons gardé le groupe dans son intégralité, y ajoutant simplement Clare Hirst et moi-même.

La chanson "Will you", sans doute la plus connue de Hazel O'Connor, ici interprétée avec sa formation de Coventry, The Subterraneans :

Titus – Au fil des ans, vous avez offert plusieurs nouvelles versions de vos succès de « Breaking Glass », mais vous avez aussi continué à en écrire de nouvelles. En découvrirons-nous de nouvelles dans votre tout nouvel opus, « I give you my sunshine », publié ce 24 octobre 2011 ?

Tout à fait. J’ai écrit quatre nouvelles chansons pour cet album. On y trouve aussi d’anciens standards du jazz remaniés et quelques chansons plus anciennes que j’ai repatinées. Il ne s’agit pas forcément de chansons issues de « Breaking Glass ». Je pense notamment à « Do what you gotta do », que les fans me réclamaient depuis un moment.

Titus – Ces temps derniers, on vous a beaucoup vue sur les plateaux de la télévision britannique à l’occasion de votre projet Re-Joyce, qui a réuni plusieurs talents de la chanson britannique autour d’un projet à la « We are the world ». De quoi s’agissait-il ?

ReJoyce-cover-4.jpgLe cancer de ma mère a été diagnostiqué il y a deux ans et demi. A l’époque, les médecins pensaient qu’elle ne vivrait pas plus de deux mois. Jamais ma mère n’aurait cru voir le Noël suivant. Mais elle a survécu. Il a fallu toutefois qu’elle rejoigne un hospice car son état continuait à s’aggraver. Parallèlement, mon beau-père a lui-même appris qu’il avait le cancer. Nous avons voulu leur permettre de partager le repas de Noël dans sa chambre à l’hospice de Myton. La veille de Noël, j’étais chez l’un des musiciens des Subterraneans. Je ne savais pas quoi offrir à ma mère et à mon beau-père. Je me suis décidée à leur écrire une chanson. Ça a donné Re-Joyce, une chanson de Noël où je voulais célébrer la joie d’être, encore une fois, entourée des siens à Noël. J’ai fait écouter la chanson à ma mère le lendemain, puis j’ai voulu l’enregistrer dans les mois qui ont suivi. J’ai appelé un certain nombre d’amis chanteurs, comme Kid Creole, Toyah Wilcox, Pauline Black, etc. Ils ont tous répondu présent et nous avons pu sortir ce single dont les profits vont aux hospices du Royaume-Uni.

La vidéo de promotion du projet "Re-Joyce", réalisée en 2010 par le collectif d'artistes réuni par Hazel O'Connor en soutien au Myton Hospice. Avec Kid Creole, Neil O'Connor, Moya Brennan, Toyah Willcox, Pauline Black, Carol Decker, Clare Hirst  et Sarah Fisher, etc. :

Titus – En 1985, vous aviez déjà fait don de vos royalties pour soutenir Greenpeace. Estimez-vous qu’un artiste se doit d’être politiquement engagé ?

Oui, c’est ma conviction. Il y a tant de causes à défendre. Je pense à Bob Geldof, Bono et Sting. Lorsqu’un artiste dispose de nombreux fans, il devient tout de suite plus facile de faire passer certains messages. Je suis persuadée que c’est notre rôle. Nous devons être des conteurs, et des facilitateurs. A la manière des troubadours d’antan ou des bardes des pays celtiques qui faisaient circuler les informations. Les pastiches auxquels les troubadours pouvaient parfois se livrer permettaient de faire évoluer les mentalités.

 

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Titus, le 1er octobre 2011. Photos DR, sauf photo du trio après le concert de 2010 à Paris, de Titus.

 

La présentation du nouvel album de Hazel O'Connor en vidéo :

 

POUR EN SAVOIR PLUS

Le site officiel de Hazel O'Connor : nouvelles de l'artiste et boutique où il est possible d'écouter et commander ses albums.

Lire aussi notre compte rendu du concert donné à Paris en octobre 2010.

 

VIDEO BONUS

Le jour où nous réalisions notre interview avec Hazel O'Connor, le 1er octobre 2011, cette dernière était à Paris pour le tournage d'un clip vidéo. En voici le résultat : il s'agit de la reprise qu'elle a enregistrée avec Clare Hirst et Sarah Fisher de la chanson "Chasing cars" de "Snow Patrol".

06 mars 2007

Murray Head : "Je déteste les étiquettes"

medium_HeadGassian5235.jpgComédien, chanteur, compositeur, Murray Head a décidément plus d'une corde à son arc. Alors que son tout nouvel album "Tête à tête" sort cette semaine, nous vous proposons de larges extraits d'une interview réalisée, pour l'émission Calypso, sur CINN FM, le 29 novembre 1994. Un entretien au cours duquel l'artiste revient largement sur sa longue carrière.


Né à Londres en 1946 d'une mère actrice et d'un père producteur, Murray Head débutait sa carrière cinématographique en Angleterre dès l'âge de 17 ans. Après le succès international des comédies musicales "Hair" et "Jesus Christ Superstar", il est donc déjà un comédien reconnu lorsque le producteur Paul Samwell-Smith lui propose, en 1975, un contrat d'enregistrement avec Island Records. C'est l'époque de "Say it ain’t so, Joe", qui devient rapidement un album culte. Lui succéderont, entre autres, les opus "Between Us" (1979), "Voices" (1981), "Shade" (1983), "Restless" (1984) et "Sooner or Later" (1987), avec lesquels il obtient 6 disques d’or et de platine.
Quand nous l'avons rencontré, en 1994, il venait de sortir, au Canada, l'album "Innocence", qui comportait ses premiers succès en français sur des paroles de Luc Plamondon, "Comme des enfants qui jouent" et "Une femme, un homme" (en duo avec la chanteuse québécoise Marie Carmen).


medium_Chess-Publicity.jpgTitus - Murray Head, c'est depuis Paris que vous répondez à nos questions, aujourd'hui, mais il y a peu de temps encore, vous étiez au Canada pour terminer un film du cinéaste québécois Yves Dion, "Le grand serpent du monde". Il ne s'agissait pas de votre premier tournage en français, il me semble ?

Murray Head - En effet. Mais c'était mon premier film au Québec. Le film sera visible en salle à partir de l'automne 1995.

Titus - C'est un scénario signé Monique Proulx, la romancière, et vous jouez le rôle principal, celui de Tom, un être insouciant dont la vie va basculer suite à une rencontre... J'imagine que vous avez eu beaucoup de plaisir à jouer ce film...

Ecouter la réponse de Murray Head, dans Calypso, sur CINN FM :




Beaucoup de plaisir, même si cela m'a demandé énormément de travail. J'étais pratiquement dans tous les plans. Je n'ai pas eu un jour de repos pendant un mois et demi ! Qui plus est, on a beaucoup tourné de nuit. On avait tendance à tourner une quinzaine d'heures nuit et jour, et à force, tu finis dans un état assez particulier ! Quand je suis retourné en Angleterre, après le tournage, je n'arrivais pas à dormir la nuit et je n'arrêtais pas de grignoter à 3 h du matin. C'est vachement compliqué, ce qui m'est arrivé. Ceci étant dit, même si c'était fatigant, c'était très beau et on était tous d'accord sur ce qu'on faisait. Le plus marrant et le plus intéressant, c'était de rencontrer et de parler avec les artistes québécois : il y avait des acteurs et des actrices dans le film que vous devez bien connaître mais que je n'avais, pour ma part, jamais rencontrés auparavant. Comme Gabriel Arcand ou Louise Portal.
medium_head7.jpgPersonne n'avait la grosse tête, contrairement à ce qu'on voit souvent en France. Le Québec, c'est un endroit complètement différent : c'est vrai qu'on y parle français, mais à part ça, il n'y a pas grand'chose en commun. C'est comme l'Amérique et l'Angleterre : il y a des différences énormes. En ce moment, j'ai tendance à préférer le Québec à la France parce que les gens ont beaucoup plus les pieds sur terre; il y a beaucoup moins de frime. Et côté créativité, la palette est assez grandiose ! Le Québec a été un pont culturel entre l'Europe et l'Amérique, et c'est ça qu'on cherche. C'est pour ça que je ne veux pas que le Québec devienne trop nationaliste. Ce qu'il peut apporter mondialement me paraît plus important que ce qu'il apporte pour lui-même !

Titus - Vous êtes originaire de Grande-Bretagne, vous tournez au Canada, vivez souvent à Paris... Un vrai citoyen du monde, non ?

A toutes pompes. Mon pays d'origine, je le connais depuis longtemps. Je ne dis pas qu'il n'y a plus rien à y découvrir, mais ce n'est pas aussi excitant que d'aller voir ailleurs et de parler une autre langue. Ca te permet une certaine liberté. Au début, je n'en étais pas conscient, mais après un certain temps, j'ai réalisé, à travers mes amis, que ma personnalité n'est pas la même lorsque je suis à l'étranger.

Titus - De la façon dont vous maîtrisez notamment l'anglais et le français, vous avez l'air de naviguer d'une identité à l'autre sans aucun problème. Etes-vous un caméléon ?

medium_head2.jpgCa dépend. Une anecdote : il y a quelque temps, je préparais un spectacle qui allait être présenté devant 15.000 personnes à Bercy, et j'ai demandé à une personnalité de la télé en France d'assister à une répétition. Je pensais que ce que je faisais était suffisant pour mériter un passage à la télé. Mais il m'a dit : "J'adore ce que vous faites, c'est incroyable, mais le problème, c'est que vous tombez dans la Manche. Vous n'êtes ni français ni anglais !" Ca devient une belle excuse... Parfois, je préfère me taire quand j'entends les Français parler contre les Anglais. A d'autres moments, ça me sert énormément parce que ça me permet une certaine objectivité que les autres n'ont pas.
Des fois ça m'aide, mais des fois, c'est un peu difficile... J'ai une tendance à traverser un peu le monde, voir des endroits, et si ça correspond à ma sensibilité, j'essaye de travailler dans ces territoires. J'ai toujours été amoureux de la France : quand j'ai commencé à y percer, dans les années 80, le pays vivait une profonde mutation. Du fait peut-être de l'arrivée de la Gauche au pouvoir, pour la première fois, à ma connaissance, on insistait sur l'idée de la France dans son ensemble. Ce n'était plus le temps de la division longtemps observée entre "Paris et les autres". Et ce qui est triste, c'est que quand la Droite est revenue au pouvoir, c'est redevenu "Paris et les autres". C'est dommage, parce que le Français de province est beaucoup plus intéressant. Il a mieux cerné ses priorités, est moins frimeur. Je me sens moins bien à Paris maintenant qu'il y a sept ou huit ans.

Titus - On parle beaucoup de vous ces jours-ci au Canada, du fait de la publication récente de votre album "Innocence", où l'on trouve pas moins de trois chansons en français. Je crois que c'était l'un de vos vieux rêves, de chanter ainsi en français, et c'est au Québec que vous l'avez réalisé, si on fait abstraction de la chanson "Maman", publiée sur un album précédent... Est-il vrai que les producteurs français n'étaient pas intéressés à vous voir chanter en français ?

Ecouter la réponse de Murray Head, dans Calypso, sur CINN FM :




medium_live-murray-head.2.jpgC'est vrai. Chez Phonogram, on me disait à une certaine époque : "Ca vaut pas la peine, on va te prendre pour une pute ! Reste anglais et garde ton côté mystérieux !" C'était impossible à manoeuvrer ! Tandis qu'au Québec, les gens n'ont pas paru gênés, au contraire. C'est beaucoup plus libre. J'étais très surpris de voir comment les choses se passaient. Ce qui m'étonne, c'est que dans les années 60, des gens comme Cliff Richard chantaient tous en italien, en espagnol, en français... Ils faisaient leurs disques dans la langue des pays où ils essayaient de les vendre et personne ne disait rien... Je pense qu'en France, le côté anglophone donne du poids : c'est international; c'est plus cool. Ils ont vraiment un problème avec leur langue, ce qui est drôle car j'ai remarqué qu'il y a de plus en plus de rap en français qui marche, et que la langue française colle mieux avec le rap, dans certains cas, que l'anglais. C'est intéressant qu'une langue puisse se trouver plus à l'aise dans un contexte plutôt que dans un autre... Jusqu'à présent, les Français disaient toujours : "Ah; ça ne sonne pas aussi bien qu'en anglais, qui est plus aigu et se chante mieux !" Il faut croire qu'ils n'écoutent pas ce qui sort du Canada, parce que là on arrive à chanter en français avec un côté aigu qui est très puissant. Mais je crois que le fond de la question est un vieux problème colonial. Quelque chose qu'on aura toujours du mal à effacer. Moi, je me trouve en train de lutter pour les artistes québécois en France quand j'entends les gens dire : "Ouh, ce n'est pas la même langue, ce n'est pas la même chose". Ce à quoi je réponds qu'en effet, les chanteurs québécois sont parfois nettement meilleurs que ceux qu'on trouve en France. On arrive à les faire connaître un à un, mais si on faisait un matraquage, ça risquerait de faire un malheur. Ils ont peur de ça, j'en suis sûr !

Titus - Je voulais qu'on évoque l'une de vos grandes chansons, "Children only play", publiée une première fois en 1981 sur l'album "Voices". Elle a été reprise en français justement sur l'album "Innocence", avec un texte de Luc Plamondon, "Comme des enfants qui jouent". Vous-même, comment avez-vous vécu la transposition d'une langue à l'autre sur cette même musique ?

C'était pas compliqué parce que Luc, comme d'ailleurs pas mal d'auteurs, a du mal à traduire. Il préfère, pour des tas de raisons, écrire une chanson originale. "Children only play" avait été chantée en 1980, et j'y étais peu revenu par la suite. J'ai donc pu prendre un peu de recul avant de la retravailler... Le fait de la reprendre en français en faisait une nouvelle chanson en quelque sorte. On lui a aussi donné un traitement moderne, en comparaison avec les possibilités techniques d'origine. Certaines personnes pensent que lorsqu'une chanson est sortie, c'est fini. On n'a pas à y revenir. Mais on a eu tellement de recyclage dans les dernières années avec les compils, "best of" et tout ça, que tout a été bousculé au point qu'il n'y a plus de ligne claire. Heureusement, on arrive maintenant à réenregistrer certaines choses.
medium_head_sayit_ain_t_so_covr.jpgPar exemple, je viens de réenregistrer "Say it ain't so, Joe". Ce, pour plusieurs raisons. A l'époque de sa sortie, les droits ne m'appartenaient pas, et j'ai eu un litige avec l'ancien producteur. Il refusait qu'on enregistre une version plus courte de la chanson pour les radios : du coup, on a peut-être vendu beaucoup de 33 tours mais je crois que la chanson aurait pu être améliorée si on l'avait raccourcie et retravaillée pour la radio. C'est donc ce que je viens de faire; j'ai ajouté de la batterie, j'ai changé le milieu. Au début, j'ai eu un peu peur. Tout le monde disait : "C'est ta carte de visite; tu ne devrais pas tripoter avec ça, tu n'arriveras jamais à faire aussi bien qu'avant". Maintenant, tout le monde estime que ce n'était pas une si mauvaise idée... Pour ma part, je crois qu'une chanson peut toujours être améliorée... Dans les années 80, j'étais poussé à écrire et enregistrer des choses assez vite pour que ça corresponde avec l'organisation d'une tournée, etc. Mais en définitive, certaines de ces chansons n'avaient pas eu assez le temps de respirer pour trouver leur propre structure. Il y en a plusieurs comme ça, telles "How many ways" et "Los Angeles", que j'ai réenregistrées après les avoir chantées en tournée, après avoir découvert qu'elles avaient besoin d'un changement de structure ! Et que le texte avait besoin d'être retouché. Certains me disent que ça ne se fait pas, mais pour moi, il est important de faire aboutir mon travail autant que possible, jusqu'à ce que la chanson s'installe bien... Van Morrison a dit la même chose, c'est qu'une chanson, heureusement, elle ne peut pas être coincée par le calendrier des maisons de disques ou des managers qui veulent se faire du fric le plus vite possible. Elle a sa propre évolution. C'est l'oeuvre qui compte et c'est ça qui va rester ! Mon avantage, c'est d'être depuis peu propriétaire de mon catalogue à 100 %. Cela me donne une liberté que beaucoup d'artistes n'ont pas !


Ecouter un extrait de "Say it ain't so, Joe", interprétée "live" par Murray Head en duo avec Tahures Zurdos :


Titus - Le Canada pourrait apparaître comme un marché de prédilection pour un Anglais qui chante aussi en français, non ?

Ecouter la réponse de Murray Head, dans Calypso, sur CINN FM :




medium_Publicity-Still.jpgCa a toujours été un peu ma vie. J'ai toujours évité les créneaux, les étiquettes. Il y a des pays où cette mentalité passe bien, et d'autres où on ne supporte pas ça du tout. L'Amérique est tellement corporatiste que si tu ne ressembles pas à quelqu'un, tu n'as pas de créneau. L'Angleterre est un peu comme ça aussi, ce qui est drôle pour un petit pays. En France, c'est aussi un peu redevenu comme ça. Moi, je trouve que c'est aberrant qu'on me demande : "T'es comme qui ? C'est quoi ta musique ? File-moi une comparaison". J'ai du mal à établir des comparaisons et j'ai du mal à expliquer. Je trouve que la musique ne doit pas être expliquée aussi facilement ! Dès qu'on fait ça, on tombe dans un autre monde qui te juge par la grandeur du succès, à travers le nombre d'unités qu'on a vendues. Qui te juge par ton âge, ou par d'autres moyens. Dès qu'on accepte l'idée d'étiquette, on commence à être préjugé, et ça je trouve un peu triste.

Titus - Certaines des chansons anglaises d'"Innocence" étaient déjà parues en Europe dans le cadre d'un album intitulé "Wave", en 1989, et je crois que vous avez dit que, de vos récents albums, "Wave" était celui qui vous ressemblait le plus. Est-ce qu'on peut vous demander pourquoi ?

C'est l'époque où je me suis senti le moins censuré. Ma femme a commencé à sortir avec quelqu'un d'autre après 20 ans de mariage. Il n'y avait vraiment pas de place pour moi dans la maison... C'est une époque où, pour la première fois, ma femme ne regardait pas au-dessus de mon épaule pour voir pour qui les paroles étaient écrites. C'est la première fois que je travaillais avec des musiciens qui ne me demandaient pas pour qui les chansons étaient créées. Je me sentais très à l'aise. Toute ma vie, quand je disais que ce n'était pas écrit pour quelqu'un et que ça venait de mon imagination - provoquée par pas mal d'observations -, en général, on me répondait que ça décrivait forcément quelqu'un de mon entourage.

Titus - L'album "Wave" est très intimiste, et on le sent très personnel. Vous avez aussi su y mettre des instruments de musique peu utilisés par vous jusqu'ici, comme la mandoline. Ca crée un climat très acoustique.

medium_HeadGassian4538.2.jpgC'est la couleur du disque, en effet. C'est parti d'un raisonnement intimiste. Ce qui s'est passé, c'est qu'en 1988, j'étais tout prêt à abandonner la musique parce que je n'arrivais pas vraiment à attirer les majeures. Elles étaient en pleine panique : la crise était profonde. J'avais du mal à voir comment je pourrais faire surface dans ce marasme. Je venais de faire un disque avec Steve Hillage, avec beaucoup de synthés, et dont le résultat ne me plaisait pas. Il n'y avait pas la tactilité qu'on trouve normalement dans mes chansons. Et j'étais très découragé... Mais des amis musiciens m'ont dit qu'il fallait continuer. Au départ, notre idée était de produire du matériel que nous pourrions jouer en concert. On ne pensait même pas à faire un disque. On a fait les répétitions à la maison et, pour la première fois, je me trouvais avec des instruments acoustiques, ce qui me permettait de chanter sans micro. J'ai trouvé des tas de nuances et des textures que j'avais oubliées dans ma voix, dans mes compositions. C'est parti de la maison, et c'est un thème auquel je suis resté attaché quand on a commencé à présenter ce spectacle. On a essayé de garder cette intimité. Au premier concert, des roadies ont mis les amplis à part pour remplir la scène, et j'ai compris que le seul moyen de faire comme à la maison serait de reproduire l'ambiance de mon salon sur la scène... On y a donc mis des canapés, la télé, un bar et des boissons. Ca prenait tellement de place sur scène que les musiciens ont pu ainsi retrouver cette intimité. Ca se voulait un peu comme une célébration de la spontanéité ! Et on observe la spontanéité généralement avant le passage en studio. On a tendance à expérimenter davantage durant cette phase. Certains disent : "Ouais, c'est bien ce que vous avez fait, mais c'est pas la même magie que la maquette". Dans la même veine, des gens qui ont assisté aux répétitions disent qu'il y avait une certaine magie, une interaction entre les musiciens qui se trouve moins sur scène. Et c'est vrai que cette spontanéité se perd facilement. Alors moi, j'ai essayé de la préserver jusqu'au dernier moment. Je pense que j'ai gardé cette fidélité à mes racines, car c'est quand même comme ça que j'ai commencé ! Le problème, c'est le wattage. Il y a toujours besoin de s'éclater à travers le rock'n roll parce que c'est plus puissant, plus fort. On sent la batterie dans l'estomac et c'est beaucoup plus physique ! Ca permet aux gens de sortir leur agressivité sans faire du mal à personne.


Visionner "One night in Bangkok" ; en 1985, Tim Rice, auteur incontournable de comédies musicales, et Björn Ulvaeus et Benny Andersson, du groupe suédois ABBA, demandent à Murray Head d’interpréter le rôle principal dans la comédie musicale "Chess". Murray chante le titre "One Night In Bangkok", qui devient un succès mondial (numéro 1 dans 12 pays, et numéro 3 aux USA). Afin de promouvoir l’album, il rejoint le "cast " et l’Orchestre Symphonique de Londres pour une tournée européenne.



Titus - Pour conclure cette interview, j'aimerais qu'on évoque une autre des chansons de l'album "Innocence", "All eyes are on the West". Vous mettez le doigt, dans cette chanson, sur une question d'actualité.

medium_HeadGassian5042.jpgDans les pays de l'Est, où ils ont eu la vie dure pendant 70 ans, c'est clair qu'ils savent dealer et faire bouger les choses dans le domaine des affaires. Ils auront besoin d'un certain temps pour se mettre en phase avec ce qui se passe à l'ouest. Mais, ce seront vraisemblablement les grands dealers de demain. Avec nos méthodes de business, on a aucune compréhension de ça, parce qu'on a vécu des vies de luxe en comparaison. Cela mis à part, il y a un problème de racisme qui monte. Le racisme a longtemps été bien pratique : c'était facile de rendre les immigrants responsables de tout ce qui allait de travers dans un pays. Je sens une resurgence de fascisme en Europe qui est assez flagrante, et je trouve ça assez vieux comme façon de fonctionner. On ne peut pas passer outre le fait que l'arrivée des nouveaux medias de communication a accru le sentiment de globalisation. Et contre ça, le nationalisme resurgit pour essayer de retrouver son identité en contraste. Il faut qu'on adopte de nouvelles méthodes d'immigration, qu'on commence à parler avec nos voisins au lieu de lutter contre eux, sinon il y aura du sang partout. On verra ce qui arrivera, mais je crois qu'il est de mon devoir de dire ces choses. Moi, je trouve cette époque étonnante, parce qu'elle engendre simultanément mondialisation et racisme. Je vois l'Amérique, par exemple, dans un état de guerre civile dans les prochains cinq à dix ans. Quand on voit tout ce qui se passe là-bas, avec la question des minorités notamment... Ce dont on a besoin aujourd'hui, c'est d'essayer de mieux comprendre ses voisins plutôt que de les rejeter ou les combattre. C'est la seule manière d'y arriver !


medium_Tete-A-Tete.jpgHier, lundi 5 mars, Murray Head a publié un tout nouvel album, "Tête à tête", enregistré entre Paris et Londres à l’été et l’automne 2006. On y trouve la chanson "Seras-tu là ?", duo avec sa fille Sophie Head. Murray Head participera à la tournée des Nights Of The Proms, en France dans les Zeniths et en Belgique, à Charleroi, en mars 2007, puis son retour sur scène avec son groupe est prévu pour fin 2007 avec une tournée à Paris et en province.





Les éléments biographiques sur Murray Head ont été compilés à partir du site officiel de Murray Head.