06.03.2007
Murray Head : "Je déteste les étiquettes"
Comédien, chanteur, compositeur, Murray Head a décidément plus d'une corde à son arc. Alors que son tout nouvel album "Tête à tête" sort cette semaine, nous vous proposons de larges extraits d'une interview réalisée, pour l'émission Calypso, sur CINN FM, le 29 novembre 1994. Un entretien au cours duquel l'artiste revient largement sur sa longue carrière.
Né à Londres en 1946 d'une mère actrice et d'un père producteur, Murray Head débutait sa carrière cinématographique en Angleterre dès l'âge de 17 ans. Après le succès international des comédies musicales "Hair" et "Jesus Christ Superstar", il est donc déjà un comédien reconnu lorsque le producteur Paul Samwell-Smith lui propose, en 1975, un contrat d'enregistrement avec Island Records. C'est l'époque de "Say it ain’t so, Joe", qui devient rapidement un album culte. Lui succéderont, entre autres, les opus "Between Us" (1979), "Voices" (1981), "Shade" (1983), "Restless" (1984) et "Sooner or Later" (1987), avec lesquels il obtient 6 disques d’or et de platine.
Quand nous l'avons rencontré, en 1994, il venait de sortir, au Canada, l'album "Innocence", qui comportait ses premiers succès en français sur des paroles de Luc Plamondon, "Comme des enfants qui jouent" et "Une femme, un homme" (en duo avec la chanteuse québécoise Marie Carmen).
Titus - Murray Head, c'est depuis Paris que vous répondez à nos questions, aujourd'hui, mais il y a peu de temps encore, vous étiez au Canada pour terminer un film du cinéaste québécois Yves Dion, "Le grand serpent du monde". Il ne s'agissait pas de votre premier tournage en français, il me semble ?
Murray Head - En effet. Mais c'était mon premier film au Québec. Le film sera visible en salle à partir de l'automne 1995.
Titus - C'est un scénario signé Monique Proulx, la romancière, et vous jouez le rôle principal, celui de Tom, un être insouciant dont la vie va basculer suite à une rencontre... J'imagine que vous avez eu beaucoup de plaisir à jouer ce film...
Ecouter la réponse de Murray Head, dans Calypso, sur CINN FM :
Beaucoup de plaisir, même si cela m'a demandé énormément de travail. J'étais pratiquement dans tous les plans. Je n'ai pas eu un jour de repos pendant un mois et demi ! Qui plus est, on a beaucoup tourné de nuit. On avait tendance à tourner une quinzaine d'heures nuit et jour, et à force, tu finis dans un état assez particulier ! Quand je suis retourné en Angleterre, après le tournage, je n'arrivais pas à dormir la nuit et je n'arrêtais pas de grignoter à 3 h du matin. C'est vachement compliqué, ce qui m'est arrivé. Ceci étant dit, même si c'était fatigant, c'était très beau et on était tous d'accord sur ce qu'on faisait. Le plus marrant et le plus intéressant, c'était de rencontrer et de parler avec les artistes québécois : il y avait des acteurs et des actrices dans le film que vous devez bien connaître mais que je n'avais, pour ma part, jamais rencontrés auparavant. Comme Gabriel Arcand ou Louise Portal.
Personne n'avait la grosse tête, contrairement à ce qu'on voit souvent en France. Le Québec, c'est un endroit complètement différent : c'est vrai qu'on y parle français, mais à part ça, il n'y a pas grand'chose en commun. C'est comme l'Amérique et l'Angleterre : il y a des différences énormes. En ce moment, j'ai tendance à préférer le Québec à la France parce que les gens ont beaucoup plus les pieds sur terre; il y a beaucoup moins de frime. Et côté créativité, la palette est assez grandiose ! Le Québec a été un pont culturel entre l'Europe et l'Amérique, et c'est ça qu'on cherche. C'est pour ça que je ne veux pas que le Québec devienne trop nationaliste. Ce qu'il peut apporter mondialement me paraît plus important que ce qu'il apporte pour lui-même !
Titus - Vous êtes originaire de Grande-Bretagne, vous tournez au Canada, vivez souvent à Paris... Un vrai citoyen du monde, non ?
A toutes pompes. Mon pays d'origine, je le connais depuis longtemps. Je ne dis pas qu'il n'y a plus rien à y découvrir, mais ce n'est pas aussi excitant que d'aller voir ailleurs et de parler une autre langue. Ca te permet une certaine liberté. Au début, je n'en étais pas conscient, mais après un certain temps, j'ai réalisé, à travers mes amis, que ma personnalité n'est pas la même lorsque je suis à l'étranger.
Titus - De la façon dont vous maîtrisez notamment l'anglais et le français, vous avez l'air de naviguer d'une identité à l'autre sans aucun problème. Etes-vous un caméléon ?
Ca dépend. Une anecdote : il y a quelque temps, je préparais un spectacle qui allait être présenté devant 15.000 personnes à Bercy, et j'ai demandé à une personnalité de la télé en France d'assister à une répétition. Je pensais que ce que je faisais était suffisant pour mériter un passage à la télé. Mais il m'a dit : "J'adore ce que vous faites, c'est incroyable, mais le problème, c'est que vous tombez dans la Manche. Vous n'êtes ni français ni anglais !" Ca devient une belle excuse... Parfois, je préfère me taire quand j'entends les Français parler contre les Anglais. A d'autres moments, ça me sert énormément parce que ça me permet une certaine objectivité que les autres n'ont pas.
Des fois ça m'aide, mais des fois, c'est un peu difficile... J'ai une tendance à traverser un peu le monde, voir des endroits, et si ça correspond à ma sensibilité, j'essaye de travailler dans ces territoires. J'ai toujours été amoureux de la France : quand j'ai commencé à y percer, dans les années 80, le pays vivait une profonde mutation. Du fait peut-être de l'arrivée de la Gauche au pouvoir, pour la première fois, à ma connaissance, on insistait sur l'idée de la France dans son ensemble. Ce n'était plus le temps de la division longtemps observée entre "Paris et les autres". Et ce qui est triste, c'est que quand la Droite est revenue au pouvoir, c'est redevenu "Paris et les autres". C'est dommage, parce que le Français de province est beaucoup plus intéressant. Il a mieux cerné ses priorités, est moins frimeur. Je me sens moins bien à Paris maintenant qu'il y a sept ou huit ans.
Titus - On parle beaucoup de vous ces jours-ci au Canada, du fait de la publication récente de votre album "Innocence", où l'on trouve pas moins de trois chansons en français. Je crois que c'était l'un de vos vieux rêves, de chanter ainsi en français, et c'est au Québec que vous l'avez réalisé, si on fait abstraction de la chanson "Maman", publiée sur un album précédent... Est-il vrai que les producteurs français n'étaient pas intéressés à vous voir chanter en français ?
Ecouter la réponse de Murray Head, dans Calypso, sur CINN FM :
C'est vrai. Chez Phonogram, on me disait à une certaine époque : "Ca vaut pas la peine, on va te prendre pour une pute ! Reste anglais et garde ton côté mystérieux !" C'était impossible à manoeuvrer ! Tandis qu'au Québec, les gens n'ont pas paru gênés, au contraire. C'est beaucoup plus libre. J'étais très surpris de voir comment les choses se passaient. Ce qui m'étonne, c'est que dans les années 60, des gens comme Cliff Richard chantaient tous en italien, en espagnol, en français... Ils faisaient leurs disques dans la langue des pays où ils essayaient de les vendre et personne ne disait rien... Je pense qu'en France, le côté anglophone donne du poids : c'est international; c'est plus cool. Ils ont vraiment un problème avec leur langue, ce qui est drôle car j'ai remarqué qu'il y a de plus en plus de rap en français qui marche, et que la langue française colle mieux avec le rap, dans certains cas, que l'anglais. C'est intéressant qu'une langue puisse se trouver plus à l'aise dans un contexte plutôt que dans un autre... Jusqu'à présent, les Français disaient toujours : "Ah; ça ne sonne pas aussi bien qu'en anglais, qui est plus aigu et se chante mieux !" Il faut croire qu'ils n'écoutent pas ce qui sort du Canada, parce que là on arrive à chanter en français avec un côté aigu qui est très puissant. Mais je crois que le fond de la question est un vieux problème colonial. Quelque chose qu'on aura toujours du mal à effacer. Moi, je me trouve en train de lutter pour les artistes québécois en France quand j'entends les gens dire : "Ouh, ce n'est pas la même langue, ce n'est pas la même chose". Ce à quoi je réponds qu'en effet, les chanteurs québécois sont parfois nettement meilleurs que ceux qu'on trouve en France. On arrive à les faire connaître un à un, mais si on faisait un matraquage, ça risquerait de faire un malheur. Ils ont peur de ça, j'en suis sûr !
Titus - Je voulais qu'on évoque l'une de vos grandes chansons, "Children only play", publiée une première fois en 1981 sur l'album "Voices". Elle a été reprise en français justement sur l'album "Innocence", avec un texte de Luc Plamondon, "Comme des enfants qui jouent". Vous-même, comment avez-vous vécu la transposition d'une langue à l'autre sur cette même musique ?
C'était pas compliqué parce que Luc, comme d'ailleurs pas mal d'auteurs, a du mal à traduire. Il préfère, pour des tas de raisons, écrire une chanson originale. "Children only play" avait été chantée en 1980, et j'y étais peu revenu par la suite. J'ai donc pu prendre un peu de recul avant de la retravailler... Le fait de la reprendre en français en faisait une nouvelle chanson en quelque sorte. On lui a aussi donné un traitement moderne, en comparaison avec les possibilités techniques d'origine. Certaines personnes pensent que lorsqu'une chanson est sortie, c'est fini. On n'a pas à y revenir. Mais on a eu tellement de recyclage dans les dernières années avec les compils, "best of" et tout ça, que tout a été bousculé au point qu'il n'y a plus de ligne claire. Heureusement, on arrive maintenant à réenregistrer certaines choses.
Par exemple, je viens de réenregistrer "Say it ain't so, Joe". Ce, pour plusieurs raisons. A l'époque de sa sortie, les droits ne m'appartenaient pas, et j'ai eu un litige avec l'ancien producteur. Il refusait qu'on enregistre une version plus courte de la chanson pour les radios : du coup, on a peut-être vendu beaucoup de 33 tours mais je crois que la chanson aurait pu être améliorée si on l'avait raccourcie et retravaillée pour la radio. C'est donc ce que je viens de faire; j'ai ajouté de la batterie, j'ai changé le milieu. Au début, j'ai eu un peu peur. Tout le monde disait : "C'est ta carte de visite; tu ne devrais pas tripoter avec ça, tu n'arriveras jamais à faire aussi bien qu'avant". Maintenant, tout le monde estime que ce n'était pas une si mauvaise idée... Pour ma part, je crois qu'une chanson peut toujours être améliorée... Dans les années 80, j'étais poussé à écrire et enregistrer des choses assez vite pour que ça corresponde avec l'organisation d'une tournée, etc. Mais en définitive, certaines de ces chansons n'avaient pas eu assez le temps de respirer pour trouver leur propre structure. Il y en a plusieurs comme ça, telles "How many ways" et "Los Angeles", que j'ai réenregistrées après les avoir chantées en tournée, après avoir découvert qu'elles avaient besoin d'un changement de structure ! Et que le texte avait besoin d'être retouché. Certains me disent que ça ne se fait pas, mais pour moi, il est important de faire aboutir mon travail autant que possible, jusqu'à ce que la chanson s'installe bien... Van Morrison a dit la même chose, c'est qu'une chanson, heureusement, elle ne peut pas être coincée par le calendrier des maisons de disques ou des managers qui veulent se faire du fric le plus vite possible. Elle a sa propre évolution. C'est l'oeuvre qui compte et c'est ça qui va rester ! Mon avantage, c'est d'être depuis peu propriétaire de mon catalogue à 100 %. Cela me donne une liberté que beaucoup d'artistes n'ont pas !
Ecouter un extrait de "Say it ain't so, Joe", interprétée "live" par Murray Head en duo avec Tahures Zurdos :
Titus - Le Canada pourrait apparaître comme un marché de prédilection pour un Anglais qui chante aussi en français, non ?
Ecouter la réponse de Murray Head, dans Calypso, sur CINN FM :
Ca a toujours été un peu ma vie. J'ai toujours évité les créneaux, les étiquettes. Il y a des pays où cette mentalité passe bien, et d'autres où on ne supporte pas ça du tout. L'Amérique est tellement corporatiste que si tu ne ressembles pas à quelqu'un, tu n'as pas de créneau. L'Angleterre est un peu comme ça aussi, ce qui est drôle pour un petit pays. En France, c'est aussi un peu redevenu comme ça. Moi, je trouve que c'est aberrant qu'on me demande : "T'es comme qui ? C'est quoi ta musique ? File-moi une comparaison". J'ai du mal à établir des comparaisons et j'ai du mal à expliquer. Je trouve que la musique ne doit pas être expliquée aussi facilement ! Dès qu'on fait ça, on tombe dans un autre monde qui te juge par la grandeur du succès, à travers le nombre d'unités qu'on a vendues. Qui te juge par ton âge, ou par d'autres moyens. Dès qu'on accepte l'idée d'étiquette, on commence à être préjugé, et ça je trouve un peu triste.
Titus - Certaines des chansons anglaises d'"Innocence" étaient déjà parues en Europe dans le cadre d'un album intitulé "Wave", en 1989, et je crois que vous avez dit que, de vos récents albums, "Wave" était celui qui vous ressemblait le plus. Est-ce qu'on peut vous demander pourquoi ?
C'est l'époque où je me suis senti le moins censuré. Ma femme a commencé à sortir avec quelqu'un d'autre après 20 ans de mariage. Il n'y avait vraiment pas de place pour moi dans la maison... C'est une époque où, pour la première fois, ma femme ne regardait pas au-dessus de mon épaule pour voir pour qui les paroles étaient écrites. C'est la première fois que je travaillais avec des musiciens qui ne me demandaient pas pour qui les chansons étaient créées. Je me sentais très à l'aise. Toute ma vie, quand je disais que ce n'était pas écrit pour quelqu'un et que ça venait de mon imagination - provoquée par pas mal d'observations -, en général, on me répondait que ça décrivait forcément quelqu'un de mon entourage.
Titus - L'album "Wave" est très intimiste, et on le sent très personnel. Vous avez aussi su y mettre des instruments de musique peu utilisés par vous jusqu'ici, comme la mandoline. Ca crée un climat très acoustique.
C'est la couleur du disque, en effet. C'est parti d'un raisonnement intimiste. Ce qui s'est passé, c'est qu'en 1988, j'étais tout prêt à abandonner la musique parce que je n'arrivais pas vraiment à attirer les majeures. Elles étaient en pleine panique : la crise était profonde. J'avais du mal à voir comment je pourrais faire surface dans ce marasme. Je venais de faire un disque avec Steve Hillage, avec beaucoup de synthés, et dont le résultat ne me plaisait pas. Il n'y avait pas la tactilité qu'on trouve normalement dans mes chansons. Et j'étais très découragé... Mais des amis musiciens m'ont dit qu'il fallait continuer. Au départ, notre idée était de produire du matériel que nous pourrions jouer en concert. On ne pensait même pas à faire un disque. On a fait les répétitions à la maison et, pour la première fois, je me trouvais avec des instruments acoustiques, ce qui me permettait de chanter sans micro. J'ai trouvé des tas de nuances et des textures que j'avais oubliées dans ma voix, dans mes compositions. C'est parti de la maison, et c'est un thème auquel je suis resté attaché quand on a commencé à présenter ce spectacle. On a essayé de garder cette intimité. Au premier concert, des roadies ont mis les amplis à part pour remplir la scène, et j'ai compris que le seul moyen de faire comme à la maison serait de reproduire l'ambiance de mon salon sur la scène... On y a donc mis des canapés, la télé, un bar et des boissons. Ca prenait tellement de place sur scène que les musiciens ont pu ainsi retrouver cette intimité. Ca se voulait un peu comme une célébration de la spontanéité ! Et on observe la spontanéité généralement avant le passage en studio. On a tendance à expérimenter davantage durant cette phase. Certains disent : "Ouais, c'est bien ce que vous avez fait, mais c'est pas la même magie que la maquette". Dans la même veine, des gens qui ont assisté aux répétitions disent qu'il y avait une certaine magie, une interaction entre les musiciens qui se trouve moins sur scène. Et c'est vrai que cette spontanéité se perd facilement. Alors moi, j'ai essayé de la préserver jusqu'au dernier moment. Je pense que j'ai gardé cette fidélité à mes racines, car c'est quand même comme ça que j'ai commencé ! Le problème, c'est le wattage. Il y a toujours besoin de s'éclater à travers le rock'n roll parce que c'est plus puissant, plus fort. On sent la batterie dans l'estomac et c'est beaucoup plus physique ! Ca permet aux gens de sortir leur agressivité sans faire du mal à personne.
Visionner "One night in Bangkok" ; en 1985, Tim Rice, auteur incontournable de comédies musicales, et Björn Ulvaeus et Benny Andersson, du groupe suédois ABBA, demandent à Murray Head d’interpréter le rôle principal dans la comédie musicale "Chess". Murray chante le titre "One Night In Bangkok", qui devient un succès mondial (numéro 1 dans 12 pays, et numéro 3 aux USA). Afin de promouvoir l’album, il rejoint le "cast " et l’Orchestre Symphonique de Londres pour une tournée européenne.
Titus - Pour conclure cette interview, j'aimerais qu'on évoque une autre des chansons de l'album "Innocence", "All eyes are on the West". Vous mettez le doigt, dans cette chanson, sur une question d'actualité.
Les éléments biographiques sur Murray Head ont été compilés à partir du site officiel de Murray Head.
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