14.02.2007
Alpha Yaya Diallo : "Un jour, le monde sera uni !"
Parmi les nombreux artistes reçus dans les salons exigus de la Calypso, à l'antenne de CINN FM, entre 1992 et 1996, certains sont revenus à plusieurs reprises, à l'image du guitariste et chanteur guinéen Alpha Yaya Diallo. Plusieurs raisons à cela : Alpha est, d'une part, l'une des plus grandes références de la scène world au Canada (il est basé depuis des années à Vancouver, en Colombie-Britannique); d'autre part, c'est aussi et surtout un musicien très actif, dont l'actualité discographique ou scénique a toujours été extrêmement féconde. Trois fois nommé ou récipiendaire des fameux prix Juno (décernés par l'industrie du disque canadienne), Alpha Yaya Diallo s'est bâti une solide réputation partout où il est passé. Lors de notre première rencontre, le 9 novembre 1995, le chanteur africain a longuement évoqué ses origines guinéennes.
Titus - Alpha Yaya Diallo, j'aimerais tout d'abord que vous nous disiez pourquoi vous vous êtes établi au Canada ?
Alpha Yaya Diallo - J'ai émigré au Canada en 1992, à la suite d'une tournée que j'effectuais en Amérique du Nord avec le groupe Fatala. Avant ça, j'habitais en Hollande. Je suis tombé amoureux de ce pays, que je trouvais vaste... Et je trouvais les gens gentils. D'ailleurs, ma copine est canadienne. Tous ces aspects m'ont attiré.
Titus - Vous êtes originaire de Guinée. Dans quelles circonstances avez-vous commencé à jouer de la musique ?
J'ai commencé très jeune, à l'école primaire. Je me suis mis à la guitare d'emblée, et par la suite à la batterie. Je participais souvent à des récitals, et à toutes les manifestations culturelles de l'école, du primaire jusqu'au secondaire, puis à l'université. Vous savez, en Afrique, la musique est un peu partout, dans les rues, en famille, et à l'école. Et c'est très jeune que j'ai fait le choix d'en faire mon activité professionnelle.
Titus - On vous connaît surtout comme guitariste, mais vous êtes en fait multi-instrumentiste !
Disons que la guitare est l'instrument qui m'a le plus souvent accompagné. En Afrique, les jeunes ne s'intéressent pas beaucoup à la guitare. Dans la région où j'étais, il n'y avait pas beaucoup de jeunes guitaristes. Je me suis dit que c'était une opportunité pour moi ! L'une de mes connaissances était directeur d'un magasin où l'on vendait des guitares d'occasion, et elle m'en a fait cadeau. Cependant, je ne suis jamais allé à l'école pour apprendre à en jouer. Il a fallu que je me débrouille.
Titus - C'est vrai qu'il y a finalement peu de guitaristes chez les musiciens africains...
Ca commence à changer maintenant, mais à l'époque, il y a dix ou vingt ans, l'accès aux instruments n'était pas facile. En Afrique, la décentralisation est très faible et quelqu'un qui vit dans un village ou dans une région éloignée d'une grande ville n'a pas accès à tout. Il faut qu'il se trouve un moyen d'aller dans une grande ville pour aller se procurer une guitare. Et puis, il faut pouvoir se payer l'instrument. Tout le monde n'a pas l'argent nécessaire ! Alors, le plus souvent, on jouait des instruments qui se trouvaient dans tous les foyers : le tam-tam, le balafon, la kora, etc. D'autre part, les parents ne soutiennent généralement pas les enfants qui souhaitent devenir musiciens. Pour eux, la musique n'est pas rentable. J'ai eu des problèmes avec ma famille. Mon père, qui ne croyait pas à ça, me disait qu'il voulait que j'obtienne un diplôme universitaire et que j'oublie la guitare. Mais je me suis accroché...
Titus - Il a donc fallu que vous alliez contre vents et marées pour réussir à réaliser votre projet ? D'autant que votre père vous avait incité à commencer des études de médecine...
En fait, j'ai étudié l'agriculture et je me suis spécialisé en génétique végétale. J'ai donc un diplôme en génétique de la Guinée, mais je ne l'ai jamais utilisé. Quand j'étais à l'université, je me suis investi dans les groupes musicaux et j'ai même dirigé l'orchestre universitaire à Conakry, les "Fils du Raïs". Grâce à cette activité, je me suis fait connaître par d'autres groupes de la capitale.
Titus - Vous avez, je crois, pas mal voyagé avec cette formation des "Fils du Raïs" ?
Surtout en Afrique. Par la suite, j'ai signé avec le groupe "Fatala", avec lequel j'ai beaucoup tourné en Europe, notamment en Hollande.
Titus - Pourrait-on revenir sur votre expérience au sein de la formation "Fatala", un groupe qui a signé avec l'étiquette Womad, bien connue dans le milieu des musiques du monde...
Fatala est un groupe guinéen basé en Hollande. Ils avaient besoin de musiciens et m'ont proposé un contrat. Je les ai accompagnés en Allemagne, en Italie. Ca m'a beaucoup plu de travailler avec ce groupe; j'ai beaucoup appris professionnellement et ça m'a donné quelques sous pour vivre en Europe.
Titus - Est-ce que vous avez participé à un enregistrement avec Fatala ?
Oui, on a réalisé plusieurs enregistrements sur scène, mais ceux-ci n'ont pas été publiés parce qu'on n'était pas tellement sûrs de la qualité. Par contre, on n'a pas fait d'enregistrement en studio. Le CD "studio" de Fatala avait été enregistré avant mon arrivée. Il a simplement été remixé quand la formation a obtenu son contrat avec Womad.
Titus - Sur votre premier album, "Néné", qui a été en nomination pour le prix Juno du meilleur enregistrement de musique du monde, vous proposez une version très originale de "Yeke Yeke"..., la chanson popularisée en Occident par Mory Kanté... Comment définiriez-vous la notion de yeke yeke ?
Yeke Yeke est un chant très populaire en Guinée et c'est Mory Kanté qui l'a fait connaître au monde entier. Le yeke yeke peut être défini de plusieurs manières. Pour simplifier, disons que ça fait allusion à une façon de s'habiller, de parler ou de faire les choses. La version que je chante comporte des paroles qui diffèrent quelque peu de la version originale...
L'instrument dont joue Mory Kanté est la kora, un instrument que vous imitez d'ailleurs formidablement à la guitare... Pouvez-nous nous parler de cet instrument et de la manière dont vous êtes parvenu à recréer ce son si particulier avec une guitare ?
La kora est un instrument qu'on utilise beaucoup en Afrique de l'Ouest, en Guinée, au Sénégal et au Mali. C'est un instrument d'origine mandingue qu'utilisent les griots.
Ecouter la réponse d'Alpha Yaya Diallo, dans Calypso, sur CINN FM :
Il était traditionnellement utilisé sans instrument électrique, mais plutôt avec le balafon, le djembé, etc. Mais avec cette nouvelle génération, la génération moderne de la musique africaine, on cherche à utiliser la kora, le balafon avec les autres instruments électriques comme la guitare basse, l'orgue et la batterie. Tout ça pour avoir une nouvelle musique africaine, celle de la nouvelle génération, parce qu'il faut être créatif ! La kora est un instrument de vingt-huit cordes et très difficile à jouer. Personnellement, je ne joue pas de la kora, mais je parviens à l'imiter. D'abord, il faut connaître le style et le son particulier de la kora. Pour parvenir à un son identique, il faut jouer avec le réglage de la guitare. Les cordes de la kora sont en nylon. Avec une guitare métallique, c'est difficile. C'est un jeu. Il faut avoir le feeling...
Titus - Quand on parle de votre musique, on évoque un style mandingue et foula que vous entremêlez à des sonorités jazz contemporaines. Pouvez-vous nous décrire ces deux styles traditionnels ?
L'empire du mandingue, c'est le Mali. En Guinée, on a quatre provinces, et chacune d'elles a une ethnie bien définie. En haute Guinée, par exemple, on a les Malinké, c'est-à-dire les gens de l'empire mandingue. En moyenne Guinée, on a les Peuls. Moi, je suis Peul. Mais, comme mon père était médecin fonctionnaire, on a fait les quatre provinces et j'ai appris la guitare dans la région mandingue, ce qui explique que j'ai ce style. Etant d'origine peule, j'ai aussi hérité du style foula, d'influence orientale car 95 pour cent des Peuls sont musulmans. J'ai réussi à combiner toutes ces influences pour créer mon propre style. N'oubliez pas non plus que j'écoutais beaucoup la musique contemporaine, américaine notamment, tels que George Benson, ou Mark Knopfler des Dire Straits. J'écoute beaucoup de musiques.
Titus - Et que pensez-vous de l'évolution de la musique africaine ?
La musique évolue beaucoup en Afrique. Certains musiciens se contentent de perpétuer la tradition. La génération montante veut vendre ses produits. Pour cela, il est nécessaire d'être ouvert et d'arriver à se faire comprendre par davantage de monde. Mon objectif, en musique, n'est pas de reproduire ce qui a déjà été fait. Beaucoup d'Africains, même quelques grands noms, ont abusé des synthétiseurs. Youssou N'Dour, lui, n'abuse pas. J'aime ce qu'il fait. Je l'ai rencontré dernièrement sur un festival et, chez lui, la tradition demeure très forte. Lors d'un récent voyage en Afrique, j'ai remarqué que les grands griots, les conservateurs même de la musique africaine, cherchent à utiliser les drum machines ou d'autres instruments électroniques alors qu'il y a là-bas des instruments d'une valeur historique qu'ils n'utilisent presque plus. La musique africaine a besoin d'évoluer : le mixage entre tradition et moderne m'apparaît une excellente chose, mais il ne faut pas en abuser !
Titus - Depuis votre arrivée au Canada, en 1992, vous avez fondé le groupe Bafing. Est-ce que vous êtes satisfait de l'accueil que vous a réservé le public canadien ?
A mon arrivée, il y a quatre ans, mon objectif était d'apprendre la langue et m'intégrer. Mon groupe a été fondé il y a deux ans. Je trouve que ça marche plutôt bien. A Vancouver, on a déjà un large public. Dans la plupart des provinces canadiennes, on est le groupe africain le plus connu ! Il faut être patient !
Titus - Je voudrais aussi qu'on parle des cinq langues dans lesquelles vous chantez : le sousou, le malinké, le foula, en plus du français et de l'anglais.
Je chante peu en anglais. Je parle anglais mais j'ai peur de chanter dans cette langue car je crains d'être critiqué. Je le fais petit à petit, en intégrant quelques mots ici ou là, comme le fait Youssou N'Dour, des fois. Sinon, je chante dans les quatre langues de la Guinée.
Titus - L'une de vos chansons, "Yaadu", parle d'aventure. C'est un peu votre histoire, non ?
Ecouter la réponse d'Alpha Yaya Diallo dans Calypso, sur CINN FM :
Quand j'étais jeune, j'ai toujours rêvé d'aventure... Je me demandais comment les gens vivaient en Europe ou en Amérique. Je me demandais aussi s'il me serait permis d'y aller un jour. J'ai dit à ma mère : "Ecoute, j'aime l'aventure; il faut que j'y aille. Parce que quand je vois les maisons, les voitures à la télé en Afrique, j'ai envie de voir tout ça de mes propres yeux !" La première fois que j'ai vu la neige, en Hollande, j'en ai mangé. (Rires) L'aventure a été une très grande expérience pour moi, et je ne finirai jamais de la chanter...
Titus - Vous évoquez aussi dans vos textes l'avenir de l'Afrique, et notamment la question de l'unité africaine. C'est un sujet qui vous tient à coeur ?
oui, c'est une préoccupation majeure. Je lutte pour la paix. Je veux que l'Afrique soit un continent de paix, que les gens se retrouvent et travaillent ensemble. Les choses ne sont pas tellement mûres pour que les Africains comprennent le sens de la démocratie même. Ca, c'est le problème majeur, parce qu'en fait, les Africains sont fatigués des chefs qui ne veulent pas quitter le pouvoir. Il faut lutter pour la paix et la démocratie. La fin de l'apartheid m'a donné beaucoup d'espoir, et cela me fait dire qu'un jour, le monde sera uni.
Voir le clip de la chanson "Freedom", hymne à la liberté des femmes africaines. (Patience, le démarrage du clip n'est pas immédiat) :
19:45 Publié dans Rencontres africaines | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Musique africaine, Guinée, Alpha Yaya Diallo, guitariste, Canada, Colombie-Britannique
07.02.2007
Véronique Martin : "La photo, c'est un peu comme la cuisine !"
Envie d'horizons lointains, de dépaysement ? Une petite escapade dans les pays chauds nous ferait peut-être du bien pour nous aider à tenir le coup jusqu'à la fin de l'hiver... Franchissons donc le mur d'un même élan. Téléportons-nous au Mozambique, d'où la jeune photographe française Véronique Martin (ci-contre) nous parle de sa passion pour la photo, un art qu'elle pratique depuis ses plus jeunes années et qu'elle n'hésite pas à comparer à la cuisine, car "tout le monde la pratique, avec plus ou moins d'ardeur, avec plus ou moins de goût, plus ou moins d'inspiration et de réussite, aussi..."
Titus - De quelle région es-tu originaire ?
Véronique Martin - Je suis née à Briancon, dans les Hautes-Alpes, et y ai vécu mes 18 premières années, avant d'aller faire mes études à Lyon. C'est une région à laquelle je suis très attachée.
Titus - A quand remonte ton intérêt pour la photographie ? As-tu compté dans ton environnement des personnes qui t'ont communiqué cette passion ?
Très jeune, j'ai eu un appareil dans les mains. Si mes souvenirs sont bons, j'avais moi-même demandé à en avoir un, vers 5-6 ans. Mais c'est plutôt vers l'âge de 16 ans que j'ai commencé à plus m'y intéresser. J'étais avec mon père en Suède et je le voyais, avec son propre appareil, prendre beaucoup de temps pour faire des photos, bien cadrer, dans des positions qui ne m'étaient pas habituelles jusqu'alors. Le déclic s'est fait à ce moment-là.. L'année suivante, j'ai commencé le travail de laboratoire dans mon lycée, et là, c'était parti ! J'ai intégré, après le bac, une école de photo à Lyon, formation de deux ans, sur tous les domaines de la photo (publicité, mode, reportage, travaux plus personnels)...
Titus - Comment définirais-tu l'art de la photographie, aujourd'hui, à une époque où chacun est un tant soit peu photographe ?
J'ai tendance à penser que la photographie est comme la cuisine. Tout le monde la pratique, avec plus ou moins d'ardeur, avec plus ou moins de goût, plus ou moins d'inspiration et de réussite, aussi. On est inondé de saveurs, d'odeurs.. et d'images... Et puis, des fois, on a envie d'aller au restaurant, ou d'aller voir une expo photo...
Titus - Es-tu parvenue à en faire ton métier immédiatement à la fin de tes études ?
Non. J'avais 19 ans quand j'ai fini mes études et étais - et suis d'ailleurs ! - encore très timide. Et donc, je n'osais pas aller vers les gens pour monter et proposer mon travail, plutôt tourné vers le monde du spectacle à ce moment-là. Deux ans après l'école, j'ai donc entrepris de faire une formation en informatique (Photoshop, X-press.. ) mais au lieu d'une formation, j'ai trouvé un boulot dans un journal et cela a été, pour le coup, la meilleure formation que je pouvais imaginer. J'y suis restée deux ans et suis ensuite partie en Afrique.
Titus - Lorsque tu te promènes l'appareil en bandoulière, que recherches-tu ? Quelle est ta façon de travailler ? Cherches-tu la spontanéité, ou est-ce que chaque tableau est pensé, un peu à l'image d'un peintre ?
De plus en plus, je recherche l'intime. En voyage, je ne me sens que très rarement à l'aise en ville, dans la rue, pour prendre des images. J'essaie d'aller à la rencontre des gens et de leur intérieur, dans les petits détails de leur vie. Le mot "présence" est toujours dans mon esprit. Un rideau, un objet, est comme une trace de la présence humaine. Rien n'est decidé à l'avance, la lumière, les lignes me guident.
Titus - Comment expliques-tu ton attachement au noir-et-blanc ? Ne fais-tu jamais de photos en couleur ?
J'ai de plus en plus envie de travailler en couleur, mais n'ai pas encore franchi le pas, ou petitement. Je suis au Mozambique actuellement et quatre films sur cinq, dans mon sac ,sont des films noir et blanc... Ce que je fais en couleur est tres différent de ce que je fais en noir et blanc.
Titus - A partir de quand s'est développée ta passion pour le voyage ? Avais-tu d'emblée des idées précises des contrées que tu souhaitais aller photographier. Qu'est-ce qui guide tes pas vers tel ou tel pays ?
Mon premier voyage en Afrique a été le fruit du hasard. Ce n'était pas le continent où je voulais aller. Je souhaitais rester en Europe, et aller notamment photographier l'Europe de l'est. J'avais même décidé de quitter mon travail au journal, en avril, pour que les conditions météorologiques soient meilleures... Comme je l'ai dit tout à l'heure, j'ai eu l'occasion de voyager avec mon père vers l'âge de 15 ans (Suède, Norvège, Pays-Bas, Portugal, etc.). Ce sont ces années-là qui m'ont insufflé le goût du voyage, et aussi le besoin de voir, par moi-même, à quoi ressemble le monde. Chaque voyage effectué depuis 2003 a été le fruit de rencontres...
Titus - Tu es notamment allée à la rencontre d'enfants sourds au Burkina Faso... Peux-tu nous en dire plus ?
Fin 2002, je savais que quelques mois après, je quitterais mon travail, et je cherchais une destination (plutôt en Europe de l'est). Je consultais pas mal Internet, peut-être aussi pour trouver éventuellement des gens qui auraient souhaité partir avec moi, et je suis tombée sur une annonce de cette école de sourds, qui cherchait des soutiens. Je me suis dit que ce que je pouvais peut-être leur proposer, c'était des images pour leur promotion. J'y suis donc allée. Je n'ai pas forcement beaucoup de choses à dire sur cette expérience. J'ai fait des photos, en noir et blanc, qui n'ont eu que très peu de succès à leurs yeux (le noir et blanc et mon style d'images paraissent souvent bizarres sur le continent africain... Les gens ne sont pas du tout habitués à cela).
J'ai eu aussi beaucoup de mal avec la facon dont était gérée l'école, la différence entre les grands et bons discours et leur application au quotidien avec les enfants. Disons que cette expérience a été l'occasion de mettre un pied en Afrique, ce que je ne regrette pas. Je suis partie en avril 2003, suis restée six mois au Burkina et au Bénin, suis rentrée un mois en France et suis immédiatement repartie pour huit mois (Burkina, Niger, Togo, Bénin), puis à nouveau cinq mois (Burkina et Mali) et encore trois mois dans ces deux pays. Puis trois nouveaux mois en Afrique du sud. Et à présent, je passe trois mois au Mozambique.
Entre ces voyages africains, je suis allée un mois en Pologne et en République tchèque avec mon père (dix ans après...) Comme je le disais précédemment, l'Europe de l'est m'intéresse. Je suis allée en Biélorussie en 1999 dans le cadre de ma formation à l'école de photo et cette expérience reste gravée jusqu'a présent dans ma mémoire. Etre en Europe et vivre dans de telles conditions m'avait paru à l'époque hallucinant. L'Europe de l'est est chargée d'histoire, et cela m'intéresse de voir ce que sont aujourd'hui les vestiges de ce passé.
Titus - As-tu beaucoup exposé ? Quel accueil as-tu reçu jusqu'ici ?
J'ai très peu exposé jusqu'à présent, peut-être parce que j'avais la sensation de ne pas avoir trouvé ma propre direction photographique. Depuis un an (la majorité des images du site ont été réalisées cette dernière année), je me sens beaucoup mieux dans ce que je fais, je l'assume mieux et me sens plus capable de le proposer. Reste à passer à l'action et vaincre ma timidité...
Titus - En 2005, tu as été invitée à être l'assistante du célèbre photographe africain Malick Sidibé. Peux-tu nous raconter cette expérience et nous dire ce que ça t'a apporté ? Est-ce que d'autres voyages, rencontres, ont été générés par cet échange ?
Titus - Quand as-tu eu l'idée de lancer ton site internet ? A qui en as-tu confié la réalisation ?
Ca fait un an que le site est lancé, mais pas sous cette forme. Il y avait, au départ, trois images par page, mais on m'a reproché le manque de lisibilité des images (trop petites), il a donc été change le mois dernier. C'est un ami qui assure sa réalisation.
Titus - Le site est vraiment très beau, d'une sobriété qui met plutôt bien en valeur ton travail photographique. Quelle est, pour toi, la finalité d'un tel site ?
En voyage, je rencontre beaucoup de gens qui me demandent ce que je fais. Mon travail est difficile à décrire, et je n'ai pas tout le temps des images en poche... C'est une vitrine.
Titus - Est-il possible de se procurer des tirages de tes photos ?
Oui. La majorité des images présentes sur le site peuvent être tirées jusqu'à 1 m de côté.
Pour l'instant, je suis au Mozambique jusqu'au 20 avril. Après... Pourquoi ne pas commencer vraiment un travail sur mon lieu d'origine, en couleur... ?
Merci à toi, Claire de m'avoir fait découvrir Véronique Martin. Et merci, Véronique, pour cet échange épistolaire depuis le Mozambique. Vive Internet !
Les photographies qui illustrent cette interview sont toutes de Véronique Martin et peuvent être consultées sur son site : c'est ici !
12:35 Publié dans Rencontres africaines | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Photographie, Véronique Martin, Afrique, Europe de l'Est
30.10.2006
Lokua Kanza : "Quand tu es sincère, le public le ressent"
Originaire de la République Démocratique du Congo (ancien Zaïre), Lokua Kanza fait partie de ces musiciens qui auront profondément renouvelé la musique africaine. Multi-instrumentiste génial, doté d'une voix dont la tessiture complexe ne cesse d'étonner, Lokua Kanza venait d'enregistrer son tout premier album éponyme lorsque nous l'avons rencontré, en 1994.
Titus - Lokua Kanza, tu viens de publier il y a quelques mois ton premier album dont tu assures en ce moment la promotion aux Francofolies de Montréal. L'accueil est bon ?
Lokua Kanza - Je connaissais déjà un peu le public québécois pour m'être produit au festival d'été de Québec. Je ne dis pas ça seulement parce que je suis ici, mais il faut avouer qu'il y a au Canada de très bons chanteurs. Le public est exigeant et a du goût. Et l'accueil a été très chaleureux. C'était super ! J'avais que trente minutes pour chanter. On a fini le concert avec une "standing ovation". Ca fait vraiment chaud au coeur !
Titus - Jusqu'ici, les amateurs de musique africaine ont été habitués à des formations très orchestrées, qu'il s'agisse de Mory Kante, de Toure Kunda et d'autres encore. Ta musique au contraire repose sur une instrumentation acoustique, et même parfois exclusivement vocale, sur ce premier album qui tranche avec le reste de la production africaine de la dernière décennie... A ton avis, les musiciens africains ont-ils trop accepté de faire des compromis dans les studios occidentaux dans les années 80 ?
Lokua Kanza - Je pense, sincèrement, que certains ont fait beaucoup de compromis. Ca se comprend dans certains cas, mais pas toujours. Quand on est artiste, cela veut dire qu'on accepte quelque part certaines souffrances. Quand je dis souffrance, c'est de ne pas céder à la tentation du gain rapide. Quand on a envie d'avoir rapidement de l'argent, on perd son âme. Perdre son âme, pour l'artiste, cela revient à perdre ta connaissance, ta valeur, tout ce qui est profond. Moi, je pensais qu'il me fallait attendre d'avoir les moyens de faire mon disque comme je le ressentais. Le public est très ouvert et sensible. Quand quelque chose est sincère, le public le ressent.
Ecouter la réponse de Lokua Kanza dans Calypso, sur CINN FM :
Titus - Ta démarche s'inscrit dans la continuité de la chanson traditionnelle zaïroise. Est-ce vrai que les chants de ta mère ont beaucoup influencé ton répertoire ?
Lokua Kanza - C'est vrai. Ma maman est rwandaise, et cette musique rwandaise est une musique très très douce. C'est une musique aérienne, un peu comme la musique indoue. Ce qui m'a beaucoup marqué, en Europe, ici ou ailleurs, c'est qu'on connaît vraiment très mal cette musique. Ma mère chantonnait tout le temps, elle avait une superbe voix, mais être chanteur en Afrique, c'est pas un métier. Quand tu chantes, on dit que c'est bien pour les fêtes, mais on n'imagine pas de devenir professionnel.
Titus - En ce qui te concerne, tout a commencé alors que tu étais très jeune. C'est dans les églises que tu as fait tes premiers pas dans la chanson...
Lokua Kanza - Quand j'étais petit, je partais tous les dimanches à l'église, et je voyais d'autres petits qui y chantaient. Cela me faisait très envie. Je suis allé rencontrer le dirigeant de la chorale. Il m'a écouté et il a dit : "La voix n'est pas mal, on va essayer..." Et j'ai commencé comme ça, à l'âge de 8 ans.
Titus - Après, il y a eu le conservatoire, où tu as étudié la guitare classique, mais je crois que ton premier tremplin fut fourni par la diva Abeti, l'une des grandes stars du Zaïre. Tu peux nous raconter ?
Lokua Kanza - Deux petits copains à moi, qui devaient avoir 12 ou 13 ans, étaient souvent dans la famille Abeti. Ils m'ont écouté jouer et m'ont dit : "Mais pourquoi tu n'irais pas voir tantine ?" Un jour, je suis parti là-bas. Son mari, qui est son manager, m'a auditionné, et j'ai commencé à l'accompagner à l'âge de 19 ans, et ce pendant environ deux ans. C'est un très beau souvenir pour moi. C'est vraiment là que j'ai appris le métier de musicien professionnel.
Titus - Ton cheminement s'est ensuite poursuivi en Côte d'Ivoire, puis en France, aux côtés de Ray Lema... Une expérience très porteuse, non ?
Lokua Kanza - Je suis arrivé en 1984 en France, et là je suis parti directement dans une école de jazz. Après ça, j'ai rencontré Ray Lema, et une autre expérience a débuté. C'est avec lui que j'ai commencé à effectuer mes premières tournées en Europe. C'est un excellent musicien, un excellent conservateur, quelque part, de la musique africaine.
Titus - Il y a eu également l'étape avec le grand Manu Dibango, du Cameroun, pour lequel tu as intégré le "Soul Makossa Gang"...
Lokua Kanza - J'ai fait deux ans avec lui. C'était un vieux rêve d'enfant. Je voulais vraiment travailler avec Manu Dibango depuis que j'avais 20 ans. Travailler avec ce grand bonhomme, c'était quelque chose. Manu Dibango est celui qui m'a donné le premier la chance de chanter une chanson en première partie de lui, tous les soirs. C'était un beau tremplin ! Tu es en face du public; tu commences à sentir ce que c'est que le trac...
Titus - Certaines de ces étapes ont constitué un formidable apprentissage en vue de ta propre carrière en solo, non ? L'envie de voler de tes propres ailes commençait-elle à se faire jour ?
Lokua Kanza - Absolument. Je faisais pas mal de petits trucs de mon côté depuis un moment, mais je ne me sentais pas prêt. Après Ray Lema, j'ai quand même fait une maquette. Je suis allé voir des maisons de disques qui m'ont dit : "Ce n'est pas la musique africaine !" Quand tu es en face de gens qui ne connaissent pas la musique africaine et qui en ont une idée préconçue, tu ne dis rien et tu t'en vas... Tu discutes pas, c'est pas la peine...
Titus - Auraient-ils souhaité que tu fasses des compromis ?
Lokua Kanza - Peut-être... Moi, comme je suis un peu têtu en ce qui a trait à ma musique, je me suis dit qu'il valait mieux laisser tomber.
Titus - Si on devait chercher à te qualifier, préférerais-tu qu'on dise de toi que tu es un poète ou un conteur ?
Lokua Kanza dans Calypso :
Lokua Kanza - Je pense que c'est un compliment quand on me dit poète. Je ne pense pas être un poète. J'aimerais bien l'être. Mais si c'est les autres qui le disent, ça me fait plaisir. J'essaye de raconter des histoires, mais, en même temps, j'aime bien privilégier le côté "art", parce que l'art est très important. L'émotion d'une oeuvre est universelle. Avec les histoires, c'est plus compliqué, ça dépend des environnements. Alors que l'émotion, elle, c'est la plus belle histoire...
Titus - Tes chansons parlent beaucoup d'amour, mais tu évites toujours d'être moralisateur. Et surtout, tu ne portes aucun jugement...
Lokua Kanza - C'est exact. Moi, je parle d'amour, mais de cet amour qu'on est en train de perdre tous les jours. Avec la course au pouvoir, avec l'envie d'avoir beaucoup d'argent, avec l'envie d'écraser les autres... On se fait des murailles pour protéger nos proches, nos familles, alors que les familles des autres, on les tue. J'ai envie simplement d'être comme une sorte de luciole, de petite lampe qui puisse faire "tink, tink, tink... Attention, danger". De pouvoir éveiller, en quelque sorte, nos semblables... Moi, je crois en l'humain. L'humain a une telle force de pouvoir changer en bien tout ce qui est mal. Donc, peut-être suffit-il de lui dire : "Eh ! Tu es capable de bonnes choses. Pourquoi as-tu fait de mauvaises choses ?" Voilà ce que j'essaie de faire passer.
Titus - Ce message, tu le fais passer dans trois dialectes, le swahili, le wolof et le linguala. Où sont parlés ces dialectes, et pourquoi choisis-tu de chanter dans l'un plutôt que dans l'autre ?
Lokua Kanza - Au Zaïre, il existe au moins 220 langues. Il en fallait au moins une pour réunir tout le monde; c'est le linguala. Le swahili est chanté quant à lui dans toute l'Afrique de l'Est. Tu sais, avec cette langue-là, on apprend même les mathématiques. Elle est beaucoup enseignée dans les universités américaines. Et le wolof, c'est une langue sénégalaise. Moi, je ne la parle pas, mais la choriste qui chante avec moi m'a traduit quelques phrases.
Titus - Utilises-tu plusieurs langues de manière à faire passer ton message de la façon la plus universelle possible ?
Lokua kanza - Je pense. Parce que la musique, elle-même sans paroles, on peut la sentir, on peut la comprendre. Et de temps en temps, on a quand même besoin de savoir de quoi parle l'autre. Et la langue est importante. C'est pourquoi il y a quelques bouts de français, quelques bouts d'anglais ici ou là, pour que les gens comprennent ce que je veux dire.
Titus - Parlons un peu des conditions dans lesquelles a été enregistré ton premier album ? Je crois que tu as fait beaucoup de choses sur ce disque...
Lokua Kanza - C'était très rigolo, parce que, comme je n'avais pas de gros moyens pour faire mon disque, celui-ci a pu se faire grâce à un copain qui m'a prêté son studio. Je partais à 20 h et je travaillais, tout seul, jusqu'à 8 h du matin, pendant presque un mois et demi. Je m'enfermais, je chantais, j'enregistrais plusieurs pistes... Travailler tout seul, c'était très important dans la mesure où je voulais faire un disque où je donnais de moi-même, entièrement. Afin que le public se retrouve, aussi. Actuellement, dans le domaine de la musique africaine, on nous donne toujours un producteur anglais, un producteur jamaïcain, un producteur américain, etc. C'est très bien. Ces gens-là savent la musique, mais ils ne connaissent pas la musique africaine. Voilà le problème. Et moi, je voulais faire un disque qui soit intègre.
La réponse de Lokua :
Titus - C'est assez incroyable de voir ce que tu arrives à faire avec ta voix. On a l'impression qu'il y a un groupe de cinq ou six chanteurs à chaque fois...
Lokua Kanza - Toutes les voix qui sont sur le disque sont de moi. Beaucoup de gens me demandent : "Mais c'est quoi la voie aiguë qu'on entend là" . Mais il n'y a que ma voix !
Titus- Penses-tu que la musique africaine va explorer des avenues moins commerciales à l'avenir ? Va-t-on revenir à quelque chose de plus traditionnel, à une musique authentique, où les compositeurs n'auront pas à faire autant de compromis face aux maisons de disques ?
Lokua Kanza - Ca commence à venir. C'est vrai que mon exemple à moi, je souhaite que ça donne beaucoup de petits enfants. On croyait, pour que la musique africaine se vende, qu'il fallait y mettre beaucoup de synthé, etc. Mais comme mon disque s'est un tout petit peu vendu en France, on s'aperçoit que cette approche aussi peut être commerciale. Le commercial, c'est simple : il faut toucher l'humain ! Il faut faire quelque chose de vrai et de simple. Et ça devient après commercial parce que les gens achètent. Mais il ne faut pas se dire qu'il y a des recettes comme ça qu'il faut suivre pour que ça marche. Là, tu te trompes et tu trompes le public et celui-ci le ressent ! A ce moment-là, il n'achète pas ! Le public est prêt à écouter : c'est à nous autres, musiciens, de faire de l'art.
Titus - Quand tu composes, est-ce la littérature qui t'inspire, ou des histoires vécues du quotidien que tu mets en relief ?
Lokua Kanza - C'est la vie, la terre, l'eau, l'homme, qui m'intéressent. C'est un ensemble de choses. Parfois, ce sont des histoires sociales qui m'intéressent. D'autres fois, ce peut être simplement un lever de soleil, une chute d'eau. J'aime tellement la peinture mais je ne sais pas dessiner... Je dessine avec les notes.
Pour en savoir plus sur Lokua Kanza :
Le site officiel de l'artiste, où il est possible d'entendre des extraits de l'ensemble de ses albums :
http://www.lokua-kanza.com
Une biographie très fournie sur le site de RFI Musique :
www.rfimusique.com/
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