17.04.2009
Amin Maalouf : un texte refondateur
L'écrivain d'origine libanaise Amin Maalouf, récipiendaire, en 1993, du prix Goncourt pour Le Rocher de Tanios, vient de publier aux Editions Grasset & Fasquelle, un essai qui devrait faire date. Dans "Le dérèglement du monde", l'auteur pose un regard de "vieux sage" sur l'évolution de la planète, offrant une lecture originale et érudite de l'histoire des civilisations et quelques pistes pour sortir de l'impasse où nous sommes confinés.
L'une des constantes, chez Amin Maalouf, c'est le style, toujours limpide. Pour qui a déjà lu les oeuvres de fiction de l'écrivain, cela n'apparaîtra pas surprenant. Dans "Léon l'Africain" ou "Le Périple de Baldassare", Maalouf nous avait déjà habitués à une prose d'une grande clarté. Cette qualité indéniable de conteur s'avère un formidable atout lorsqu'il s'agit de manipuler des notions parfois complexes. Pour ce nouvel essai, qui s'inscrit dans le prolongement des "Identités meurtrières", publié en 1998, l'écrivain ne se contente pas, à la différence de certains déclinologues patentés, de dresser le constat de notre impuissance face au "dérèglement" du monde. Un dérèglement qui revêt différentes formes : climatique, économique, mais aussi et, peut-être, surtout, intellectuel. "L'une des conséquences les plus néfastes de la mondialisation, c'est qu'elle a mondialisé le communautarisme, (...) attisé à son tour par l'effondrement des idéologies".
Démonstration infaillible
Amin Maalouf décrit avec une formidable acuité l'épuisement simultané de toutes les civilisations contemporaines. Dans le cas du Monde arabe, affecté par une douloureuse "perte de légitimité", la démonstration est infaillible. Il en va de même à l'endroit du "rôle global des Etats-Unis". Aussi inquiétant que puisse apparaître le diagnostic, l'écrivain conclut son essai par une note d'optimisme. Cette crise que nous traversons, pour peu que nous en saisissions le sens, pourrait bel et bien être une opportunité pour reconstruire autrement. Maalouf insiste sur l'urgence d'une vaste réflexion et propose des pistes contre la tentation d'une simplification outrancière. "Nous sommes entrés dans le nouveau siècle sans boussole", souligne-t-il dans son introduction. Voilà un ouvrage sans doute à même de combler ce manque. Un texte refondateur pour le XXIe siècle.
POUR EN SAVOIR PLUS :
Le site officiel d'Amin Maalouf.
15:31 Publié dans Le salon littéraire | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : amin maalouf, le dérèglement du monde, grasset et fasquelle, essai
13.02.2009
Paul Auster et le devoir de mémoire
Le nouveau roman de l'écrivain américain Paul Auster, "Seul dans le noir", paru chez Actes Sud, s'inscrit dans le parfait prolongement du précédent, "Dans le scriptorium", où l'auteur s'interrogeait déjà sur les responsabilités de l'Amérique face à l'Histoire...
Rappelez-vous. Dans le précédent roman, empli d'une étrangeté typiquement austérienne, un vieillard frappé d'amnésie, M. Blank, ne sait plus qui il est. Ce vieil homme fragile ne comprend pas ce qu'il fait ainsi claquemuré dans une chambre où d'étranges visiteurs se succèdent, lui reprochant tour à tour de les avoir envoyés accomplir de mystérieuses missions dont ils ne se sont jamais vraiment remis, mais dont lui n'a aucun souvenir...
Avec "Seul dans le noir", le romancier poursuit dans une veine assez semblable, toujours pour le moins déroutante. Une fois encore, le personnage principal est un vieillard, August Brill, écrivain de son état, veuf depuis peu et cohabitant avec sa fille Myriam et sa petite-fille Katya. Trois naufragés de la vie dans une même maison. A la différence de M. Blank, Brill se souvient de tout et n'arrive pratiquement plus à fermer l'oeil. Il se souvient de ses erreurs et de ses trahisons. Il juge avec sévérité le bilan de l'ère Bush, en commençant par l'élection volée de 2000 puis, bien entendu, le déclenchement de la guerre en Irak sous un prétexte bidon. En tant qu'Américain, Brill refuse de se défausser. Il préfère regarder la vérité en face, quitte à broyer du noir.
Un monde parallèle
Pour occuper ses nuits blanches, il s'invente des histoires, une manière de s'échapper à la morosité ambiante. Ainsi se projette-t-il dans un monde parallèle, où une partie de l'Amérique a choisi de faire sécession après l'élection de Bush. Un univers où le personnage croise plusieurs fantômes de son propre passé... A l'instar des poupées gigognes, Auster propose ici une histoire dans l'histoire, étonnante variation sur la relation du romancier avec ses personnages...
Dans l'interview accordée à France 5, le 15 janvier dernier (voir ci-dessous), Paul Auster admettait que son nouveau roman "répondait au précédent, un peu à la manière d'un dyptique". Dans le premier, le personnage central préfère la fuite amnésique. Dans le second, il opte pour le devoir de mémoire. Deux réactions bien humaines face à l'insoutenable.
Emission spéciale de "La Grande Librairie", François Busnel reçoit comme invité unique : Paul Auster. le jeudi 15 janvier 2009 à 20.35.
15:38 Publié dans Le salon littéraire | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : paul auster, seul dans le noir, actes sud, littérature américaine
07.01.2009
9.000 kilomètres à bord du Transsibérien
Hervé Bellec n'est sans doute pas le premier à parcourir les 9.000 kilomètres qui séparent Moscou de Vladivostok à bord du mythique Transsibérien. D'autres ont fait ce voyage avant lui, mais peu importe. Dans "Les Sirènes du Transsibérien", son récit publié par Géorama en avril 2008, l'écrivain brestois nous entraîne dans une aventure des plus drôle et dépaysante à travers la taïga sibérienne.
Par un drôle de hasard, le stand d'Hervé Bellec se trouvait en face de celui de la délégation franco-ontarienne au salon du livre du Releck-Kerhuon, le 29 novembre dernier. Je me souviens que je venais à peine de quitter mes interlocuteurs ontariens, avec lesquels nous avions évoqué les immensités blanches du Nord de l'Ontario, lorsque je me suis retrouvé face à la très belle couverture du dernier livre d'Hervé Bellec. On y voit la statue d'une sirène à moitié recouverte par la neige et, au second plan, la silhouette d'un train. Je me suis dit que les organisateurs du salon avaient bien fait les choses : le nord du Canada et le nord de la Russie ont en effet beaucoup en commun. Sept ans dans le nord de l'Ontario ont fait de moi un amoureux des pays de grand froid. Je n'ai donc pas hésité longtemps devant le livre d'Hervé Bellec, qui me promettait une escapade à tout le moins rafraîchissante.
Aventure humaine avant tout
La glace, la neige et le froid servent effectivement de toile de fond à ce récit d'Hervé Bellec, mais ce n'est pas là l'essentiel. L'aventure est avant tout humaine et, pour le coup, plutôt chaleureuse. Elle est le fruit de multiples rencontres à bord du train, le Rossa 2 assurant la liaison entre Moscou et Vladivostok. L'écrivain brestois nous brosse un portrait tout en nuances de la Russie d'aujourd'hui, au travers d'une myriade de personnages hauts en couleur. A commencer bien sûr par les "sirènes" de son wagon, la jeune et jolie Yulia avec qui il partage sa cabine, ou encore la pulpeuse Tanya, qui arpente les couloirs du Transsibérien pieds nus et en nuisette. Regardé d'abord avec méfiance, d'autant qu'il ne maîtrise pas la langue, le voyageur breton campe un personnage d'occidental un tantinet fruste avant qu'il ne se révèle très vite un compagnon de voyage attachant, partageant ses échantillons de parfum français, son pâté Hénaff ou son vin de bordeaux avec les autres passagers du train.
Et au-delà de la routine qui s'instaure inévitablement dans ce type de voyages au long cours, Hervé Bellec arrive à tenir le lecteur en haleine en parsemant son récit d'anecdotes historiques ou de références littéraires (Blaise Cendrars, Andreï Makine, Dostoïevski, etc.) qui font de ce livre une fort belle introduction à la Russie contemporaine.
LA DEDICACE
POUR EN SAVOIR PLUS
Le site officiel d' Hervé Bellec.
Editions Géorama, 65 rue de Lyon 29200 Brest.
23:57 Publié dans Le salon littéraire | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Hervé Bellec, Vladivostok, Transsibérien, Géorama, Brest
22.08.2008
"La Route", la lumière après l'apocalypse
Avec "La Route", roman qui s'est vendu à plus de deux millions d'exemplaires aux Etats-Unis et qui lui a valu le prestigieux prix Pulitzer en 2007, l'écrivain américain Cormac McCarthy livre, dans un récit visionnaire, une réflexion bienvenue - salutaire ? - sur l'évolution de l'humanité. Une lecture majeure dont nul ne peut ressortir indemne.
Tels deux naufragés - comme deux fantômes déambulant dans l'antichambre de la mort -, un père et son fils arpentent les chemins d'un monde dévasté, gris et couvert de cendres, poussant à qui mieux-mieux un caddie, symbole un tant soit peu dérisoire de notre civilisation disparue et de son matérialisme outrancier. Dans ce chariot s'entassent plusieurs objets hétéroclites, les aliments dénichés au gré de leurs pérégrinations et des couvertures usées. Cormac McCarthy conte l'odyssée lancinante de ces deux êtres perdus dans un environnement on ne peut plus hostile. Nous ne saurons jamais où et quand se déroulent les faits relatés. L'auteur fait volontairement l'économie de ces détails, de même qu'il ne s'appesantira pas sur l'origine du chaos ambiant. Un choix qui renforce à coup sûr la portée universelle du livre.
Monde déshumanisé
Dans ce récit dépouillé à l'extrême, on suit donc pas à pas la lente progression de ce couple de "gentils" menacés par de multiples dangers, le principal d'entre eux étant l'homme, ou ce qu'il en reste. Car en ces temps de totale confusion, l'homme est devenu un loup pour l'homme ; le cannibalisme y est très répandu. Le père et son fils (jamais nous ne connaîtrons leurs noms) sont-ils seuls à renoncer à la barbarie et à porter haut les valeurs de l'humanité ? Cette longue marche - quête ? - du binôme ne se contente pas d'être un savoureux huis clos, ponctué de dialogues touchants entre père et fils. Plusieurs rencontres insolites jalonnent aussi ce récit dont la portée philosophique est saillante.
Leçon d'espoirCormac McCarthy (ci-contre, photo DR), auteur par ailleurs de "Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme", récemment adapté au cinéma par les frères Coen, ne vogue pas ici en terre totalement inconnue : sa démarche a toujours été hantée par des réflexions sur la violence des hommes et la question du Mal. En dépit du contexte apocalyptique, jamais "La Route" ne sombre toutefois dans l'abîme du pessimisme. Lorsque l'humanité parvient à se maintenir au prix, parfois, de douloureux sacrifices, n'y-a-t-il pas lieu de continuer à espérer... Dans une civilisation à bout de course où tous les voyants sont au rouge, l'heure n'est sans doute plus au "chacun pour soi", semblent nous susurrer les protagonistes. En ce sens, "La Route" peut sans nul doute servir d'électrochoc salutaire. A quoi peuvent donc servir l'art et la littérature, sinon à provoquer une nécessaire réflexion sur notre condition d'humain.
15:45 Publié dans Le salon littéraire | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Cormac McCarthy, La Route, Pulitzer 2007, littérature américaine
27.05.2008
"Mon traître" : L'Irlande du Nord de Bobby Sands
L'action du précédent roman de Sorj Chalandon, "Une promesse", était localisée en Mayenne. Avec "Mon Traître", le romancier change carrément d'univers. La ruralité française cède la place à l'Irlande du Nord, une région que l'auteur connaît bien puisqu'il y a réalisé, pour le quotidien Libération, des reportages qui lui ont valu le prix Albert-Londres en 1988.
"Mon traître", le troisième roman de Sorj Chalandon, est avant tout une histoire d'amitié. Une grande et belle histoire d'amitié et de trahison ancrée dans l'Histoire mouvementée de l'Irlande du Nord. Une région que le lecteur découvre à travers le regard d'Antoine, luthier français débarquant en 1975 à Dublin pour fêter ses 30 ans. Son Irlande à lui était "musicale, marine, agricole, accueillante, spirituelle, pauvre et fière, apaisée"...
"Vous ne connaissez pas le Nord ? Alors, vous ne connaissez pas l'Irlande", lui avait lancé, dans son atelier, un violoneux de Plouarzel. Ressassant cette boutade sur un quai de Dublin, Antoine décide de prendre un train pour Belfast où se dévoile d'emblée une tout autre Irlande. C'est lors de ce premier voyage qu'il fait, inopinément, la rencontre de Jim et Cathy O'Leary, dont le fils a été tué par la balle plastique de soldats britanniques. Dans un pub, c'est face à un urinoir qu'il découvre aussi Tyrone Meehan, nationaliste de l'IRA et personnage central du livre. Tyrone Meehan a passé quelques années à Long Kesh, la maison d'arrêt des prisonniers politiques. Il a côtoyé Bobby Sands, gréviste de la faim mort en 1981. A travers Meehan, nous pénétrons le milieu nationaliste à son apogée et l'accompagnons jusqu'aux premiers embryons du processus de paix.
L'ambiance de Belfast
Ce roman qui décrit avec une formidable acuité les événements d'Irlande du Nord, a su capturer l'ambiance de Belfast, un peu à la manière d'un Hugo Pratt dans Les Celtiques. Les maisons étroites, les barbelés, les tourelles, les blindés. Le Belfast des années 70 n'est pas à proprement parler un lieu facile à vivre. Mais le petit luthier, avec un brin de naïveté parfois, s'éprend de cette terre et de ceux qui l'habitent. Et il y reviendra souvent, très souvent. Au-delà du contexte historique, c'est évidemment l'amitié trahie qui se trouve au centre du roman et lui donne son caractère universel. Les tentatives d'Antoine pour essayer de comprendre la trahison de Meehan sont à ce titre, particulièrement touchantes. L'écriture limpide de Sorj Chalandon fait le reste !
23:10 Publié dans Le salon littéraire | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Sorj Chalandon, Mon Traître, Grasset, Irlande du Nord, IRA, Northern Ireland
15.05.2008
Isabelle Mestre : un premier roman concis mais sensible
Avec "L'Arpenteuse", Isabelle Mestre, qui est aujourd'hui chargée des programmes de théâtre et danse sur Arte, a signé un premier roman certes succinct mais ô combien palpitant, intense et sensuel. La qualité de l'écriture, à elle seule, en fait un idéal compagnon de chevet. Pour s'imbiber encore et encore de ses phrases sobres et sensibles qui fleurent bon la vie..
Court n'est pas forcément péjoratif. Ce premier roman d'Isabelle Mestre, "L'Arpenteuse", publié en ce début d'année au Mercure de France, est bref, c'est un fait, puisqu'il tient en 115 pages. Une sobriété qui n'est qu'apparente, ne nous y trompons pas. Car tout ici est suggestion. Le lecteur parcourt ce roman dans le sillage de Marguerite, l'héroïne, qui n'a que 16 ans au début du livre, et dont on apprend qu'elle a perdu sa mère, Lucie, deux ans plus tôt. Un événement qui l'a transformée à jamais, et qui a provoqué chez elle un étonnant rapport au monde, une forme de détachement que l'auteur transpose dans cette écriture concise, limite lapidaire, "procès-verbalesque". Les phrases sont courtes, ciselées, donnent du rythme au récit. "Marguerite est faite pour agir, pas pour rêver". Elle arpente les allées parfois sombres de son existence avec indifférence, légèreté. Une héroïne à la peau dure sur qui les événements semblent avoir peu de prise... Mais tout cela n'est-il pas qu'une façade ? Au fil des pages, à mesure qu'il s'attache à cette héroïne quelquefois énigmatique, le lecteur finit inévitablement par en percer la carapace. Et l'arpenteuse se révèle alors dans toute son humanité...
21:55 Publié dans Le salon littéraire | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Isabelle Mestre, premier roman, L'arpenteuse, Mercure de France
15.04.2008
"Notre métier a mal tourné" : quel journalisme pour demain ?
Je viens de lire d'une traite le passionnant brûlot cosigné par Philippe Cohen et Elisabeth Lévy, "Notre métier a mal tourné - Deux journalistes s'énervent", publié en janvier chez Mille et Une Nuits. C'est un fait : les journalistes n'ont jamais été aussi nombreux dans l'Hegaxone, mais force est de constater que plus de journalistes n'égale pas forcément plus de journalisme. La crise est manifeste au sein d'une profession aujourd'hui à la croisée des chemins. Une crise que les auteurs espèrent "fondatrice".
Philippe Cohen, rédacteur en chef à Marianne et auteur, notamment, de "La Face cachée du Monde" (avec Pierre Péan, en 2003) et Elisabeth Lévy (collaboratrice du Point et de Marianne) livrent une réflexion sans doute salutaire sur l'évolution du journalisme en France, alors que ce métier n'a peut-être jamais été aussi décrédibilisé face à l'opinion. Loin de vouloir donner dans le pessimisme, les auteurs appellent plutôt à un réveil de la profession. Pour donner corps à leurs analyses souvent très pertinentes, Cohen et Lévy tentent d'éclairer les profondes mutations des dernières décennies par le biais d'un rappel historique.
Tout a changé
Impossible d'ignorer les évolutions du journalisme liées au développement de nouvelles technologies. L'avènement de la radio, de la télévision, puis d'Internet, ont bouleversé et continuent immanquablement de transformer, pas toujours pour le meilleur, une profession qui ressent parfois aujourd'hui "une vague honte d'appartenir à un troupeau". Une profession qui a le sentiment de faire corps avec la société du spectacle car tout ce qu'on lui demande, en fin de compte, est de "fabriquer du show".
"Le verbe abdique devant l'image, la distance s'incline devant la proximité, la médiation cède à l'immédiateté". Pour les auteurs, "le salut viendra de la détermination des journalistes et des citoyens à défendre un artisanat de la liberté sans lequel il n'est pas d'information".
15:20 Publié dans Le salon littéraire | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Philippe Cohen, Elisabeth Lévy, Notre métier a mal tourné, Mille et Une nuits, essai, journalisme en France
02.04.2008
La quête d'authenticité de François Pelosse
"Menaces d'amour", c'est le nom du premier roman signé par François Pelosse aux éditions Le Manuscrit... C'est aussi le nom du blog qu'il a lancé, dans le but d'établir un lien privilégié avec ses lecteurs et où il évoque ses coups de coeur, ses inspirations. Dans l'entretien qui suit, l'auteur analyse notamment sa venue tardive à l'écriture, liée selon lui à une quête d'authenticité...
Titus - François Pelosse, vous avez fêté vos vingt ans en 1968... et c'est quarante ans plus tard que vous publiez votre premier roman. Est-ce que c'est du fait d'une vie professionnelle bien remplie que vous avez tant tardé ?
Comme beaucoup de gens de ma génération (on en a presque honte aujourd’hui), j’ai eu la chance d’accéder à une vie professionnelle — et personnelle aussi — à la fois bien remplie et terriblement heureuse, parce que facile et ascendante. Fils unique d’une famille modeste, je suis né malgré tout « le cul dans le beurre » comme on dit, de parents qui avaient, eux, surtout connu la margarine avant ma naissance. C’est vous dire l’espérance dans laquelle mes géniteurs m’enveloppèrent.
Titus - Dans quel milieu avez-vous grandi ?
J’ai été élevé dans ces valeurs d’honnêteté, de travail, de gentillesse et d’amour désintéressé qui constituaient la fierté de la « classe ouvrière » du siècle précédent, valeurs qu’il me fallait pratiquer au quotidien, sous peine de coups de pieds au cul bien compris. Ca vous marque ça ! Et puis c’est vrai, l’ascenseur social fonctionnait (oh ! un peu, faut rien exagérer). J’ai migré comme ça de mon modeste collège de banlieue vers un lycée plus prestigieux où j’ai découvert les enfants de la bourgeoisie, leurs us et coutumes, les appartements haussmanniens et les résidences secondaires. Puis je m’en suis allé avec eux vers l’enseignement supérieur, sans entrave ni obligation, avec cette conviction collective de l’époque que le monde des trente glorieuses allait tout permettre. Et puis, vous l’évoquez, ce fut le beau mois de mai 1968 ! Nos « vieux » nous avaient transmis les recettes du bonheur, faut dire enveloppées d’un sacré carcan. Et nous les « merdeux » en nombre d’après-guerre, nous avions grandi. Nous étions devenus des jeunes cons bien bâtis, capables de répondre au père : "Ta gueule vieux con !". Une première ! Alors on a lancé des pavés, puis balancé au feu joyeux des bagnoles cramées rue Gay-Lussac, à la fois le bon et le mauvais de ce qu’on nous avait légué. On s’est mis à marcher à l’interdiction d’interdire et aux utopies, dont nos brillants aînés et philosophes imbéciles du Café de Flore s’étaient bien gardé de nous dire qu’elles débouchaient sur le goulag...Titus - Professionnellement, quel fut votre parcours ?
Vite lassé de tout ça, j’ai décliné comme beaucoup les moutons en Ardèche et la baise collective pour embarquer à bord de l’ascenseur, professionnel cette fois. Cadre, cadre sup, cadre de direction, dirigeant, j’ai vite déménagé des quartiers populaires pour une banlieue chic et les années fric m’ont pollué. Peu à peu, cette vie très active dont je ne ressentais que les bienfaits matériels, m’a à mon insu un peu rongé de l’intérieur : plus beaucoup de temps pour autre chose que le boulot, la consommation un rien ostentatoire et l’exercice convenu des mondanités petites bourgeoises. Bref, sans rien renier, j’ai commencé à comprendre, qu’à l’heure où blanchissait la campagne au dessus de mon crâne, il était temps de le remplir de choses plus authentiques. Alors pourquoi pas écrire, au lieu de jouer au golf ?, me suis-je dit…
Titus - Comment expliquez-vous cette venue tardive à l'écriture ? On devine, à vous lire, que cette passion d’écrire n'est pas nouvelle car votre écriture ne manque pas de style. Quelqu'un vous a-t-il encouragé à passer à la vitesse supérieure ?
Comme dit Russell Banks dans la promo récente de son dernier bouquin : « Avant d’écrire il faut apprendre à lire ». Et c’est vrai qu’après des études exclusivement consacrées à l’économie et à la gestion, je n’avais pas «lu» grand chose. Mais par chance, je fus contraint quelques années plus tard à la vraie lecture, seul moyen de séduire une fille de rêve, hélas pour moi lettrée. J’ai été récompensé de mes efforts et goûté aux délices de l’une comme de l’autre ; et même si comme toutes passions, ces deux-là se sont émoussées, elles m’ont à jamais marqué. Pourtant de la lecture à l’écriture il y a encore un long chemin à parcourir. Il y a cet élan à trouver qui ne peut venir que du fond de soi-même. Et là, disons qu’il m’a fallu du temps pour aller chercher de ce côté.Titus - L'histoire de votre premier roman vous est paraît-il venue lors d'un séjour à New York. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Oui… Vous avez sans doute remarqué comment souvent ce qui couve en nous a besoin d’un lieu ou d’un moment hors norme pour éclore. Bizarrement, et même si j’y ai maintenant quelques repères, New York reste pour moi un ailleurs qui me transporte hors de moi-même quand j’y suis. Chaud et froid, bruit et silence, foule et solitude, misère et richesse, beauté et laideur, New York est par excellence l’endroit des extrêmes à vous brûler les nerfs. Comme ces déserts aux paysages fantasmagoriques et aux personnages étranges, c’est un lieu propice aux mirages. Dieux et chimères peuvent tout à coup se révéler à l’imagination survoltée. Et ce fut le cas. C’est bien ainsi que le personnage de Béatrice, qui sans doute sommeillait en moi depuis longtemps, s’est échappé un soir de mon cerveau. Comme l’esprit sortant de la lampe d’Aladin, elle a subitement envahi ma chambre au 33° étage ; puis dans un silence ouaté, à peine altéré par le chuintement de la clim, elle m’a bafouillé son histoire. Avais-je rêvé ?
Titus - Parlez-nous justement de votre héroïne, Béatrice...
Disons qu’elle est le type classique du héros, un personnage dont on a envie d’écrire l’histoire justement parce qu’il se révèle, de façon inattendue, sous la pression d’événements extraordinaires. Il y déjà là, matière à histoire : l’évolution psychologique du personnage, la mise en scène de circonstances hors normes. Ca, c’est la première partie du bouquin. Mais ce qui m’intéressait, c’était aussi et surtout de voir ce que devient un héros une fois sorti de son exploit. En quoi cela change-t-il son destin et que devient-il ? Béatrice, en ce sens, fait l’apprentissage d’une révolution, qui veut dire à la fois bouleversement profond et tour sur soi-même, pour revenir à la case départ. Mais je n’en dirai pas plus… Quant à savoir si Béatrice c’est moi, j’éviterai de répondre, question trop intime. Tiens d’ailleurs, à ce propos, la Bovary c’était lui ? On dit que non !Titus - Parmi les auteurs qui vous inspirent, j'ai relevé les noms de Dostoïevski, Blaise Cendrars, Flaubert et Céline. Quels rôles ces auteurs ont joué dans votre propre développement littéraire ?
Un rôle énorme, constant. C’est dans mes périodes d’écriture que je lis aussi le plus. Je fais appel aux maîtres, comme à des experts et pour qu’ils me disent ce qu’ils pensent de ce que je fais, j’en relis des passages. Je suis ainsi sous leur influence. Attention, je reste le boss tout de même ; ils m’éclairent mais je décide en dernier ressort. C’est pour ça que ma prose n’atteint pas la leur. Mais bon ! Disons que j’avance mon chemin à l’ombre des leurs. Ainsi, pour moi, écrire c’est aussi et peut-être surtout apprendre à mieux lire encore. Ce sera ça sans doute mon plus grand succès littéraire.
Titus - On vous devine amateur de romans policiers... Avez-vous des auteurs fétiches au sein de cette production qui s'est beaucoup développée ?
Paradoxalement, je n’aime pas trop le roman policier en soi, centré soit sur le crime façon « L’affaire machin ! » soit sur le policier lui-même façon « les enquêtes du commissaire Chose ». Je préfère le roman qui relate une histoire policière « par accident », si je puis dire. Celles dans laquelle des personnages sont jetés au hasard de leur vie dans des situations particulières et défavorables, et tentent de s’en sortir. Ainsi, je n’ai pas d’auteur fétiche, mais plutôt des romans que j’ai aimés, plus ou moins soft, plus ou moins hard : « Lettre à mon juge » de Georges Simenon, « Nécropolis » d’Herbert Lieberman, « Ville noire, ville blanche » de Richard Price, « Putain de cargo » d’Eric Legastelois, « Génésis » de John Case, et d’autres encore.Titus - Le polar est devenu un style à la mode mais la production est parfois assez inégale. Quel est votre sentiment à ce sujet ?
Le polar ne peut être que de production inégale, d’abord parce que toute production créative est à la source de qualité inégale. Si nous devions nous infuser tout ce qui s’est édité et lu dans les siècles passés, on constaterait la même inégalité. Mais c’est aussi parce qu’au départ, le polar est un genre qui ne se veut pas littéraire. Il y a en lui un côté populaire, rebelle, qui s’oppose à la culture savante, comme il y a une musique populaire. On dit que Colette conseillant le jeune Simenon lui recommande, pour réussir, d’abandonner toute velléité de faire littéraire justement. Car dans le pur polar, l’écriture n’est pas une fin en soi mais le moyen d’atteindre le lecteur au plus court, par la sensation. Il vise ni le cœur, ni la raison, il tape au foie, direct. Il faut ainsi l’apprécier pour ce qu’il est, et non pour ce que des critiques « littéraires » voudraient qu’il soit. A contrario, certains jeunes auteurs, aux qualités littéraires encore mal assurées, se rangent sans doute sous l’étiquette polar pour éviter les fourches caudines des gardiens d’un temple.
Titus - Qu'est-ce qui fait à votre avis votre originalité dans ce domaine ?
L’originalité (s’il y en a une), c’est justement de rester dans la recherche d’une qualité par essence narrative. D’éviter de faire le malin, de faire « style », sans pour autant me refuser d’introduire quelques passages dans lesquels la forme est un peu plus recherchée. Comme le comique nous transporte une seconde au bord des larmes, j’aimerais conduire le lecteur, par instants, juste au bord de la littérature…
Titus - Quelles ont été jusqu'ici les réactions de votre lectorat ?
Plutôt enthousiastes et donc encourageantes. Notamment parce que le personnage de Béatrice accroche le lecteur et, en contrepoint, le personnage de Vallon. Quand certains me disent être déçus de ne pas les voir à la fin former un couple, je me réjouis : j’ai tapé au foie, pas au cœur ! Et puis les lecteurs aiment bien que je les balade dans des endroits inattendus, comme les Balkans ou les paradis fiscaux. Ce sont des lieux réels à la perception un peu irréelle. (Vous voyez, on revient à mes impressions new-yorkaises).
Titus - Comme beaucoup d'auteurs, vous avez créé votre propre blog "Menaces d'amour" . Quelle était votre intention première : publicité ou établissement d'un lien privilégié avec vos lecteurs ?
C'est clair ! Je souhaitais établir un lien avec des lecteurs...
Titus - Est-ce aujourd'hui une nécessité d'être présent sur la toile, pour un auteur ?
La révolution internet et ses modes de fonctionnement de type Web 2.0 sont en marche. Des communautés, des intermédiations littéraires aux formes jusqu’ici inconnues se constituent. Concernant les éléphants habitués des gros tirages, ce sont leurs maisons d’édition qui, pour l’instant, se chargent d’apprendre ce qu’est le Web marketing et le blog marketing. Mais je pense que cela va aller plus loin encore et que, comme dans d’autres secteurs, les modes d’édition classiques feront, dans une certaine mesure, place à des relations directes entre les œuvres et les lecteurs. Et tout cela m’intéresse évidemment autant que de vendre mon bouquin via un éditeur, même s’il est présent sur la toile.Titus - Après la publication de ce premier roman, avez-vous d'autres projets d'écriture ?
Oui, un deuxième bébé est en route. Sans être une suite de « Menaces d’amour », disons que les deux histoires se raccordent. Mais on change de sujet, d’univers, pour aller cette fois vers cette grande pagaïe qu’introduisent entre le cerveau et le sexe les nouvelles capacités technologiques de mêler réel, virtuel et imaginaire. Le tout sur fond de mondialisation et de sociétés aux sources d’énergie en déconfiture…
(Photos : DR)
PRATIQUE
"Menaces d'amour" (458 pages) aux Editions Le Manuscrit. En vente chez tous les libraires en ligne au prix de 29,45 €. L'éditeur propose également une version PDF téléchargeable au prix de 7,90 €.
08:15 Publié dans Le salon littéraire | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : François Pelosse, roman policier, Menaces d'amour, premier roman, littérature française
16.03.2008
"Le passé devant soi" : raconter l'indicible
Gilbert Gatore avait entamé un journal intime au moment du génocide rwandais. Ce document lui a été confisqué à la frontière lorsqu'il a fui le pays, avec sa famille, en 1994. Depuis, il s'est évertué à en recoller les morceaux, une quête qui a finalement abouti à l'écriture d'un roman, seule manière, confiait-il au quotidien La Croix, "d'approcher une vérité impossible à dire". "Le passé devant soi", publié en janvier 2008 chez Phébus, est le premier tome d'une trilogie fort prometteuse intitulée "Figures de la vie impossible" .
Difficile de sortir indemne d'une telle lecture. Ce premier roman de Gilbert Gatore, né en 1981 au Rwanda et qui vit aujourd'hui à Paris, fera date, à n'en point douter. Car au-delà de son contexte, ce livre qui explore le tréfonds de la nature humaine a une portée en tout point universelle. D'ailleurs, l'auteur a l'habileté de ne jamais citer le nom du Rwanda. D'emblée, nous voilà prévenus : si l'action se déroule ici en terre africaine, on sent bien que le récit pourrait facilement être transposé sous d'autres cieux...
Deux récits superposés
Pour raconter l'indicible, Gilbert Gatore a eu la bonne idée de superposer deux récits. D'un côté, nous avons Niko le "muet", simple d'esprit qui a trop longtemps souffert de sa différence et de l'indifférence imposée par son père. Au début du récit, Niko a trouvé refuge dans une grotte, au milieu d'un groupe de singes. Depuis la fin des tueries, sa vie est un enfer. Trop de cadavres encombrent sa conscience. Un temps victime, Niko s'était en effet transformé en bourreau sanguinaire lorsque les massacres avaient commencé, s'ennivrant du pouvoir dont il se sentait soudain investi. Le benêt avait gagné le respect des autres en devenant un assassin.
Travail sur la mémoire
Cette histoire de Niko nous est contée par Isaro, l'autre personnage principal du roman. Isaro, qui a été adoptée par un couple de Français qui vivait au Rwanda au moment du génocide, et à qui on a tout caché de son passé. Une curiosité insatiable la pousse vers sa terre natale. Elle y entreprend un travail sur la mémoire qui l'amènera à rencontrer à la fois victimes et bourreaux, une quête qui lui permettra d'en savoir plus sur son propre passé. Un livre bouleversant, qui laisse présager d'un bel avenir littéraire à un jeune auteur déjà lauréat du prix universitaire de la nouvelle.
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21.02.2008
L'homme post-historique de Mircea Eliade
Voici un court roman dont on sort dans un état semblable à celui dans lequel on se trouve après un film de David Lynch. "Le Temps d'un centenaire", de l'auteur d'origine roumaine Mircea Eliade, est une oeuvre pour le moins énigmatique, mais non dénuée de charme.
Publié dans sa version originale en 1981, "Le temps d'un centenaire" a fait l'objet d'une adaptation cinématographique par Francis Ford Coppola en 2007, sous le nom de "L'Homme sans âge" (avec Tim Roth et Bruno Ganz dans les principaux rôles). Ceci explique sans doute que l'ouvrage ait été réédité en Folio à l'automne, même si le film proprement dit n'a guère suscité l'enthousiasme côté public.
Un petit ovni
Le roman, quant à lui, est un petit ovni à classer dans la littérature fantastique. Imaginez : le personnage principal, un certain Matei, est frappé par la foudre un soir de Pâques et développe un don d'hypermnésie; là n'est pas le seul bouleversement dans la vie de ce vieil homme qui rajeunit quasi à vue d'oeil et qui parvient à comprendre toutes les langues, suscitant du même coup la curiosité du corps médical et des autorités... Serait-il un mutant, une sorte de prototype de l'homme post-historique ?
Le sens du temps
N'était-ce qu'un rêve ? C'est la question qu'on ne manque pas de se poser à l'issue de cette lecture quelque peu intrigante mais non dépourvue d'humour, où cet auteur de vaste culture donne libre cours à sa passion pour l'ésotérisme et les religions. Le lecteur peut craindre n'avoir pas tout compris tant la symbolique est riche, mais ne peut s'empêcher d'être hypnotisé par ce récit fluide et onirique où l'auteur poursuit son interrogation obsessionnelle sur le sens du temps.
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