14 février 2007

Alpha Yaya Diallo : "Un jour, le monde sera uni !"

medium_alpha3.jpgParmi les nombreux artistes reçus dans les salons exigus de la Calypso, à l'antenne de CINN FM, entre 1992 et 1996, certains sont revenus à plusieurs reprises, à l'image du guitariste et chanteur guinéen Alpha Yaya Diallo. Plusieurs raisons à cela : Alpha est, d'une part, l'une des plus grandes références de la scène world au Canada (il est basé depuis des années à Vancouver, en Colombie-Britannique); d'autre part, c'est aussi et surtout un musicien très actif, dont l'actualité discographique ou scénique a toujours été extrêmement féconde. Trois fois nommé ou récipiendaire des fameux prix Juno (décernés par l'industrie du disque canadienne), Alpha Yaya Diallo s'est bâti une solide réputation partout où il est passé. Lors de notre première rencontre, le 9 novembre 1995, le chanteur africain a longuement évoqué ses origines guinéennes.

musique africaine,guinée,alpha yaya diallo,guitariste,canada,colombie-britannique


Titus - Alpha Yaya Diallo, j'aimerais tout d'abord que vous nous disiez pourquoi vous vous êtes établi au Canada ?

Alpha Yaya Diallo - J'ai émigré au Canada en 1992, à la suite d'une tournée que j'effectuais en Amérique du Nord avec le groupe Fatala. Avant ça, j'habitais en Hollande. Je suis tombé amoureux de ce pays, que je trouvais vaste... Et je trouvais les gens gentils. D'ailleurs, ma copine est canadienne. Tous ces aspects m'ont attiré.

Titus - Vous êtes originaire de Guinée. Dans quelles circonstances avez-vous commencé à jouer de la musique ?

medium_alpha5.jpgJ'ai commencé très jeune, à l'école primaire. Je me suis mis à la guitare d'emblée, et par la suite à la batterie. Je participais souvent à des récitals, et à toutes les manifestations culturelles de l'école, du primaire jusqu'au secondaire, puis à l'université. Vous savez, en Afrique, la musique est un peu partout, dans les rues, en famille, et à l'école. Et c'est très jeune que j'ai fait le choix d'en faire mon activité professionnelle.

Titus - On vous connaît surtout comme guitariste, mais vous êtes en fait multi-instrumentiste !

Disons que la guitare est l'instrument qui m'a le plus souvent accompagné. En Afrique, les jeunes ne s'intéressent pas beaucoup à la guitare. Dans la région où j'étais, il n'y avait pas beaucoup de jeunes guitaristes. Je me suis dit que c'était une opportunité pour moi ! L'une de mes connaissances était directeur d'un magasin où l'on vendait des guitares d'occasion, et elle m'en a fait cadeau. Cependant, je ne suis jamais allé à l'école pour apprendre à en jouer. Il a fallu que je me débrouille.

Titus - C'est vrai qu'il y a finalement peu de guitaristes chez les musiciens africains...

medium_alpha9.jpgCa commence à changer maintenant, mais à l'époque, il y a dix ou vingt ans, l'accès aux instruments n'était pas facile. En Afrique, la décentralisation est très faible et quelqu'un qui vit dans un village ou dans une région éloignée d'une grande ville n'a pas accès à tout. Il faut qu'il se trouve un moyen d'aller dans une grande ville pour aller se procurer une guitare. Et puis, il faut pouvoir se payer l'instrument. Tout le monde n'a pas l'argent nécessaire ! Alors, le plus souvent, on jouait des instruments qui se trouvaient dans tous les foyers : le tam-tam, le balafon, la kora, etc. D'autre part, les parents ne soutiennent généralement pas les enfants qui souhaitent devenir musiciens. Pour eux, la musique n'est pas rentable. J'ai eu des problèmes avec ma famille. Mon père, qui ne croyait pas à ça, me disait qu'il voulait que j'obtienne un diplôme universitaire et que j'oublie la guitare. Mais je me suis accroché...

medium_alpha10.4.jpgTitus - Il a donc fallu que vous alliez contre vents et marées pour réussir à réaliser votre projet ? D'autant que votre père vous avait incité à commencer des études de médecine...

En fait, j'ai étudié l'agriculture et je me suis spécialisé en génétique végétale. J'ai donc un diplôme en génétique de la Guinée, mais je ne l'ai jamais utilisé. Quand j'étais à l'université, je me suis investi dans les groupes musicaux et j'ai même dirigé l'orchestre universitaire à Conakry, les "Fils du Raïs". Grâce à cette activité, je me suis fait connaître par d'autres groupes de la capitale.

Titus - Vous avez, je crois, pas mal voyagé avec cette formation des "Fils du Raïs" ?

Surtout en Afrique. Par la suite, j'ai signé avec le groupe "Fatala", avec lequel j'ai beaucoup tourné en Europe, notamment en Hollande.

Titus - Pourrait-on justement revenir sur votre expérience au sein de la formation "Fatala", un groupe qui a signé avec l'étiquette Womad, bien connue dans le milieu des musiques du monde...medium_alpha6.jpg
Fatala est un groupe guinéen basé en Hollande. Ils avaient besoin de musiciens et m'ont proposé un contrat. Je les ai accompagnés en Allemagne, en Italie. Ca m'a beaucoup plu de travailler avec ce groupe; j'ai beaucoup appris professionnellement et ça m'a donné quelques sous pour vivre en Europe.


Prestation télévisée d'Alpha Yaya Diallo :



Titus - Est-ce que vous avez participé à un enregistrement avec Fatala ?

Oui, on a réalisé plusieurs enregistrements sur scène, mais ceux-ci n'ont pas été publiés parce qu'on n'était pas tellement sûrs de la qualité. Par contre, on n'a pas fait d'enregistrement en studio. Le CD "studio" de Fatala avait été enregistré avant mon arrivée. Il a simplement été remixé quand la formation a obtenu son contrat avec Womad.

medium_alpha_nene.jpgTitus - Sur votre premier album, "Néné", qui a été en nomination pour le prix Juno du meilleur enregistrement de musique du monde, vous proposez une version très originale de "Yeke Yeke"..., la chanson popularisée en Occident par Mory Kanté... Comment définiriez-vous la notion de yeke yeke ?

Yeke Yeke est un chant très populaire en Guinée et c'est Mory Kanté qui l'a fait connaître au monde entier. Le yeke yeke peut être défini de plusieurs manières. Pour simplifier, disons que ça fait allusion à une façon de s'habiller, de parler ou de faire les choses. La version que je chante comporte des paroles qui diffèrent quelque peu de la version originale...

medium_alpha_prince_t.2.jpgL'instrument dont joue Mory Kanté est la kora, un instrument que vous imitez d'ailleurs formidablement à la guitare... Pouvez-nous nous parler de cet instrument et de la manière dont vous êtes parvenu à recréer ce son si particulier avec une guitare ?

La kora est un instrument qu'on utilise beaucoup en Afrique de l'Ouest, en Guinée, au Sénégal et au Mali. C'est un instrument d'origine mandingue qu'utilisent les griots. Il était traditionnellement utilisé sans instrument électrique, mais plutôt avec le balafon, le djembé, etc. Mais avec cette nouvelle génération, la génération moderne de la musique africaine, on cherche à utiliser la kora, le balafon avec les autres instruments électriques comme la guitare basse, l'orgue et la batterie. Tout ça pour avoir une nouvelle musique africaine, celle de la nouvelle génération, parce qu'il faut être créatif ! La kora est un instrument de vingt-huit cordes et très difficile à jouer. Personnellement, je ne joue pas de la kora, mais je parviens à l'imiter. D'abord, il faut connaître le style et le son particulier de la kora. Pour parvenir à un son identique, il faut jouer avec le réglage de la guitare. Les cordes de la kora sont en nylon. Avec une guitare métallique, c'est difficile. C'est un jeu. Il faut avoir le feeling...

medium_alpha2.jpg
Titus - Quand on parle de votre musique, on évoque un style mandingue et foula que vous entremêlez à des sonorités jazz contemporaines. Pouvez-vous nous décrire ces deux styles traditionnels ?

L'empire du mandingue, c'est le Mali. En Guinée, on a quatre provinces, et chacune d'elles a une ethnie bien définie. En haute Guinée, par exemple, on a les Malinké, c'est-à-dire les gens de l'empire mandingue. En moyenne Guinée, on a les Peuls. Moi, je suis Peul. Mais, comme mon père était médecin fonctionnaire, on a fait les quatre provinces et j'ai appris la guitare dans la région mandingue, ce qui explique que j'ai ce style. Etant d'origine peule, j'ai aussi hérité du style foula, d'influence orientale car 95 pour cent des Peuls sont musulmans. J'ai réussi à combiner toutes ces influences pour créer mon propre style. N'oubliez pas non plus que j'écoutais beaucoup la musique contemporaine, américaine notamment, tels que George Benson, ou Mark Knopfler des Dire Straits. J'écoute beaucoup de musiques.


Alpha Yaya Diallo au Bluesfest canadien en 2006 :



Titus - Et que pensez-vous de l'évolution de la musique africaine ?

medium_alpha8.jpgLa musique évolue beaucoup en Afrique. Certains musiciens se contentent de perpétuer la tradition. La génération montante veut vendre ses produits. Pour cela, il est nécessaire d'être ouvert et d'arriver à se faire comprendre par davantage de monde. Mon objectif, en musique, n'est pas de reproduire ce qui a déjà été fait. Beaucoup d'Africains, même quelques grands noms, ont abusé des synthétiseurs. Youssou N'Dour, lui, n'abuse pas. J'aime ce qu'il fait. Je l'ai rencontré dernièrement sur un festival et, chez lui, la tradition demeure très forte. Lors d'un récent voyage en Afrique, j'ai remarqué que les grands griots, les conservateurs même de la musique africaine, cherchent à utiliser les drum machines ou d'autres instruments électroniques alors qu'il y a là-bas des instruments d'une valeur historique qu'ils n'utilisent presque plus. La musique africaine a besoin d'évoluer : le mixage entre tradition et moderne m'apparaît une excellente chose, mais il ne faut pas en abuser !

Titus - Depuis votre arrivée au Canada, en 1992, vous avez fondé le groupe Bafing. Est-ce que vous êtes satisfait de l'accueil que vous a réservé le public canadien ?

A mon arrivée, il y a quatre ans, mon objectif était d'apprendre la langue et m'intégrer. Mon groupe a été fondé il y a deux ans. Je trouve que ça marche plutôt bien. A Vancouver, on a déjà un large public. Dans la plupart des provinces canadiennes, on est le groupe africain le plus connu ! Il faut être patient !

Titus - Je voudrais aussi qu'on parle des cinq langues dans lesquelles vous chantez : le sousou, le malinké, le foula, en plus du français et de l'anglais.

medium_alpha11.jpgJe chante peu en anglais. Je parle anglais mais j'ai peur de chanter dans cette langue car je crains d'être critiqué. Je le fais petit à petit, en intégrant quelques mots ici ou là, comme le fait Youssou N'Dour, des fois. Sinon, je chante dans les quatre langues de la Guinée.

Titus - L'une de vos chansons, "Yaadu", parle d'aventure. C'est un peu votre histoire, non ?

Quand j'étais jeune, j'ai toujours rêvé d'aventure... Je me demandais comment les gens vivaient en Europe ou en Amérique. Je me demandais aussi s'il me serait permis d'y aller un jour. J'ai dit à ma mère : "Ecoute, j'aime l'aventure; il faut que j'y aille. Parce que quand je vois les maisons, les voitures à la télé en Afrique, j'ai envie de voir tout ça de mes propres yeux !" La première fois que j'ai vu la neige, en Hollande, j'en ai mangé. (Rires) L'aventure a été une très grande expérience pour moi, et je ne finirai jamais de la chanter...

medium_alpha_le_futur.jpgTitus - Vous évoquez aussi dans vos textes l'avenir de l'Afrique, et notamment la question de l'unité africaine. C'est un sujet qui vous tient à coeur ?

oui, c'est une préoccupation majeure. Je lutte pour la paix. Je veux que l'Afrique soit un continent de paix, que les gens se retrouvent et travaillent ensemble. Les choses ne sont pas tellement mûres pour que les Africains comprennent le sens de la démocratie même. Ca, c'est le problème majeur, parce qu'en fait, les Africains sont fatigués des chefs qui ne veulent pas quitter le pouvoir. Il faut lutter pour la paix et la démocratie. La fin de l'apartheid m'a donné beaucoup d'espoir, et cela me fait dire qu'un jour, le monde sera uni.

Le clip de la chanson "Freedom", hymne à la liberté des femmes africaines.  



Commentaires

Merci pour cette superbe interview !
L'unité africaine ? Quel rêve qui se perd et revient encore et toujours...

Bravo à Alpha Yaya pour son talent...

Écrit par : Cath wouaf ! | 16 février 2007

Répondre à ce commentaire

Superbe interview et belle découverte d'un artiste qui me paraît très attachant. Etant assez amoureux de la musique africaine (Ba Cissoko, Ali FArka Touré, Salif Keita etc...) je suis toujours heureux de fair de nouvelles découvertes alors pour cela merci !

Écrit par : Jipes | 18 février 2007

Répondre à ce commentaire

Duzhe bon poste .

Écrit par : павильоны торговые | 05 septembre 2011

Répondre à ce commentaire

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.