01 février 2007
Emeline Michel : "Je suis une insatisfaite née"
Je vous propose de poursuivre cette semaine notre petite escapade en Haïti. Il y a quelques jours, nous vous avons fait rencontrer le fameux jazzman haïtien Eval Manigat... Cette semaine, nous vous présentons celle qui a été surnommée à juste titre la reine de la chanson haïtienne ou la déesse de la chanson créole, Emeline Michel. Nous l'avions rencontrée au Canada en 1994, peu après la parution de son album "Rhum et flamme".
Née aux Gonaïves, en Haïti, Emeline Michel s'est initiée à la musique en chantant du gospel à l'église de son quartier. Après avoir terminé ses études en Haïti, la jeune chanteuse va poursuivre son apprentissage au Detroit Jazz Center. Après un séjour en France, Emeline Michel va s'établir quelques années à Montréal. Puis, en 1999, elle retourne sur son île, et fonde sa propre maison de production, les Productions Cheval de feu.
Aujourd'hui établie à New York, la chanteuse a publié en 2004 le très bel album Rasin Kreyol, son huitième en vingt ans de carrière. (Sources biographiques : Radio Canada)
Selon Richard Lafrance, du magazine montréalais Voir, "cet album explore mieux que jamais les multiples facettes de sa musique natale, démonstration probante de son habileté à marier les rythmes haïtiens traditionnels à un contenu social et politique des plus inspirés. Alors que tous les yeux sont tournés vers la pauvre perle des Antilles et en particulier vers le village des Gonaïves (d'où elle est native), Emeline Michel tenait à exprimer sa foi et son espoir en ce peuple qui devra rebâtir sa patrie, sa nasyon solèy".
Le 20 septembre 2006, Emeline Michel chantait à New York (où elle réside désormais) en ouverture d'une conférence de la CGI (Clinton Global Initiative), fondation lancée par Bill Clinton dans le but de réunir des leaders du monde entier pour tenter de trouver des solutions aux problèmes de la planète (pauvreté, santé, conflits ethniques ou religieux, changement climatique).
Titus - Le public commence à bien vous connaître ici, surtout après le succès de votre chanson "Amandine" (voir clip vidéo ci-après), mais beaucoup ignorent que vous avez débuté cette carrière en Haïti. J'aimerais peut-être que vous commenciez par nous dire ce qui vous a fait quitter votre pays. Etait-ce la situation politique ou le besoin d'évoluer musicalement ?
Emeline Michel - Je crois que c'est un peu des deux. Au départ, j'ai quitté Haïti parce que j'ai obtenu une bourse pour aller étudier à Detroit, dans le Michigan. J'y ai étudié le jazz. Après, avec la sortie de mon album à Paris, j'ai dû aller sur place pour la promotion et j'ai pris goût à l'idée de voyager et de faire voyager cette musique-là, de ne pas l'enfermer dans un créneau. Je ne voulais pas qu'on dise que je faisais de la musique haïtienne. Mais c'est certain que les problèmes politiques de l'île ont aussi contribué à mon départ : on ne pouvait plus avoir de concert. C'était sur un groupe électrogène qu'on fonctionnait. La vie politique prenait tellement le devant de la scène que, artistiquement, les gens ne s'investissaient pas au départ. Et le public ne sortait pas le soir. Tout le monde avait peur; on tremblait. En tant qu'artiste, je ne pouvais pas habiter Haïti et imaginer faire une carrière internationale.
Titus - En tant qu'artiste populaire en Haïti, vous n'étiez pas parfois une cible rêvée pour les politiciens ?
Ecouter la réponse d'Emeline Michel, sur CINN FM, dans Calypso :
Pas mal de fois, il y a eu des gens qui ont essayé de m'acheter. Vu que les textes que j'écris ne sont pas vraiment "sirop miel", comme on dit chez moi, on m'a fait des propositions. Certains ont proposé de m'offrir des voyages, des intruments de musique, des commodités, simplement dans le but de me faire chanter à une cérémonie. Cela n'était pas dans mon intérêt, bien sûr, puisqu'à l'époque, on changeait de président en Haïti comme on change de chemise... J'ai toujours détesté mélanger le côté artistique avec le côté politique. Je sais qu'on peut prendre des positions, défendre tel ou tel point de vue, parler de tel sujet qui nous tient à coeur, mais je crois que si j'avais dû faire de la politique, j'aurais déjà commencé, et moi je suis là pour chanter. Ils ont essayé mais ça n'a pas marché !
Titus - Combien d'albums avez-vous produit en Haïti, avant de quitter l'île ?
En tout et pour tout, trois albums. Il y a eu Douvanjou ka leve en 1987, Flanm et puis Emeline II.
Titus - On vous connaît plus, au Canada, grâce à votre nouvel album "Rhum et flamme", qui a été produit ici. On sait que les maisons de disques occidentales imposent parfois des normes aux artistes afin de rendre leur produit plus commercial. Pour enregistrer cet album au Canada, avez-vous dû faire quelques compromis ?
Il y a eu pas mal de restrictions, en effet. Ici, il y a d'excellents musiciens. On est vraiment gâtés. Il y a des gens en Haïti qui jouent des percussions ou des tambours haïtiens, qui ne sont jamais allés à l'école et qui ont ça dans le sang. Ils ont hérité de ce patrimoine. C'est une chose avec laquelle on naît. Et ce n'est pas évident de trouver ça chez des musiciens occidentaux. Des fois, ça me manque. A cause des problèmes de visa, c'est pas évident de faire venir des artistes d'Haïti du jour au lendemain, pour les avoir pour un spectacle notamment. Mais, on arrive à s'arranger. C'est un bel échange, souvent, avec les musiciens occidentaux. Ca m'arrivait d'apprendre des rythmes haïtiens aux musiciens qui m'accompagnent sur l'album "Rhum et flamme". Eux aussi m'ont apporté d'autres choses.
Titus - Cet album a été salué par la critique comme étant le plus accompli de vos albums. Est-ce aussi votre avis ?
Je ne dirai jamais ça... Quand on commence à s'encenser soi-même, c'est là où ça s'arrête... Je suis une insatisfaite née. Quand j'écoute mes albums, je ne prends pas beaucoup de plaisir. Il y a quelques rares chansons où je me dit que c'est pas mal, mais je me critique beaucoup et ça me permet d'aller plus loin parce que je ne suis jamais satisfaite de ce que j'ai fait. C'est vrai que pour cet album, j'ai disposé de plus de moyens que pour les précédents. Je suis assez contente de certains chansons, mais je ne dirai jamais que c'est mon album le plus accompli. L'album accompli, je crois que c'est quand je serai morte que je le ferai...
Ecouter la chanson Amandine, extraite de l'album Rhum et flamme (1993) :
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Amandine de Emeline Michel
envoyé par Gotwolfy
Titus - Est-ce que les Haïtiens vous font quelquefois le reproche d'être sortie du moule traditionnel de la chanson haïtienne ? Car dans "Rhum et flamme", plusieurs chansons ont un caractère pop...
Oui, je ne vais pas m'en cacher. Mais ça ne m'étonne car on est très lents au changement. En même temps, ceux qui me font ces reproches viennent quand même assister à mes spectacles et achètent mes albums. Ils me disent aussi qu'ils aiment ce qu'ils écoutent. Ca leur fait plaisir de voir que je passe à n'importe quelle émission de radio ou de télé. Ces gens sont généralement réfractaires au début mais c'est parce qu'ils ont envie d'entendre parler d'Haïti, que d'Haïti. Ces reproches ne m'ont pas vraiment fait peur. De toutes les manières, je me dis que le public serait fatigué si je leur donnais la même chose tous les jours.
Titus - Et puis c'est comme ça qu'on arrive à faire évoluer la musique, non ?
Absolument, ça nous ouvre des portes. Au Québec, il y a pas mal de radios où on joue 80 % de musiques francophones. En Haïti, on est francophones aussi, et il n'y a pas de raison que je n'utilise pas un langage qui nous appartient puisque ça me donne l'opportunité de me faire comprendre sans avoir à faire traduire mes chansons à chaque fois que j'ai à les chanter !
Titus - Après votre départ d'Haïti, il y a eu plusieurs étapes marquantes. Il y en a eu une en France, notamment, où vous avez accompagné des groupes aussi fameux que Mory Kante ou Manu Dibango. J'aimerais que vous nous en parliez un petit peu...
Je trouve que la musique africaine est une musique forte. On a beaucoup de choses en commun, l'Afrique et Haïti, parce qu'on vient de là. C'est comme jouer avec des gens que tu admires et que tu croyais ne voir qu'à la télé. J'avais au départ beaucoup d'amiration pour ces gens-là. J'ai fait une tournée avec Manu Dibango, à Paris et en province. Ca m'a permis de jouer avec eux, et de les voir jouer. Quant à Mory Kanté, il faisait une musique de film et il m'a choisie en tant que voix pour la bande sonore. On a eu la chance de travailler en studio ensemble. C'est formidable car la façon dont il chante, c'est tout un exercice ! Ca m'a permis d'apprendre d'autres choses, de nouveaux phrasés, etc. Ca a été aussi l'occasion de retrouver des liens qui existent et qu'on ne soupçonnerait pas, par exemple au niveau des rythmes. En Haïti, c'est juste les noms qui changent, mais on a beaucoup de rythmes en commun.
Titus - Dibango et Kanté sont des formations exceptionnelles sur scène. Est-ce que ça aussi, ça vous a donné une impulsion un peu différente ?
Ca m'a beaucoup aidé car ces gens-là ont un tel naturel sur scène ! Il n'y a pas d'artifice dans leur musique. Ils sont très méticuleux dans leur façon de travailler. J'ai appris beaucoup de choses.
Titus - C'est aussi en France que vous avez rencontré le chanteur québécois Luc de Larochellière qui a écrit la chanson "Amandine" sur "Rhum et flamme"?
Ecouter la réponse d'Emeline Michel, sur CINN FM, dans Calypso :
Oui, il donnait une série de concerts en France et moi j'aimais beaucoup sa chanson "Si fragile". J'en étais malade. Je voulais aller le voir en concert. J'ai eu l'occasion de l'approcher et je lui ai dit que j'aurais aimé qu'il m'écrive une chanson. Il y a des gens qui sont doués pour tel ou tel type de portrait ou de sujet, et je trouvais que lui avait, malgré son jeune âge, une plume d'une extraordinaire maturité. Il a accepté tout gentiment et ça s'est fait quand je suis revenue à Montréal. Ca a été une très belle collaboration. J'ai vraiment beaucoup aimé la façon dont ça s'est passé, sans complexité.
Titus - Avant l'étape québécoise, il y a eu aussi un passage important aux Etats-Unis. J'ai fait allusion plus tôt à la bourse qui vous a permis d'aller étudier le jazz à Detroit, aux Etats-Unis. Vous avez, paraît-il, côtoyé Anita Baker et Aretha Franklin ?
Oui, j'ai été très chanceuse. J'étais dans une école où on recevait chaque semaine, pour faire un petit séminaire, des artistes très connus. A l'époque, il y avait George Benson, Stevie Wonder. Il ya pas mal de compétition et la personne qui gagne la compétition a le droit d'aller faire une chanson en première partie du spectacle de quelqu'un. Et moi, j'ai eu la chance d'être choisie pour présenter une chanson en première partie de Stevie Wonder. Cela m'a valu d'être invitée à des concerts et d'approcher aussi Whitney Houston, Anita Baker, ou Aretha Franklin... J'ai pu les voir travailler en studio et les approcher. Je crois que si je les revoyais aujourd'hui, j'apprendrais davantage à leur contact. A l'époque, j'étais tellement intimidée... (rires)
Titus - Etes-vous retournée en Haïti depuis votre départ ?
Oui, plusieurs fois. Récemment, j'y suis retournée pour le tournage d'un film sur Haïti. On m'avait choisie en tant qu'actrice. Dans ce film, je joue le rôle d'une sirène. Il s'agit du film "Divine Haïti", qui a été présenté dans le cadre du festival Vues d'Afrique. J'ai eu l'occasion de revoir mes parents, aussi, puisqu'ils habitent encore là-bas. C'était une belle expérience pour moi. Retourner là-bas m'a permis de me resourcer, de me reconnecter avec ma terre, mes origines. J'avais un peu oublié que mon pays était aussi beau ! A force de voir les informations qui rapportent tellement d'images négatives de chez moi, j'avais oublié qu'il est exceptionnel d'être chez soi !Titus - Est-ce qu'il n'est pas difficile, parfois, de chanter l'espoir, lorsqu'autant d'événements tendent à rendre chacun un peu pessimiste.
Très difficile, mais c'est ce qui nous reste. Je crois qu'il y a une formule qui dit que "quand on a touché le fond, il faut qu'on remonte". Je crois qu'on l'a déjà touché. Donc, il faut que ça remonte.
Titus - Je crois que vous n'aimez pas beaucoup l'image qui a été longtemps véhiculée dans les médias au sujet d'Haïti. C'est vrai qu'il y a toujours beaucoup de clichés qui peuvent être perpétués dans les médias. On parle peu de culture ou d'arts, qui sont une richesse méconnue de votre pays.
Quelque part, à force de ne voir que les mauvais côtés, on oublie les bons côtés. Il y a beaucoup d'artistes, beaucoup de talents. Au niveau de la peinture, de la musique. Il y a tant de richesses de ce point de vue qu'il est dommage qu'on n'en parle pas davantage ! Ca remonte l'estime des Haïtiens de savoir qu'on n'est pas seulement ce bout de terre où on s'entredéchire.
13:55 Publié dans Rencontres haïtiennes | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : haïti, emeline michel, reine de la chanson haïtienne, rasin kreyol |
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Commentaires
Vous êtes simplement génial, du vrai travail de pro. Je suis un fan inconditionnel d'Emeline Michel, mais également de tout ce qui est musique du monde. Je vous remercie de consacrer quelques lignes à parler de ce genre de musique.
Juste une chose, pourquoi avoir attendu si longtemps pour publier ces entrevues avec notamment Emeline et Eval Manigat?
Encore bravo pour le site.
Valles
Nasyonsoley
Écrit par : Valles Latry | 04 février 2007
Ravi, Valles, de recevoir ici un amateur de musiques du monde...
Pourquoi avoir autant attendu pour publier ces interviews ? Bonne question ! J'en ai accumulé un certain nombre au cours de mes années radio et jamais, jusqu'ici, je n'avais trouvé de support adéquat pour leur redonner vie. Voilà qui est fait, grâce au blog. J'ai en fait saisi l'opportunité du lancement de la plateforme des blogs du Télégramme, au cours de l'été 2006. Je ne regrette pas aujourd'hui d'avoir sauté sur cette occasion !
Des réactions comme la tienne m'encouragent !
Malgré la richesse de la production dans le domaine des musiques du monde, beaucoup de ces artistes ne sont pas bien relayés par les circuits habituels et il n'est pas toujours évident de trouver de l'info sur certains de ces musiciens. C'est un peu le but recherché en publiant ces "archives". Faire découvrir des talents exceptionnels méconnus, en créant une base d'infos en ligne.
D'autres interviews à venir en ce domaine : Jean-François Fabiano, Alpha Yaya Diallo, et bien d'autres encore... Au plaisir, donc !
Écrit par : Titus | 04 février 2007
@Solenne : merci de m'avoir alerté sur le problème vidéo. Je crois y avoir remédié. J'espère que tu tenteras à nouveau ta chance : Emeline Michel en vaut la peine !
Écrit par : Titus | 26 février 2007
@ Titus : en effet, je suis passée par ici... et j'y repasse ! Joli clip, merci de l'avoir de nouveau rendu accessible.
A bientôt !
Écrit par : Solenne | 27 février 2007
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