19.01.2007
Littérature française : la fin d'un ethnocentrisme
Je viens de tomber sur une note très intéressante de Gwenaëlle, expat' bretonne au Québec, dans laquelle elle pose de très bonnes questions sur l'avenir de la littérature "made in France". Des arguments que je vous restitue ici de manière à vous proposer de vous joindre à la discussion. Ce débat est d'autant plus d'actualité qu'est publié, ce mois-ci, un petit brûlot de l'essayiste Tzvetan Todorov, "La littérature en péril".
Dans son excellent blog, "Blogue-notes", Gwenaëlle pose la question de l'avenir de la littérature française en reprenant l'extrait d'un article de Jean-Louis Kuffer, publié dans le quotidien suisse 24 Heures :
"L'attribution de quatre prix littéraires des plus prestigieux, cet automne, à l'Américain Jonathan Littell (Prix Goncourt et Grand Prix du roman de l'Académie française), à la Canadienne-Française Nancy Huston (Prix Femina) et au Congolais-Français Alain Mabanckou (Prix Renaudot), fait figure d'événement significatif dans une France littéraire en perte de vitesse", écrit Jean-Louis Kuffer. "Les ténors de la littérature mondiale actuelle ne sont pas français mais le plus souvent issus de pays où de grands chocs suscitent des oeuvres fortes. (...) Bernard Pivot s'est félicité, en présence d'Alain Mabanckou qu'il a défendu dès ses débuts, de l'enrichissement de la littérature française par ses périphéries. Reste à constater que lesdites périphéries pourraient bien devenir centrales, au dam d'écrivains français de France qui continuent de se considérer comme le nombril de la République des lettres."
"La littérature de France serait-elle en train de perdre son éclat international ?", se demande ainsi Gwenaëlle.
Le fait que l'article précité émane d'un journaliste suisse ne tient sans doute pas du hasard. La Suisse, comme la Belgique, le Québec, l'Afrique (etc.) ont longtemps souffert de l'égocentrisme culturel de la France. Pourtant, le monde a bien évolué depuis Montaigne, Molière, Balzac, Flaubert, Chateaubriand ou Hugo... Mais certains nostalgiques de l'influence passée de la France voudraient faire comme si rien n'avait bougé.
Un enrichissement culturel et linguistique
C'est heureux si tant d'écrivains de par le monde choisissent aujourd'hui d'écrire en français. Cela représente un enrichissement culturel conséquent pour la francophonie mondiale. Enrichissement pour la langue, aussi, car il existe autant de parlers qu'il y a de peuples francophones, et c'est tant mieux. Pourquoi rêver de rigidité, d'une langue immobile, qu'on figerait dans les salons douillets de l'Académie parisienne ?
Heureusement, la France n'a plus le monopole de l'écriture en français. Heureusement, aux quatre coins du monde, des auteurs (pas seulement francophones d'ailleurs) écrivent en français et mériteraient sans doute plus d'intérêt de la part du petit cercle d'érudits parisiens qui font la pluie ou le beau temps dans le petit monde littéraire.
Schéma identique côté anglais
Le même schéma existe d'ailleurs en ce qui a trait à la littérature anglophone. Le même ethnocentrisme a prévalu au "bon vieux temps des colonies" britanniques. Mais du fait du développement de l'hyperpuissance américaine, les Anglais ont dû se rendre à l'évidence plus vite que les Français : ils n'étaient plus les seuls à pondre de grands auteurs. Non seulement les Britanniques ont-ils compris plus vite, mais ils ont su réagir en développant une littérature contemporaine qui n'a pas aujourd'hui à être complexée (des auteurs comme William Boyd, Jonathan Coe ou Matthew Kneale le montrent). Elle a su aussi peut-être mieux accepter (ou plus vite, en tout cas) les auteurs issus des autres pays de l'anglophonie.
Juste retour des choses
C'est donc, à un juste retour des choses que l'on semble assister aujourd'hui. Peut-être enfin l'amorce d'un changement... Et l'on se surprend à rêver : que certains auteurs francophones issus de communautés minoritaires, comme les Franco-Ontariens, (un exemple : Daniel Poliquin) puissent être eux aussi reconnus à leur juste valeur dans le reste de la francophonie, mais aussi dans un premier temps par d'autres ethnocentrismes latents (celui de l'intelligentsia québécoise vis à vis des communautés franco-canadiennes hors-Québec), par exemple).
Sur la première illustration, quelques exemples de la littérature "made in France" contemporaine : Les livres de Michel Houellebecq, Serge Joncour, Bernard du Boucheron, Patrick Modiano, Gilles Leroy, Nina Bouraoui, Eric Faye, Frédéric Beigbeder, et Erik Orsenna. Et sur la deuxième photo : quelques exemples de littérature francophone d'ailleurs : de Chine, Shan Sa; de l'Ontario français, Daniel Poliquin, Maurice Henrie, Robert Marinier et Hélène Brodeur; du Canada anglophone, Nancy Huston; du Québec, Anne Hébert; d'Afrique, Ahmadou Kourouma (Côte-d'Ivoire); de Belgique, Armel Job.
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Pour enrichir le débat, lire aussi "La littérature en péril", de Tzvetan Todorov (Flammarion, 12 €), dans lequel l'essayiste affirme que la littérature est aujourd'hui menacée de l'intérieur par ses praticiens et ses défenseurs.
18:10 Publié dans Les débats de Titus | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature française, Francophonie hors-Québec, Daniel Poliquin, Québec, Afrique, Belgique, Suisse






















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Commentaires
Elle n'est pas du tout en péril au contraire, puisque ces francophones lui donnent un sacré coup de talent (de talon !) là où ça fait du bien / j'avais renoncé personnellement à lire les auteurs français, à l'intérêt tout relatif...
Mais tout ceci est très bien dit plus haut ! Bravo pour ton flair à dénicher de bon papier, Titus :)
Ecrit par : Cath | 19.01.2007
Bien d'accord avec toi, Cath. Il n'y a pas péril si l'on tient compte de la production francophone foisonnante venue du monde entier !
Est-ce que c'est après tout si important que la production "made in France" soit actuellement au centre de la production francophone mondiale. je ne le crois pas. Des oeuvres fortes, il y en aura encore à sortir de France, ça me paraît évident, mais je crois que cela tient à un grand nombre de facteurs, le contexte historique n'étant pas un des moindres. Les auteurs issus de pays où la répression existe, où la liberté d'expression n'est pas acquise, où certaines pratiques religieuses ou culturelles continuent à imposer de fortes contraintes, ont peut-être plus de matière susceptible de générer une oeuvre majeure. Certains de nos auteurs français sont peut-être trop choyés pour écrire une oeuvre proprement touchante... (Je force peut-être un peu le trait, volontairement !) Le prochain grand auteur ne sortira peut-être pas d'un milieu bobo, mais de la rue. Je verrais assez bien une oeuvre forte émanant d'un SDF qui va de galère en galère...
Ecrit par : Titus | 20.01.2007
Moi je n'ai pas trop d'avis sur la question, je ne m'y connais pas assez. Quelle que soit l'état de la littérature française, je pense qu'on compte quand même en ce moment l'un des plus grands auteurs en la personne de Houellebecq, personnellement je me délecte de sa prose, et de celle de Nothomb aussi (même si je ne raffole pas toujours de l'objet de ses bouquins). Tout compte fait, je crois que l'important c'est la langue et donc la production francophone de même que la qualité des traductions françaises plutôt que la production franco-française. Je ne sais pas si c'est clair...
Bon week-end Titus et bonne lecture...
Ecrit par : Mimie | 20.01.2007
Ce que je reproche à Nothomb c'est qu'elle se laisse lire en 2 heures / trop court !
Houell-truc / trop déprimant, vraiment !
Angot / j'ai envie de la frapper, la pauvre.
mais pourquoi je raconte tout ça au fait ? ;)
Bisous muzo d'amour
Ecrit par : Cath | 21.01.2007
Mimie nous parle de Houellebecq. Ses livres me touchent aussi.
Quant à Nothomb, je croyais qu'elle était belge, non ? Auquel cas, c'est encore un peu plus d'eau à mon moulin, même si j'avoue qu'elle m'a plusieurs fois déçu. J'avais trouvé "Stupeur et tremblements" excellent, les autres beaucoup moins. De façon, je trouve que sa production est très inégale... Il paraît qu'elle a plusieurs bouquins d'avance et que sa maison d'édition en programme un chaque année. Je ne suis pas sûr que ses livres auraient tous été publiés si elle les avait soumis à un éditeur de façon anonyme... C'est un avis qui n'engage que moi, bien sûr.
Quant à Angot, je partage un peu ton avis, Cath. Pas sûr qu'on en parlera encore dans cinquante ans. Mais je me trompe sûrement.
Ecrit par : Titus | 21.01.2007
Je trouve cela magnifique que des gens se lancent dans l'écriture en français. Nous avons toujours un peu l'impression d'être des gaulois au milieu de notre village qui luttent pour la survie de notre langue.
... j'ai du mal avec Houellebecq et Nothomb.
Mais comme vous l'écrivez si bien, la littérature française ne se résume pas à deux auteurs.
Ecrit par : Maan | 21.01.2007
Autre éclairage ?
Si nous décomposons siècle par siècle, le nombre "d'auteurs" restés à la postérité, cela permet de relativiser et de moins porter notre ego sur le nombre d'écrivain issus de France intra-muros en rapport aux francophones et francophiles.
Nous traînons je crois encore lourdement le complexe du siècle des lumières où depuis, la France aurait un devoir de production littéraire supérieur au reste du monde.
Et puis deux-trois ans sur un siècle, ont-ils force de loi ?
Les générations futures sauront analyser les tendances de notre "aujourd'hui".
L'essentiel à mon sens est bien qu'une qualité littéraire existe, d'où qu'elle vienne !
L'Histoire jugera, fera le tri... fera fi des bruits médiatiques du moment, créateur des vedettes d'un jour, pour distinguer talents et génies.
Merci mon grand Titus, de nous donner encore une fois l'occasion d'exciter nos méninges...
Allez c'est bon t'as gagné ton sucre.
Billedeclownment tien !
Ecrit par : Billedeclown | 22.01.2007
Je te propose de refaire un trou chez Cath-mandoue, la folle-dingue du verbe, pour participer à la défonce de langue bien pendue.
Tu y découvriras toutes les richesses non subtiles du verbe qui ne s'est pas fait cher !!!
Billedeclownment tien !
Ecrit par : Billedeclown | 26.01.2007
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