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23.01.2007

Eval Manigat : "Je teste ma musique en dansant"

medium_affiche_Eval_Manigat.2.jpgCelui qu'on a longtemps surnommé l'archévêque du worldbeat à Montréal, le compositeur haïtien Eval Manigat, fait partie de cette catégorie de musiciens qu'il est impossible d'étiqueter parce que leur création se situe au carrefour de multiples influences. Éval Manigat, grand frère des musiciens world montréalais, a choisi, fin 2006, de s'en retourner dans son Haïti natal, presque 40 ans après l'avoir quitté.

Selon le quotidien québécois Le Devoir, "À 67 ans bien comptés, il s'y rend dans une sorte de retour d'ascenseur, pour réaliser un vieux rêve, remettre ce qu'on lui a donné, créer une Académie de musique. À Saint-Marc, là où il a grandi et où il a commencé à faire de la musique, sur le bord de la mer, au nord de Port-au-Prince". Son but, former une nouvelle génération de musiciens haïtiens... Nous avions rencontré Eval Manigat en 1994, alors qu'il venait de publier son album "Africa plus" avec sa formation Tchaka.

Titus - Est-ce que je dois vous appeler Monseigneur, comme le font les Haïtiens de Montréal ?

Eval Manigat - (Rires)

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Titus - J'aimerais tout d'abord vous féliciter pour l'album "Africa plus" que vous avez publié sur l'étiquette TRB. Cet album est de la vraie dynamite pour les amateurs de musiques du sud. Une question, tout d'abord, sur les rythmes que l'on retrouve dans vos compositions : est-ce que c'est vrai que tout ce que vous écrivez, vous le dansez immédiatement pour tester vos compositions ?

medium_album_manigat.jpgC'est automatique. Notre concept musical passe par la danse. Chez nous, les gens veulent que la musique dégage une pulsation ou des sensations qui les incitent à danser. Danser, pour nous, ça fait partie de la vie de tous les jours. Des gens n'hésitent pas à vendre leur pantalon pour aller danser, vous voyez comme c'est important ! Quand je compose, j'ai du mal à me détacher de cet état d'esprit. Je danse ainsi sur mes compositions pour tester ma musique avant de la mettre sur le marché. Quand on joue en orchestre et que les gens dansent devant nous, c'est le meilleur test.

Titus - On associe souvent votre démarche à celle d'un chercheur, un compositeur qui aime les découvertes nouvelles. C'est vrai que la fusion de musiques, de styles et de cultures, c'est quelque chose qui vous attire, on dirait...

Moi, j'adore toutes formes de musiques, que ce soit la musique classique, le jazz, les musiques d'ailleurs. Dernièrement, je me suis découvert un penchant pour la musique arabe, pour la couleur qui s'en dégage et les rythmiques différentes qu'ils emploient. Je ne sais pas où tout cela va m'amener... Récemment, mon frère, le guitariste qui joue avec moi, m'a dit que mes recherches étaient très intéressantes intellectuellement, mais qu'elles n'allaient sûrement pas faciliter la tâche des producteurs et distributeurs, qui ont déjà du mal à mettre une étiquette sur ce qu'on fait... Alors maintenant je commence à me poser de sérieuses questions.

Titus - J'ai une idée : puisque vous avez été parmi ceux qui ont contribué au développement d'une musique baptisée le "rarock", provenant du "rara" qui est une musique haïtienne. Pourquoi ne pas fonder le "raraï" ?

(Rires) Ca sera pour le prochain album... Le "raraï", voilà une bonne idée... (Rires)

Titus - Vous côtoyez des musiciens d'origines diverses. Votre groupe s'appelle Tchaka. Je crois que ça a une signification bien particulière en Haïti, non ?

Tchaka, c'est un mets haïtien assez épicé. Tous les mets haïtiens sont assez épicés, d'ailleurs. C'est un plat assez spécial, qu'on voit peu dans les restaurants. C'est quelque chose que les gens cuisinent chez eux. Dans ce plat, il y a toutes sortes d'épices et d'ingrédients, du maïs, de la viande. On a choisi ce nom pour faire allusion aux nombreuses influences qu'on a compilées pour arriver à sortir ce produit. C'est aussi parce que le groupe réunit des musiciens d'origines diverses. On est treize sur scène...

Titus - De quelles origines sont-ils ?

De façon générale, ils sont ou haïtiens, ou québécois ou canadiens anglophones. Le batteur est grec. La chanteuse est martiniquaise. Le groupe marche bien. Naturellement, on laisse la place à tout à chacun de mettre son petit grain de sel. Chacun a sa vision.

Titus - C'est vrai qu'il y a des musiciens admirables qui jouent à vos côtés, mais j'aimerais aussi qu'on mentionne quelques noms de musiciens avec lesquels vous avez joué dans le passé, tels Denis Fréchette, de La Bottine Souriante, Karen Young, bien connue dans son domaine au Canada...

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Il y a environ dix ans de cela, on n'était pas beaucoup de musiciens "worldbeat" sur la scène musicale de Montréal. D'ailleurs, le mot "worldbeat" n'existait pas. Pour pouvoir jouer, il a fallu qu'on s'associe à d'autres musiciens. Moi, j'ai été chanceux de tomber dans un staff de musiciens bien cotés et à partir de ça, on a fait des échanges. Avec Karen Young, par exemple, on a travaillé ensemble pendant des années. D'ailleurs, on est voisins, et cela a facilité les relations. Quant à Denis Fréchette, c'est celui qui, le premier, m'a mis en contact avec la musique folklorique québécoise... A l'époque, quand on avait besoin d'un pianiste pour jouer avec nous, c'était comme si on cherchait une aiguille dans un tas de foin. Peu de musiciens comprenaient notre langage à l'époque. Ils l'appréciaient mais, pour y participer, c'était une autre dimension. C'est à force d'échanges qu'on a finalement pu arriver à jouer ensemble. On leur a montré des trucs, et ça a été réciproque.
Mes compositions se sont beaucoup bâties par le biais de ces échanges, notamment avec les Cubains, les Latins ou les Africains que j'ai côtoyés. Alors tout ça, ça fait des amalgames culturels.

medium_TCHAKA2.jpgTitus - J'aimerais que l'on essaye de définir votre musique. Il y a, comme on l'a vu, des influences multiples : on peut parler des rythmes, qui font penser aux Caraïbes, à l'Amérique Latine, ou à l'Afrique. Il y a aussi les couleurs nord-américaines si j'ose dire, avec un son qui emprunte à la pop, au jazz, au funk...

On appelle ça "worldbeat", une fusion d'énergies qui viennent de plusieurs souches différentes. Obtenir la fusion entre le sel et le sucre n'est pas si évident que ça, mais ça se fait. Moi, j'ai beaucoup voyagé dans les Caraïbes et j'ai été vraiment touché par la diversité de l'extension de la culture africaine. C'est pour ça qu'on a choisi d'appeler l'album "Africa Plus". "Africa" pour la culture africaine, et "plus" pour faire référence à l'extension de cette même culture à travers les Caraïbes et ailleurs, durant les derniers 200 à 300 ans.
Il y a beaucoup d'ignorance au sujet des Caraïbes : on nous voit comme des petites îles où il fait bon aller faire la fête ou se baigner... Mais il y a beaucoup d'autres choses qui s'y passent. On évoquait à l'instant les échanges culturels; dans les Caraïbes, ces choses se font naturellement. Cette fusion culturelle est une manière de vivre pour nous... On a grandi là-dedans.

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Titus - Mais quand même, Eval Manigat, lors d'une rencontre avec la chanteuse Emeline Michel, celle-ci me disait qu'elle devait faire face à la réaction de certains Haïtiens qui vivent à Montréal depuis des générations et qui s'attendraient à ce que les musiciens haïtiens n'évoluent pas et continuent à produire la même musique. Est-ce que vous avez aussi parfois des réactions hostiles à l'évolution de cette musique ?

Malheureusement, oui. (Rires) Quelqu'un qui quitte son pays, quitte avec une image mentale d'où il a grandi et des gens qu'il a côtoyés. Quand il arrive ici à Montréal, cette image mentale ne change pas, même après dix ans. Il s'agrippe à ce souvenir. A chaque fois que cette image mentale revient, il souffre du mal du pays. C'est comme le "bon vieux temps". Le "bon vieux temps", pour chacun de nous, c'est quoi ? C'est une image mentale de certains moments vécus. Alors, je comprends cette réaction. Mais ce que je trouve bizarre, c'est qu'on refuse au musicien le droit d'évoluer. Il est là pour satisfaire le goût de monsieur tout-le-monde. Il faut avouer que de tous les arts, c'est avec la musique qu'on peut rassembler facilement, en un tour de main, toutes sortes de monde et de toutes couches sociales. Et vous allez trouver des gens émancipés, qui sont ouverts à tout, et d'autres qui sont fermés et qui ne veulent rien savoir de plus que ce qu'ils connaissent déjà !

medium_t_webert_sicot.jpgTitus - Vous êtes au Canada depuis 1974, mais avant cela, vous aviez déjà mené une carrière assez impressionnante en Haïti, où vous avez été co-leader de la formation haïtienne de Weber Sicot (ci-contre). Parlez-nous un peu de vos débuts...

J'ai commencé à jouer de la musique en 1963, juste pour m'amuser, comme tous les bons musiciens haïtiens qui se découvrent être musiciens, involontairement, en s'amusant. Et à un moment donné, il y a un orchestre qui arrive et qui t'invite à jouer en son sein. J'ai surtout joué des percussions au début, et plus tard, de la basse. Il n'y avait pas de bassiste dans l'orchestre, et le directeur musical a découvert que j'avais un sens musical assez poussé et m'a demandé de jouer de la basse. Je me suis ainsi retrouvé à jouer de la basse d'un jour à l'autre, et j'ai continué depuis. Il n'y avait pas d'école pour apprendre la musique, alors j'ai continué à apprendre par ce biais. J'avais pas l'intention de devenir un musicien professionnel, mais j'ai fini par aller jouer d'un orchestre à l'autre, comme le superbe orchestre Tropicana, que j'ai fondé et qui existe encore. Là-bas, un orchestre, c'est comme une grande famille. C'est le contraire de la conception d'ici : le musicien va étudier; il est là comme pigiste. On l'appelle, il vient, il fait son travail, on le paye et il s'en va. Alors que là-bas, quand tu es musicien, la première question qu'on te pose c'est "dans quel groupe joues-tu ?". C'est automatique. Si tu ne joues dans aucun groupe, c'est qu'il y a un problème. Soit t'es pas bon, ou t'es pas sociable...

Titus - Qu'est-ce qui vous a poussé à quitter votre pays ? L'envie de voir autre chose, ou la situation en Haïti ?

La situation y était pour quelque chose. A l'époque où je jouais avec Weber Sicot, la situation politique était tendue. Je me suis retrouvé, à un moment donné, mal pris dans un tas de situations abracadabrantes. J'ai craint pour ma vie. L'orchestre de Weber Sicot a quitté Haïti pour la Martinique, et je l'ai suivi. C'était un contrat de quatre mois, et nous devions retourner en Haïti à l'issue de celui-ci. J'ai dit au chef d'orchestre que je tenais à ma vie et que je ne souhaitais pas retourner au pays. Je suis resté en Martinique, et c'est à ce moment-là que j'ai commencé à côtoyer d'autres musiciens qui n'étaient pas des Haïtiens. La fusion a commencé là. Après la Martinique, je suis allé en Guadeloupe puis à Saint-Martin. Là, c'était bien différent. Déjà, on y parle quatre langues, et la musique qui prédomine, c'est le calypso et le reggae, et je n'y étais pas du tout habitué. L'orchestre que j'ai dirigé là-bas était une vraie tour de Babel. C'était intéressant de constater à quel point la musique pouvait briser des barrières. Même si on ne pouvait se comprendre du fait des langues multiples, il suffisait de faire une belle phrase musicale et tout le monde était content.

Titus - Récemment, vous avez été sollicité par des écoles de jazz ou des universités pour donner des ateliers. Vous avez ainsi donné une initiation aux rythmes des Caraïbes à des musiciens classiques. Est-ce que ça correspond toujours à votre démarche de rapprochement des styles ?

Ca n'était pas une démarche personnelle, mais ça constituait un beau challenge. Quand je suis arrivé à l'université, je ne savais pas à quoi m'attendre... J'ai été invité par une ethnomusicologue, qui a voyagé dans les Caraïbes et qui connaît la mentalité, l'approche des musiciens haïtiens. Les élèves que j'ai rencontrés avaient un esprit ouvert et ont aimé ça. Heureusement, car l'approche classique va totalement à l'encontre de la nôtre.

Titus - Vous avez aussi été invité à l'école nationale de Lyon pour donner des ateliers, mais cette fois, à partir de vos propres compositions.

On a eu un orchestre, ici, à Montréal, dans lequel jouait un trompettiste, Pierre, qui est parti enseigner à Lyon. Le souvenir de cet orchestre lui était resté, et il a expliqué qu'il voulait présenter ce concept aux élèves. Il leur a donc proposé de m'inviter, et ils m'ont demandé d'aller y enseigner le rara et le compas. J'ai été appelé directement par le directeur de l'école. Il voulait que je leur parle de mes méthodes de composition. Je me suis préparé en conséquence. Ca a été une expérience très enrichissante, pendant environ trois semaines intensives.


Histoire de découvrir le talent d'Eval Manigat, dont l'énergie sur scène est contagieuse, voici un extrait d'un concert donné au Spectrum de Montréal le 15 décembre 2005, "Katrinaid", organisé au profit des victimes de Katrina. Eval y partage notamment la scène avec George Thurston et Olivier René de Cotret.


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Commentaires

Inter' très sympa et l'extrait musical de la fin est pas mal : tous les musiciens dansent et également parmi les spectateurs !!

Merci de cette découverte ;-)

Ecrit par : Laurenn | 28.01.2007

je viens d'essayer de lire la vidéo d'Emeline Michel mais, à mon grand regret, "this video is no more available" !
Pas mal, l'extrait du Katrinaid, mais maintenant j'ai envie d'en savoir plus sur le "rara"...
A bientôt Titus

Ecrit par : Solenne | 26.02.2007

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