03 décembre 2006

CharlElie Couture : "L'ennui, c'est l'antichambre de la mort"

medium_Couture2.jpgArtiste multidisciplinaire par excellence, CharlElie Couture a de multiples cordes à son arc : musicien et chanteur, il s'exprime aussi par le dessin, la peinture, la photographie, la vidéo ou l'écriture. Très prolifique, ce créateur multicartes a déjà publié moult nouvelles, romans, albums, musiques de film et scénarii de bande dessinée. Installé à New York depuis plusieurs années, il vient de publier "Newyorcoeur", un opus résolument rock. Nous avions interviewé CharlElie en 1995, alors qu'il faisait la promotion de son album "Les Naïves".

Titus - CharlElie Couture, on peut se demander comment vous arrivez à concilier autant d'activités...

CharlElie Couture - En fait, je ne me pose pas vraiment la question. Les choses que j'ai à faire, je les réalise les unes après les autres. Je ne suis pas une pieuvre, et je crois que j'arrive à m'organiser peut-être mieux que d'autres. C'est pour ça que j'arrive à m'en sortir mais vous savez, j'ai même encore du temps pour élever mes enfants, jouer au tennis, aller à la pêche et goûter les bons vins... C'est comme ça que je me sens à l'aise. Je serais handicapé si je devais me priver des sensations que me procurent la pratique de l'un ou l'autre des arts que vous avez évoqués.

medium_Cha0002.JPGTitus - J'ai lu que vous aviez la hantise des journées où vous n'avez rien accompli. Est-ce que la création est un rempart contre l'ennui, pour vous ?

Non seulement j'ai la hantise, mais je suis très mal à l'aise si j'arrive à la fin d'une journée avec le sentiment que j'ai rien fait. Je considère plus l'art comme une thérapie, comme un exutoire, plutôt que comme un endroit de plaisir. Bien sûr j'en tire de grandes satisfactions, mais c'est mon travail. Je le prends à la fois avec sérieux et caprice.

Titus - Cette hantise de l'ennui ou de la solitude apparaît en filigrane dans votre oeuvre musicale, si l'on remonte à des albums comme "Quoi faire" ou "Solo boys ou solo girls". C'est un thème récurrent, chez vous ?

Ecouter la réponse de CharlElie Couture dans Calypso , sur CINN FM :



Oui, l'ennui pour moi, c'est vraiment l'antichambre de la mort. Avoir le sentiment d'être vivant sans avoir de fonction, c'est terrible. C'est la grande panique du chômeur ! Celui qui n'a pas de travail entre dans des spirales d'angoisse qui sont terribles. Quand on n'a pas de raison sociale, on se sent un peu en plus, et c'est surtout ça qui paralyse, et quand on commence à ne plus avoir de tâche, en tout cas moi je me sens très mal à l'aise. Ce qui peut sembler paradoxal, c'est que je dise ça pour une discipline, à savoir l'art, que beaucoup de gens considèrent comme étant gratuite, ou non fondamentalement nécessaire à la vie sociale, et pourtant, l'art est un des fondements de l'Histoire de l'homme.

Titus - En parlant d'art, où est-ce que vous vous retrouvez le plus dans l'art de cette fin de XXe siècle. Comment percevez-vous les différents matériaux artistiques que sont la musique, l'image, l'écriture ?

En ce qui me concerne, les sensations que je tire de l'un ou de l'autre de ces arts sont complètement différentes. Si je les prends les uns après les autres, je dirais que la littérature, le fait d'écrire, procurent un sentiment de puissance, de force. Quand on écrit, on peut inventer des mots. En quelques mots, on peut effacer l'univers ou réparer une dispute préhistorique. On peut faire ce qu'on veut avec les mots et ça donne une exaltation terrible. Simplement, le revers de la médaille, c'est qu'on ne le partage avec quelqu'un que de façon différée. C'est à dire que, quand on est devant sa machine, avec ses fantasmes et illusions, on est vraiment seul avec ça. Il n'y a pas le sentiment merveilleux du partage. Quand je dessine, chose que je suis d'ailleurs en train de faire au moment où je vous parle, ça me procure des sensations qui sont plus mélangées : il y a l'oeil, mais on entend aussi le crayon gratter les fibres du papier ; l'odorat est alerté par les émanations de térébenthine si on peint à l'huile. L'art plastique est un art beaucoup plus sensuel et procure des joies, du bout des doigts, qui sont très intenses. Quant à la musique, c'est un art beaucoup plus spatial. Quand on rentre dans l'univers musical, quand on joue avec les sons, le temps et l'espace n'ont pas du tout la même signification. La musique est beaucoup plus abstraite et définit des espèces de nébuleuses dans lesquelles on se perd, et qui font perdre pied par rapport à la réalité terrestre. Le seul moment où on peut avoir le sentiment de partage dont je parlais, c'est quand on pratique une musique de façon "live", jouée en public.

medium_Cha0001.JPGTitus - J'aimerais que l'on parle de votre album "Les Naïves". Comment s'est développé le concept de ce quinzième album. Je crois que l'approche était assez nouvelle pour vous ?

Les disques que j'ai écrits étaient souvent des petits scénarios très imagés. Et je m'efforçais d'utiliser des mots qui étaient toujours visuels. En ce qui concerne ce disque, je me suis peut-être beaucoup plus laissé aller, en imposant moins de contraintes, hormis celle que les chansons devaient être préhensibles ou compréhensibles sans explication et tout de suite. Je voulais qu'on rentre dans ces chansons dès les deux premiers vers, et non pas contraindre les gens à l'écoute de la chanson pour arriver à la fameuse thèse-antithèse-synthèse.

Titus - C'est vrai que la compréhension se fait d'emblée dans les chansons de cet album. Est-ce qu'on peut rapprocher cette écriture de l'approche qu'avaient les peintres naïfs, qui grossissaient un peu les traits... Un peu comme le douanier Rousseau auquel vous faites allusion dans la chanson "Petite dame, petite auto" ?

Disons que d'une façon générale, je crois qu'on vit une période de naïveté. Pour moi, la naïveté, c'est l'opposé de la lucidité. A l'instant même où on se laisse aller à la croyance, on devient naïf. La naïveté, c'est le concept sans l'analyse. C'est prendre les choses par leur apparence, sans chercher forcément à les expliquer, à rentrer dans les labyrinthes des explications. Quelqu'un de lucide va essayer de raisonner, de rendre les choses de façon précise, et considérer qu'elles doivent pouvoir être répétées. Une personne qui voit la vie avec naïveté se laisse aller à une forme de rêve, conçoit les choses par leur forme. C'est sur ce concept-là que j'ai réfléchi, et je me détache de ceux qui associent souvent la naïveté à la puérilité. Pour moi, c'est pas du tout pareil. Moi, je suis plus un poète et je raconte les choses telles que je les reçois. Je ne suis pas chargé d'en faire une analyse sociologique ou politique et d'en tirer des conclusions. Dans ce disque-là, je me suis autorisé à évoquer les idées sans les démontrer forcément.

Titus - Dans "Les Naïves", la musique repose souvent sur des ambiances qui permettent d'ajouter encore plus à la précision des sentiments. Est-ce qu'on ne retrouve pas ici la touche du peintre ? Je fais notamment allusion à ces enregistrements d'ambiances extérieures...

Tout à fait. La manière que j'ai eu de travailler sur ce disque était beaucoup plus proche de peinture que d'une manière d'écrivain de table, comme on appelle les compositions écrites. Je suis resté assez longtemps en studio avec l'ingénieur, en essayant des trucs, en refaisant les mixages, en invitant les musiciens pendant deux-trois jours, et puis je retravaillais sur les bandes, tout seul, pendant deux à trois semaines. Je crois que c'est l'album sur lequel j'ai le plus travaillé, en peignant sur les bandes comme sur les matériaux que je manipule quand je dessine.

Titus - Un travail d'impressionniste, en quelque sorte ?

medium_Cha0004.JPGOui, peut-être. Je me sens plus évocateur que démonstrateur. La chanson ou la manière que j'ai de faire de la musique est une manière faite d'impressions, de suggestions, plutôt que de démonstrations. Je ne suis pas du tout un polémiste. Même si j'aborde des idées de façon précise et que j'ai mon idée sur un certain nombre de choses, il m'apparaît plus important de les suggérer plutôt que de les imposer.

Titus - Cet album comporte des chansons écrites à différentes époques...

Je vous avouerai que c'est un peu un pied de nez à ceux qui parlent de l'inspiration comme étant fluctuante. En ce qui me concerne, j'ai beaucoup de matériel de côté. Si je devais, je pourrais entrer en studio demain pour enregistrer sept disques de suite. Ca me donne le temps de choisir, de prendre mon temps... A mon avis, une chanson, c'est comme le vin, ça doit macérer un peu. Il y en a qui tiennent le coup, et d'autres qui doivent être bus jeunes.

Titus - Cet album des "Naïves" représentait un retour en France après quelque temps passés en Australie. Est-ce que vous aviez ressenti le besoin de changer d'air ?

En fait, j'ai fait les deux derniers disques en Australie, mais j'en ai fait d'autres à New York, à Québec, en Allemagne, à Londres. Je crois d'ailleurs que c'est la première fois que j'enregistre un disque en mon nom à Paris. Je pense que le travail sur disque est comparable au cinéma. Quand on n'est pas content d'une prise, on peut la recommencer et on retourne dessus comme on retourne une séquence jusqu'à l'avoir obtenue avec autant de précision que ce qu'on souhaitait dans sa tête. A la différence de la scène qui serait plus comparable au théâtre ; à savoir que ça passe ou ça casse. On aime ou on n'aime pas. Quand on travaille en studio, on a tous les droits, mais on doit surtout être vrai et crédible. Quand je vais travailler aux Etats-Unis, c'est parce que j'ai envie de ce son-là. Si je venais à Québec, c'est parce que j'avais entendu une manière de faire de la musique qui était différente de celle que j'avais dans les oreilles. Entre le décor reconstitué qu'on peut obtenir sur scène avec les musiciens, et le décor réel, je dirais que l'un est une chose, et l'autre est une autre.

Titus - Vous êtes originaire de Nancy, en Lorraine, et vous êtes d'ailleurs le concepteur du logo du conseil général de Lorraine. Est-ce que vous êtes très attaché à votre région d'origine ?

Non, je ne crois pas. Il se trouve que j'y retourne de temps en temps et que l'oxygène y est quand même plue efficace pour mes poumons que la pollution parisienne... J'y ai une maison à l'écart d'un petit village, qui me procure parfois bien des ennuis. Mais quand on est dans un village, on subit les rixes, les jalousies de façon bien plus rapprochée que dans les villes, où ça se dilue dans la cohue de tous les jours. Mais nonobstant ce détail, "l'endroit" lui-même est un endroit qui est un peu en dehors de tout au monde. C'était où j'étais en Australie, ça aurait pu être au Canada ou ailleurs. Je ne crois pas être attaché à ma région, mais par contre j'y suis attaché parce que j'y ai mes parents, parce que j'y ai un paquet de mes affaires et une maison pratique.

Titus - Quand on évoque Nancy, on pense à l'essor de l'art nouveau au travers de l'Ecole de Nancy...

C'était vrai à cette époque-là, mais c'est loin d'être le cas aujourd'hui. Je remercie la ville de Nancy de m'avoir donné l'énergie d'aller voir ailleurs comment ça se passait. C'est pas une ville très ouverte à l'art, au contraire. Il y a en France, des villes beaucoup plus ouvertes à l'art, comme Grenoble ou Rennes. Mais il y a des tas de belles choses qui s'y passent, mais c'est pas une ville très dynamique.

Titus - En tant que créateur multidisciplinaire, est-ce que vous attachez quelque importance à la postérité, à l'empreinte que vous laissez derrière vous ?

Vous avez dit le mot exact. L'empreinte. Je me sens comme quelqu'un qui marche sur la plage à la lisière des vagues. Mon empreinte, je la laisse, et je suis heureux de savoir que j'ai marché à tel endroit. Je me retourne, et je sais le chemin que j'ai suivi. Mais, en même temps, je sais aussi qu'à la prochaine marée, mes pas vont être effacés et ça ne me dérange pas.

Titus - Vous avez réalisé des vidéos, mais à ma connaissance, vous n'avez jamais réalisé de film. J'ai du mal à croire que le septième art vous laisse indifférent si l'on en juge au nombre de musiques de film que vous avez écrites... On peut citer celle de "Tchao Pantin" ou "Taxi boy". Et vous écrivez d'autre part des scénarios pour la BD. Est-ce que vous n'avez jamais été tenté par le cinéma ?

Oh que si ! J'étais tellement tenté qu'au départ, je devais être metteur en scène de cinéma. J'avais même écrit un scénario qui se déroulait à Québec, et que j'ai essayé de monter pendant un an. Ceci dit, c'est vrai, je n'ai pas tout sacrifié pour monter ce film-là, mais j'ai rencontré un univers encore plus impitoyable que celui que je côtoie. Les producteurs de cinéma, en tout cas ceux que j'ai rencontrés en France, sont des reflets et non pas des personnages qu'on voit de face. L'argent qu'ils manipulent est de l'argent qu'ils arrivent à obtenir d'autres personnes, et quand on va chercher de l'argent pour produire un film, en fait, on doit convaincre quelqu'un qui va devoir aller convaincre un autre. Ce qui fait que ça recule considérablement les responsabilités des uns et des autres. Et pour obtenir une réponse, tout est extrêmement long. Et j'ai eu l'impression, pendant un certain temps, de mettre mon âme en jeu, et ça, c'est trop cher. Le cinéma, à l'heure actuelle, est de toute façon dans une crise d'identité, secoué en cela par la télévision. Il n'a plus du tout le même sens qu'il avait il y a une trentaine d'années, quand moi j'allais au cinéma. Aujourd'hui, c'est la télévision qui produit le cinéma pour la plupart. Donc c'est une approche très spécifique qui modifie le point de vue en tout cas des créateurs. Ce qui ne signifie pas que je n'ai pas envie de tourner un film un jour, mais je n'ai pas envie de tout arrêter pour ça.

Titus - Dans le monde de la musique, il y a beaucoup d'étoiles filantes. Vous, au contraire, vous êtes resté en vous taillant un public qui semble se regénérer au fil des ans. Quel est à votre avis le secret de votre longévité ? Car il y a beaucoup de médias qui vous boudent dans l'ensemble, et notamment les radios FM...

La réponse de CharlElie Couture :



Oui, tout à fait. Le médicament que je fabrique en tant qu'apothicaire correspond à des prescriptions que chacun s'octroie en lui-même et dans son intimité plutôt qu'il ne correspond à des prescriptions de masse. Je crois que les choses que j'écris sont intimes et chacun les perçoit pour lui-même. Peut-être que ça ne correspond pas à une vision globale. Je ne crois pas faire partie des gens qui jouent avec les moyennes; quand on rentre dans l'univers de mes chansons, qui sont quelquefois difficiles à extraire de leur contexte global, peut-être que ça effraie. Les gens connaissent mon intégrité parce que, quand j'ai quelque chose à dire, je le dis, même si je n'atteins pas les fameux Top 50, hit parade et compagnie, je vends suffisamment régulièrement de disques pour que les gens qui ont investi de l'argent sur moi s'y retrouvent et donc, me donnent du travail disque après disque.

En bonus, et en guise de conclusion, voici un clip vidéo extrait du tout dernier opus de CharlElie Couture, "Newyorcoeur" :


La plupart des dessins, peinture et photos illustrant l'interview sont extraites du livret de l'album "Les Naïves", publié en 1994.

Commentaires

Quelle chance que de rencontrer ce merveilleux artiste. Belle interview que je vais me permettre de mettre en lumière si tu veux bien. Je crois en outre que CharlElie Couture est un grand amoureux de l'Australie. Lors de cette émission défunte sur France 3 où l'on présentait des reportages de voyages à divers artistes, il avait assisté à un reporte sur le "retour des moutons" en Islande et avait fait un parallèle très juste entre ces deux pays.
Très amicalement !

Écrit par : Cath | 05 décembre 2006

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J’ai trouvé une autre interview en podcast de Charlélie qui est sympa : vous pouvez l’écouter sur www.lepointetudiants.com Rubrique Kronik Ça vaut le coup aussi de s’abonner à ce podcast avec iTunes parce qu’il y en a plein d’autres ! Katerine, Cali, Dionysos, Phoenix, Hushpuppies... ouvrez iTunes, Déroulez le menu « Avancé », cliquez sur « s’abonner au podcast » et Collez ce lien http://lepointge.podemus.com/feed dans la fenêtre qui s’ouvre…et c’est déjà prêt ! plus facile qu’une pizza surgelée

Écrit par : jimmy | 31 janvier 2007

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