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30.10.2006
Lokua Kanza : "Quand tu es sincère, le public le ressent"
Originaire de la République Démocratique du Congo (ancien Zaïre), Lokua Kanza fait partie de ces musiciens qui auront profondément renouvelé la musique africaine. Multi-instrumentiste génial, doté d'une voix dont la tessiture complexe ne cesse d'étonner, Lokua Kanza venait d'enregistrer son tout premier album éponyme lorsque nous l'avons rencontré, en 1994.
Titus - Lokua Kanza, tu viens de publier il y a quelques mois ton premier album dont tu assures en ce moment la promotion aux Francofolies de Montréal. L'accueil est bon ?
Lokua Kanza - Je connaissais déjà un peu le public québécois pour m'être produit au festival d'été de Québec. Je ne dis pas ça seulement parce que je suis ici, mais il faut avouer qu'il y a au Canada de très bons chanteurs. Le public est exigeant et a du goût. Et l'accueil a été très chaleureux. C'était super ! J'avais que trente minutes pour chanter. On a fini le concert avec une "standing ovation". Ca fait vraiment chaud au coeur !
Titus - Jusqu'ici, les amateurs de musique africaine ont été habitués à des formations très orchestrées, qu'il s'agisse de Mory Kante, de Toure Kunda et d'autres encore. Ta musique au contraire repose sur une instrumentation acoustique, et même parfois exclusivement vocale, sur ce premier album qui tranche avec le reste de la production africaine de la dernière décennie... A ton avis, les musiciens africains ont-ils trop accepté de faire des compromis dans les studios occidentaux dans les années 80 ?
Lokua Kanza - Je pense, sincèrement, que certains ont fait beaucoup de compromis. Ca se comprend dans certains cas, mais pas toujours. Quand on est artiste, cela veut dire qu'on accepte quelque part certaines souffrances. Quand je dis souffrance, c'est de ne pas céder à la tentation du gain rapide. Quand on a envie d'avoir rapidement de l'argent, on perd son âme. Perdre son âme, pour l'artiste, cela revient à perdre ta connaissance, ta valeur, tout ce qui est profond. Moi, je pensais qu'il me fallait attendre d'avoir les moyens de faire mon disque comme je le ressentais. Le public est très ouvert et sensible. Quand quelque chose est sincère, le public le ressent.
Ecouter la réponse de Lokua Kanza dans Calypso, sur CINN FM :
Titus - Ta démarche s'inscrit dans la continuité de la chanson traditionnelle zaïroise. Est-ce vrai que les chants de ta mère ont beaucoup influencé ton répertoire ?
Lokua Kanza - C'est vrai. Ma maman est rwandaise, et cette musique rwandaise est une musique très très douce. C'est une musique aérienne, un peu comme la musique indoue. Ce qui m'a beaucoup marqué, en Europe, ici ou ailleurs, c'est qu'on connaît vraiment très mal cette musique. Ma mère chantonnait tout le temps, elle avait une superbe voix, mais être chanteur en Afrique, c'est pas un métier. Quand tu chantes, on dit que c'est bien pour les fêtes, mais on n'imagine pas de devenir professionnel.
Titus - En ce qui te concerne, tout a commencé alors que tu étais très jeune. C'est dans les églises que tu as fait tes premiers pas dans la chanson...
Lokua Kanza - Quand j'étais petit, je partais tous les dimanches à l'église, et je voyais d'autres petits qui y chantaient. Cela me faisait très envie. Je suis allé rencontrer le dirigeant de la chorale. Il m'a écouté et il a dit : "La voix n'est pas mal, on va essayer..." Et j'ai commencé comme ça, à l'âge de 8 ans.
Titus - Après, il y a eu le conservatoire, où tu as étudié la guitare classique, mais je crois que ton premier tremplin fut fourni par la diva Abeti, l'une des grandes stars du Zaïre. Tu peux nous raconter ?
Lokua Kanza - Deux petits copains à moi, qui devaient avoir 12 ou 13 ans, étaient souvent dans la famille Abeti. Ils m'ont écouté jouer et m'ont dit : "Mais pourquoi tu n'irais pas voir tantine ?" Un jour, je suis parti là-bas. Son mari, qui est son manager, m'a auditionné, et j'ai commencé à l'accompagner à l'âge de 19 ans, et ce pendant environ deux ans. C'est un très beau souvenir pour moi. C'est vraiment là que j'ai appris le métier de musicien professionnel.
Titus - Ton cheminement s'est ensuite poursuivi en Côte d'Ivoire, puis en France, aux côtés de Ray Lema... Une expérience très porteuse, non ?
Lokua Kanza - Je suis arrivé en 1984 en France, et là je suis parti directement dans une école de jazz. Après ça, j'ai rencontré Ray Lema, et une autre expérience a débuté. C'est avec lui que j'ai commencé à effectuer mes premières tournées en Europe. C'est un excellent musicien, un excellent conservateur, quelque part, de la musique africaine.
Titus - Il y a eu également l'étape avec le grand Manu Dibango, du Cameroun, pour lequel tu as intégré le "Soul Makossa Gang"...
Lokua Kanza - J'ai fait deux ans avec lui. C'était un vieux rêve d'enfant. Je voulais vraiment travailler avec Manu Dibango depuis que j'avais 20 ans. Travailler avec ce grand bonhomme, c'était quelque chose. Manu Dibango est celui qui m'a donné le premier la chance de chanter une chanson en première partie de lui, tous les soirs. C'était un beau tremplin ! Tu es en face du public; tu commences à sentir ce que c'est que le trac...
Titus - Certaines de ces étapes ont constitué un formidable apprentissage en vue de ta propre carrière en solo, non ? L'envie de voler de tes propres ailes commençait-elle à se faire jour ?
Lokua Kanza - Absolument. Je faisais pas mal de petits trucs de mon côté depuis un moment, mais je ne me sentais pas prêt. Après Ray Lema, j'ai quand même fait une maquette. Je suis allé voir des maisons de disques qui m'ont dit : "Ce n'est pas la musique africaine !" Quand tu es en face de gens qui ne connaissent pas la musique africaine et qui en ont une idée préconçue, tu ne dis rien et tu t'en vas... Tu discutes pas, c'est pas la peine...
Titus - Auraient-ils souhaité que tu fasses des compromis ?
Lokua Kanza - Peut-être... Moi, comme je suis un peu têtu en ce qui a trait à ma musique, je me suis dit qu'il valait mieux laisser tomber.
Titus - Si on devait chercher à te qualifier, préférerais-tu qu'on dise de toi que tu es un poète ou un conteur ?
Lokua Kanza dans Calypso :
Lokua Kanza - Je pense que c'est un compliment quand on me dit poète. Je ne pense pas être un poète. J'aimerais bien l'être. Mais si c'est les autres qui le disent, ça me fait plaisir. J'essaye de raconter des histoires, mais, en même temps, j'aime bien privilégier le côté "art", parce que l'art est très important. L'émotion d'une oeuvre est universelle. Avec les histoires, c'est plus compliqué, ça dépend des environnements. Alors que l'émotion, elle, c'est la plus belle histoire...
Titus - Tes chansons parlent beaucoup d'amour, mais tu évites toujours d'être moralisateur. Et surtout, tu ne portes aucun jugement...
Lokua Kanza - C'est exact. Moi, je parle d'amour, mais de cet amour qu'on est en train de perdre tous les jours. Avec la course au pouvoir, avec l'envie d'avoir beaucoup d'argent, avec l'envie d'écraser les autres... On se fait des murailles pour protéger nos proches, nos familles, alors que les familles des autres, on les tue. J'ai envie simplement d'être comme une sorte de luciole, de petite lampe qui puisse faire "tink, tink, tink... Attention, danger". De pouvoir éveiller, en quelque sorte, nos semblables... Moi, je crois en l'humain. L'humain a une telle force de pouvoir changer en bien tout ce qui est mal. Donc, peut-être suffit-il de lui dire : "Eh ! Tu es capable de bonnes choses. Pourquoi as-tu fait de mauvaises choses ?" Voilà ce que j'essaie de faire passer.
Titus - Ce message, tu le fais passer dans trois dialectes, le swahili, le wolof et le linguala. Où sont parlés ces dialectes, et pourquoi choisis-tu de chanter dans l'un plutôt que dans l'autre ?
Lokua Kanza - Au Zaïre, il existe au moins 220 langues. Il en fallait au moins une pour réunir tout le monde; c'est le linguala. Le swahili est chanté quant à lui dans toute l'Afrique de l'Est. Tu sais, avec cette langue-là, on apprend même les mathématiques. Elle est beaucoup enseignée dans les universités américaines. Et le wolof, c'est une langue sénégalaise. Moi, je ne la parle pas, mais la choriste qui chante avec moi m'a traduit quelques phrases.
Titus - Utilises-tu plusieurs langues de manière à faire passer ton message de la façon la plus universelle possible ?
Lokua kanza - Je pense. Parce que la musique, elle-même sans paroles, on peut la sentir, on peut la comprendre. Et de temps en temps, on a quand même besoin de savoir de quoi parle l'autre. Et la langue est importante. C'est pourquoi il y a quelques bouts de français, quelques bouts d'anglais ici ou là, pour que les gens comprennent ce que je veux dire.
Titus - Parlons un peu des conditions dans lesquelles a été enregistré ton premier album ? Je crois que tu as fait beaucoup de choses sur ce disque...
Lokua Kanza - C'était très rigolo, parce que, comme je n'avais pas de gros moyens pour faire mon disque, celui-ci a pu se faire grâce à un copain qui m'a prêté son studio. Je partais à 20 h et je travaillais, tout seul, jusqu'à 8 h du matin, pendant presque un mois et demi. Je m'enfermais, je chantais, j'enregistrais plusieurs pistes... Travailler tout seul, c'était très important dans la mesure où je voulais faire un disque où je donnais de moi-même, entièrement. Afin que le public se retrouve, aussi. Actuellement, dans le domaine de la musique africaine, on nous donne toujours un producteur anglais, un producteur jamaïcain, un producteur américain, etc. C'est très bien. Ces gens-là savent la musique, mais ils ne connaissent pas la musique africaine. Voilà le problème. Et moi, je voulais faire un disque qui soit intègre.
La réponse de Lokua :
Titus - C'est assez incroyable de voir ce que tu arrives à faire avec ta voix. On a l'impression qu'il y a un groupe de cinq ou six chanteurs à chaque fois...
Lokua Kanza - Toutes les voix qui sont sur le disque sont de moi. Beaucoup de gens me demandent : "Mais c'est quoi la voie aiguë qu'on entend là" . Mais il n'y a que ma voix !
Titus- Penses-tu que la musique africaine va explorer des avenues moins commerciales à l'avenir ? Va-t-on revenir à quelque chose de plus traditionnel, à une musique authentique, où les compositeurs n'auront pas à faire autant de compromis face aux maisons de disques ?
Lokua Kanza - Ca commence à venir. C'est vrai que mon exemple à moi, je souhaite que ça donne beaucoup de petits enfants. On croyait, pour que la musique africaine se vende, qu'il fallait y mettre beaucoup de synthé, etc. Mais comme mon disque s'est un tout petit peu vendu en France, on s'aperçoit que cette approche aussi peut être commerciale. Le commercial, c'est simple : il faut toucher l'humain ! Il faut faire quelque chose de vrai et de simple. Et ça devient après commercial parce que les gens achètent. Mais il ne faut pas se dire qu'il y a des recettes comme ça qu'il faut suivre pour que ça marche. Là, tu te trompes et tu trompes le public et celui-ci le ressent ! A ce moment-là, il n'achète pas ! Le public est prêt à écouter : c'est à nous autres, musiciens, de faire de l'art.
Titus - Quand tu composes, est-ce la littérature qui t'inspire, ou des histoires vécues du quotidien que tu mets en relief ?
Lokua Kanza - C'est la vie, la terre, l'eau, l'homme, qui m'intéressent. C'est un ensemble de choses. Parfois, ce sont des histoires sociales qui m'intéressent. D'autres fois, ce peut être simplement un lever de soleil, une chute d'eau. J'aime tellement la peinture mais je ne sais pas dessiner... Je dessine avec les notes.
Pour en savoir plus sur Lokua Kanza :
Le site officiel de l'artiste, où il est possible d'entendre des extraits de l'ensemble de ses albums :
http://www.lokua-kanza.com
Une biographie très fournie sur le site de RFI Musique :
www.rfimusique.com/
09:05 Publié dans Rencontres africaines | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Lokua Kanza, musique africaine, Zaïre, Afrique, Ray Lema, Manu Dibango, Reine Abeti
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Commentaires
pour moi lokua c'est cadeau il ya seulement luis pas dautre donc se lui.
Ecrit par : toto omana | 13.04.2007



























