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05.10.2006

La chanson populaire ontaroise : une histoire qui s'est fait attendre... (1ère partie)

medium_la_chanson_ontaroise.jpg Maurice Lamothe, professeur de littérature à l'université Sainte-Anne, en Nouvelle-Ecosse (côte Est du Canada), publiait, en 1994, le tout premier ouvrage sur la chanson populaire franco-ontarienne, "La chanson populaire ontaroise (1970-1990)" . Comment expliquer ce long silence sans évoquer le contexte si particulier des cultures minoritaires, qui doivent constamment subir les références aux grandes cultures ? Une esquisse de réponse dans cette interview de l'auteur, réalisée en 1995, sur laquelle nous reviendrons ultérieurement.



Titus - Personne, aucun universitaire, n'avait jamais, avant vous, cherché à analyser le phénomène de la chanson franco-ontarienne. Vous avez choisi d'en faire votre thèse de doctorat...

Maurice Lamothe - Effectivement, j'ai passé six ans de ma vie à marteler ça et à faire de la recherche. J'ai réalisé beaucoup d'entrevues, j'ai réuni beaucoup d'articles de journaux, d'ouvrages de référence. La tâche était énorme.

Titus - Pourquoi cela n'a-t-il pas été fait plus tôt ?

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On ne sait pas trop quoi faire avec la chanson en général. Les musicologues se disent que ce n'est pas de la musique. Les littérateurs se disent que ce n'est pas de la littérature. De sorte que ça reste au milieu, comme ça... Ca, c'est une première raison. L'autre raison vient de la difficulté que la chanson populaire peut avoir à être reconnue au niveau de la littérature en général, peu importe où d'ailleurs. A l'exception toutefois des Etats-Unis ou de l'Angleterre, qui eux reconnaissent leur chanson populaire, l'étudient et la respectent. Mais la tradition française relègue le genre "chansonnier" au rang des para-littératures. Pourquoi ? Parce qu'on considère que c'est du business. Que c'est une façon de se faire de l'argent, et que c'est soumis aux lois du commerce, alors qu'en littérature, on aime bien entretenir le mythe de l'auteur libre de toute espèce d'attache, de celui qui ne cherche pas la gloire...

Titus - Dans le contexte franco-ontarien, beaucoup de ces chanteurs ont été associés à un mouvement. Vous citez l'exemple de Paul Demers qui est devenu le porte-parole de la francophonie ontarienne. Il l'a même récemment été à une conférence au niveau national.

On voit l'importance qu'on accorde à la chanson. C'est assez extraordinaire : on a besoin des chansonniers; on en a eu besoin et on en aura besoin encore. On en a tellement eu besoin qu'on a même pardonné à Robert Paquette d'avoir dit que l'Ontario français n'existe pas en tant que culture. On lui a pardonné. J'ai un chapitre de mon livre qui s'intitule d'ailleurs : "Robert Paquette, traître et héros". Il a fallu expliquer pourquoi Robert Paquette a dit ça à plusieurs reprises. Bien sûr, en Ontario français, on ne reconnaissait pas la création. Il n'y avait pas de prix, de système de légitimation, de bourse. Pourquoi aurait-il dit que l'Ontario existait si la province même avait de la difficulté à le reconnaître. Alors, évidemment, il est allé à Montréal, et pendant ce temps-là, d'autres ont pris la relève. Je pense à Paul Demers qui, pour toutes sortes de raisons, est celui qui jouit du plus grand capital symbolique en Ontario. Alors que le premier chantre de l'Ontario français, c'est Robert Paquette.

Titus - La chanson ontaroise a-t-elle une identité qui lui est propre ?

Il y a des particularités à la chanson franco-ontarienne. La plus grande, et cela peut paraître curieux, c'est le produit chansonnier pour enfants. C'est dans ce domaine qu'il se vend le plus de disques. Il y a quelqu'un dont on parle assez peu, c'est Suzanne Pinel, qui a quand-même enregistré onze micro-sillons. Peu d'artistes peuvent se vanter de l'avoir fait. Et ce succès est principalement lié au réseau des écoles. On peut penser aussi à Donald Poliquin : en voilà un autre qui est spécialiste de la chanson pour enfants. Robert Paquette, Michel Lalonde ont fait le réseau des écoles. La plupart des chansonniers ont touché, à un moment ou un autre, au réseau des écoles, et touché, autant à la langue maternelle qu'à la langue seconde. C'est pas pour rien qu'on retrouve dans le répertoire de la formation Cano, la chanson "Frère Jacques", clairement destinée au public anglophone. C'est une chanson simple et ce public la connaît. L'originalité de la chanson franco-ontarienne vient du fait qu'elle doit, pour survivre, s'appuyer sur le réseau des écoles; c'est quelque chose d'alimentaire, ça.

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Titus - Et vous ne pensez pas que ça pourrait se retrouver dans d'autres provinces, comme en Saskatchewan ?

Oui, bien sûr, mais à un moindre niveau puisqu'ils sont moins nombreux ! Ceci dit, il faudrait vérifier. Je suis actuellement en train de faire des recherches sur la chanson acadienne. Il y a des éléments de preuve qui semblent démontrer que ce réseau des écoles n'est pas seulement ontarois mais s'apparente à un véritable réseau hors-Québec. Calixte Duguay, un Acadien, a siégé sur des jurys en Ontario. Et on préfère prendre, à bien des égards, un francophone hors-Québec pour siéger sur ces jurys-là. Parce qu'un francophone hors-Québec, même issu d'une autre province que l'Ontario, comprendra davantage le produit ou les projets qui lui seraient présentés. Il existe donc un réseau hors-Québec de chansonniers. Il est clair qu'il existe des différences très nettes entre cette chanson hors-Québec et ce qui est fait au Québec.

Titus - Les artistes ontarois ont tenté à maintes reprises de se frotter au marché québécois, avec plus ou moins de réussite, à l'instar de Robert Paquette, Garolou, ou Cano...

Dans les années 1970, on assiste à la fièvre nationaliste. En 1976, c'est la prise de pouvoir par le Parti Québécois et en même temps, il y a comme une contradiction qui s'installe. Les Franco-Ontariens, eux, n'appuient pas le mouvement nationaliste au Québec. Ce qui est drôle, c'est qu'ils doivent pour autant compter sur le marché québécois qui lui est appuyé par des forces nationalistes. Ce sont toutes ces stratégies, tout de même assez complexes, que j'ai analysées. Je parle de la stratégie de la transcendance : être un citoyen du monde, est-ce que ça aide à ne pas prendre parti tout en ayant l'air de prendre parti ? Au Québec, on admet que les régions veuillent faire leur propre promotion, mais ça n'a rien à voir avec le mouvement qui devient de plus en plus séparatiste au Québec. Avec le groupe Cano, certaines chansons nous semblent quand même être partie prenante pour un certain nationalisme, et on assiste à un certain réveil de l'identité. Mais au sein de cette formation, il y a quand-même des anglophones, qui participent aussi à un marché; ils voient qu'au Québec, ça fonctionne. Et ils se disent que c'est le bon chemin à prendre. Dans le film "Cano, expérience collective", on s'aperçoit que tout le monde se parle en anglais dans le groupe. Il y a ce discours sur l'identité qu'on pourrait croire être lié à une ferveur politique, mais en même temps, dans le quotidien de ce groupe-là, on remarque qu'ils communiquent en anglais entre eux.

A suivre.

Pour commander l'ouvrage de Maurice Lamothe, publié aux Editions Le Nordir, en association avec les Editions québécoises Triptyque :
www.livres-disques.ca/editions_nordir/home/index.cfm
http://www.triptyque.qc.ca/

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