06.10.2006

Maurice Lamothe : "Il est possible aujourd'hui de faire carrière en Ontario" (2ème partie)

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Avec Maurice Lamothe, universitaire auteur de "La chanson populaire ontaroise", nous évoquons, dans la seconde partie de notre interview, la première vague des chansonniers ontariens. (Ci-contre, photo de Donald Poliquin, l'un des pionniers de la chanson ontaroise, par Jules Villemaire)

Titus - Nous avons terminé la première partie de notre entretien en faisant allusion aux membres du groupe Cano (Coopérative des artistes du Nouvel-Ontario), précurseur de la chanson en Ontario français dans les années 1970. Les Franco-Ontariens se sont aperçus, dans un film sorti à l'époque, qu'ils communiquaient en anglais entre eux. Comment cela a-t-il été perçu ?

Maurice Lamothe - Les réactions ont été nombreuses dans les journaux; très vite, le public ne s'est plus fait d'idées sur la capacité de Cano à vouloir défendre l'Ontario français, et la langue française. Ca a généré de la déception, et la population va être encore plus déçue après le référendum sur l'indépendance au Québec. (L'option indépendantiste est carrément rejetée le 20 mai 1980 par environ 60 p. 100 de l'électorat québécois et ce, malgré l'élection du Parti québécois en 1976, ndr). Avec la défaite des souverainistes, on assiste à une véritable débandade. Tout le marché de la chanson s'effondre. Et c'est à partir de ce moment que Cano commencera à chanter en anglais. Une période qui coïncide aussi avec la mort d'André Paiement (parolier et membre influent de Cano, ndr). A partir de cette période, le produit de Robert Paquette sera aussi beaucoup moins risqué, beaucoup plus standardisé. Pourquoi ? Parce que, tout à coup, ça coûte extrêmement cher de produire un disque. Il faut pouvoir compter sur ses propres moyens. L'industrie du disque n'investit plus comme avant. Auparavant, Kébéc-disc donnait de l'argent à Robert Paquette, et ça fonctionnait ou pas. Pour les disques qu'il a lui même produits, il a fallu qu'il prenne moins de risques. C'était fini, la belle époque des années 1970; désormais, il fallait un produit léché, et sans risque. Bien sûr, le public n'a pas suivi. En même temps, est-ce que ça n'était pas beaucoup demander à des chansonniers que de prendre un tel risque financier ? On parle quand même d'un investissement de l'ordre de 35 à 40.000 dollars. Et beaucoup de chansonniers y ont laissé leur chemise. Je pense notamment à Alain Grouette, qui était originaire de Hearst.

Titus - Avez-vous essayé de joindre certains de ces artistes pour compléter vos recherches ?

J'ai mené pas mal d'entrevues. Je pense à Michel Lalonde, de Garolou, Robert Paquette, Marcel Aymar, Butch Bouchard, etc. J'ai pris les artistes qui me semblaient parmi ceux qui ont le plus marqué. Il a fallu que je me restreigne un petit peu... Je pense pas non plus avoir couvert toute la matière. Il reste du travail à faire et j'espère que ce que j'ai fait va servir à d'autres...

medium_LivreLamothe0001.JPGTitus - Quel est votre sentiment sur l'évolution plus récente de la chanson franco-ontarienne ?

Dans les années 1970, pour avoir accès à du capital symbolique en Ontario, il fallait se produire au Québec. Aujourd'hui, le festival "La nuit sur l'étang" devenant une sorte de fête nationale, le Bureau franco-ontarien ayant développé un programme de bourses pour chansonniers, le réseau des écoles étant franchement ouvert aux artistes, il est possible désormais de faire carrière en Ontario, non pas en se faisant beaucoup d'argent, mais en espérant être reconnu par les Ontariens. Ca, c'est un phénomène nouveau.

Titus - Malgré tout, pour prendre un exemple très récent, un groupe comme Brasse-Camarade qui s'évertuait à faire le réseau des écoles en Ontario, se retrouve aujourd'hui à signer un contrat avec une maison de disques québécoise...

Ce qui est important, c'est de voir qu'il existe une stratégie d'accès au marché adulte. Prenons l'exemple de Donald Poliquin : c'est un spécialiste du réseau des écoles, mais un peu à regrets. Il a longtemps rêvé d'aller davantage vers le public adulte, autant au Québec qu'en Ontario. Il se produit bien sûr devant les adultes, mais sa stratégie d'accès, c'était avant tout le réseau des écoles. Et d'autres groupes l'ont fait, comme Chuck Labelle. Ca donne un produit assez particulier. Et c'est une des caractéristiques de la production franco-ontarienne, une espèce de produit à cheval entre le marché des enfants et celui des adultes. Un artiste apprend à communiquer de cette manière : parfois, il développe deux répertoires, un répertoire pour les enfants et un autre pour les adultes. Le matin, il va dans les écoles; les enfants en parlent à leurs parents qui, à leur tour, vont voir le spectacle le soir.

Titus - Le Québec s'ouvre-t-il aujourd'hui suffisamment aux productions francophones des autres provinces canadiennes ?

Il faut que le Québec recommence à ouvrir ses portes, parce que, dans les années 1980, quelque chose de fondamental est arrivé au Québec et qui est dommage : on a fermé les portes aux chansonniers francophones de l'Ontario et des autres provinces. Parce que le marché du disque était tombé, mais aussi parce que des artistes déjà en place protégeaient le peu du marché qui restait. Ils se protégeaient contre les intrus. Et il y a un discours qui est revenu très souvent; c'est que les Franco-Ontariens et les francophones hors-Québec en général, font du folklore. Or, dans les années 1980, le folklore n'est plus à la mode. Les artistes franco-ontariens ont donc été exclus pendant longtemps de toute espèce de vélléité de renouvellement. Cela était totalement faux, naturellement. Robert Paquette s'est renouvelé et l'image qu'on a de lui à la Quinzaine ontaroise en 1987, c'est un gars qui a l'air beaucoup plus punk que ce qu'on entend à son sujet dans la presse québécoise...

Titus - Vos recherches ne se limitent pas à la chanson ontaroise... Vous vous attelez à présent à la chanson acadienne ?

J'essaye de boucler la boucle et de faire le tour de la chanson francophone hors-Québec au Canada. Il reste beaucoup de travail à faire...


Pour commander l'ouvrage de Maurice Lamothe, publié aux Editions Le Nordir, en association avec les Editions québécoises Triptyque :
www.livres-disques.ca/editions_nordir/home/index.cfm
http://www.triptyque.qc.ca/

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