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06.07.2006

Gisèle Benoit, la femme qui parle aux orignaux

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Artiste peintre naturaliste, auteur de recherches sur le comportement animal, mais aussi scénariste et réalisatrice de films documentaires sur la faune, Gisèle Benoit a plus d'une corde à son arc. Reconnue sur la scène internationale (et notamment en France, où elle a été l'invitée de l'émission Ushuaia) pour son travail sur les orignaux (élans d'Amérique) ou les oiseaux, elle est aussi à l'origine d'un mouvement à but non lucratif destiné à promouvoir la conservation du patrimoine faunique par le biais de projections de films et de diaporamas. Ma rencontre avec Gisèle Benoit remonte à l'année 1995, où elle était précisément invitée, par le ministère ontarien des Richesses naturelles, à présenter une conférence à Hearst, ville du nord de l'Ontario réputée pour être la capitale de l'orignal au Canada (une étude a démontré en effet que la plus grande concentration d'élans dans ce pays se trouvait dans cette région).
Il paraissait donc inévitable que les pas de Gisèle Benoit la mènent un jour dans la région Nord-Aski, elle qui fut, avec ses parents Monique et Raynald, à l'origine de l'excellent documentaire "En compagnie des orignaux", qui lui a valu le surnom, depuis, de "femme qui parle aux orignaux".
Ses études sur le langage des animaux ont reçu en effet des critiques élogieuses soulignant le sérieux de ses démarches. Louise Cousineau, chroniqueuse du journal québécois La Presse, n'hésitait pas à comparer son travail sur les orignaux à celui accompli par Jane Goodall et Dian Fossey auprès des singes et des gorilles. Une référence qui n'est pas volée car, à l'instar de ses aînées, Gisèle Benoit a toujours accordé la priorité aux longs séjours d'observation pour se consacrer à ses recherches sur le comportement.
Pour l'anecdote, aussi étrange que cela puisse paraître, si Gisèle Benoit ne craint pas de côtoyer les cervidés de 700 kg, elle ne cache pas avoir une peur bleue des araignées...


Titus - La faune a toujours été pour vous une passion, pour ne pas dire votre raison de vivre; est-ce que vos parents Raynald et Monique ont été le principal élément déclencheur de cette passion ?

Gisèle Benoit - Je dois ma passion pour la nature à mes parents mais, dans le fond, je crois qu'ils n'ont eu aucune difficulté à me l'inculquer car je l'avais déjà en moi. Je crois qu'on naît avec ça en nous. Parfois, on a simplement l'occasion de le développer. Moi, j'ai eu la chance d'être dans un milieu qui a favorisé mon épanouissement et mes relations avec la nature.

T.- Vous aimez la nature de façon générale, mais je crois que vous êtes quand même davantage passionnée par certains animaux en particulier...

G.B.- Oui, j'ai mes chouchous, si on peut dire. Il y a des animaux que je préfère observer. En général, il s'agit d'animaux avec lesquels j'aurai une possibilité de contact. Je pense à l'orignal par exemple. Il me fascine beaucoup. D'une part par sa grande taille : dire qu'un animal du format d'un cheval puisse vivre dans nos forêts et passer la plupart du temps tout à fait inaperçu, c'est extraordinaire ! Ce qui est encore plus extraordinaire, c'est qu'on peut communiquer avec lui. On peut imiter son langage et pratiquement tenir des conversations avec lui.

T. - Quand a commencé cette fascination pour le plus grand des cervidés ?

G.B. - Ca remonte aux années 80, quand j'ai visité le parc de la Gaspésie pour la première fois. Avant ça, j'avais jamais eu l'occasion d'observer l'orignal de façon satisfaisante, dans son élément naturel. Dans le parc de la Gaspésie, il y a une très forte densité d'orignaux, et c'est là que j'ai eu la chance de me retrouver devant un magnifique mâle accompagné de deux femelles. Ca a été le coup de foudre pour cet animal. De par sa beauté, sa noblesse. Il était si harmonieux dans son élément naturel.

T. - C'est vrai qu'en dépit de sa grandeur, c'est un animal très gracieux...

G.B.- Absolument, il est très élégant, malgré ses traits assez robustes, un museau assez tombant... On peut pas le comparer avec un cerf de Virginie, qui est tellement délicat, "cute" (mignon en anglais). L'orignal, en comparaison, est fort et puissant, mais combien beau et intéressant. Et ce qui m'a beaucoup surpris, aussi, c'est de voir le calme de ces animaux-là. Je pensais que durant la période de rut, c'étaient des animaux très agités, un peu fous. Mais dans le fond, ça n'était pas le cas. Ce n'était pas l'animal agressif dont j'avais entendu parler par des chasseurs. Souvent, on entend dire que c'est un animal stupide car il répond aux appels des chasseurs, mais ce n'est pas le cas; c'est un animal qui est franc. Il ne peut pas s'imaginer qu'on lui ment.

T. Il faut être humain pour comprendre le mensonge...

G.B. - Oui. C'est pas parce qu'on est innocent qu'on est forcément stupide ! Je me suis rendu compte qu'il y avait beaucoup de préjugés au sujet de l'animal, et je me suis donné comme but de découvrir qui il était vraiment, et porter un regard autre que celui d'un chasseur sur cette espèce-là. Je crois que ça a été très apprécié par les gens qui ont vu le documentaire qu'on a réalisé. Ce film était le résultat de douze ans de recherche et d'observation, et autant de tournage.

T. De tout ce que vous avez observé sur l'orignal, quelle a été la révélation la plus marquante ?

G.B. - Pour moi, ça a été de voir qu'on pouvait communiquer avec lui et se faire comprendre. D'abord, il a fallu que j'apprenne son langage par l'observation. Ce n'est pas suffisant seulement de l'entendre faire ses sons en forêt. Il faut voir dans quelles circonstances il fait ces interactions-là avec les autres de son espèce. Au parc de la Gaspésie, étant donné qu'il y a beaucoup d'espaces ouverts après les coupes forestières, j'ai pu justement observer dans quelles circonstances les animaux émettaient tel ou tel son. Ca m'a permis de décoder les sons et le comportement gestuel du panache, qui est très important aussi. Quand j'étais sûre de bien connaître ce langage, même s'il y a toujours des choses à apprendre, j'ai pu moi-même me glisser parmi les animaux et communiquer sur leur propre terrain en utilisant leurs sons et leur gestuelle, par le biais d'un faux panache.

T. - Et qu'est-ce qu'ils vous ont dit, alors ?

G.B.- Des fois, c'est moi qui amorçais la communication. Des fois, c'était eux. En période de rut, je me suis présentée devant un grand mâle pour le provoquer à l'aide du faux panache et lui dire "je suis plus fort que toi". Les gens s'imaginent souvent qu'en pareil cas, on est aussitôt attaqué. Mais si je sais bien communiquer, je déclenche le rituel d'intimidation. Chez des gros animaux comme ça, l'agressivité pourrait être très destructrice si elle n'était pas contrôlée par le rituel. Ils pourraient se blesser, autrement, s'ils se jetaient les uns sur les autres, sans réfléchir. Le rituel est là pour déterminer le rang social par de la gestuelle et de l'intimidation, des frottements de panache, des oscillations de tête, toutes sortes de mimiques qui font que les combats sont parfois évités.

T. Dans la pratique, vous n'avez jamais subi aucune agression ? Il n'y a jamais eu aucune charge à votre égard ?
(Extrait de l'interview diffusée par CINN FM, Hearst, en avril 1995) :



G.B.- Pas durant les rituels d'intimidation, pas durant les séances de communication. On a eu le malheur, une fois, d'être chargés tous les trois, mes parents et moi, par un orignal, mais ce n'était pas un orignal qu'on avait appelé. On était en train de tourner tout à fait autre chose. Mon père filmait des plantes à contre jour, un matin très tôt, et l'orignal a dû nous entendre arriver et nous installer. Il a soudain surgi dans le sentier près de nous. C'était un terrain très couvert, il y avait plein d'ombre, et on était vraiment serrés contre l'orignal. Se retrouvant proche d'êtres humains, comme ça, sans y être préparé, il a paniqué. Il a eu très peur et c'est pour ça qu'il a chargé ! Mais dans le fond, une souris aurait réagi de la même façon. Il ne faut pas coincer un animal sauvage, quel qu'il soit, parce qu'à ce moment-là, il est porté à réagir pour se défendre.

T. Vos recherches, vous les avez menées principalement en Gaspésie ?

G.B.- Oui, mais on est allés aussi à plusieurs reprises dans les Rocheuses canadiennes. Il y a certains secteurs où il y a une bonne population d'orignaux, aussi.

T. - Quel est votre sentiment sur la façon dont les populations d'orignaux sont gérées par les provinces canadiennes ?

G.B. - En ce qui concerne le Québec, je considère que l'orignal n'est pas bien géré. Il y a des lacunes. On fait des choses pour faire augmenter les populations d'orignaux, mais on prend pas les bonnes mesures. Quand on dit qu'il y a peut-être 150.000 permis de chasse à l'orignal de vendus pour une population d'orignaux qui compte à peine 80.000 têtes, il y a un déséquilibre quelque part. Si chaque chasseur devait tuer son orignal à l'automne, cette espèce serait éteinte. Il n'y a pas assez de contrôles. On n'est pas assez sensibilisés à la valeur de ces animaux-là. On pourrait intéresser les touristes à venir l'observer.

T. - Lors d'une récente visite dans le parc de Gaspésie, j'ai remarqué que des petits observatoires ont été installés pour permettre aux visiteurs de s'asseoir, d'attendre et éventuellement observer le passage d'orignaux.

G.B. - On développe ça tranquillement, en effet, mais d'un autre côté, on diminue continuellement le nombre de gardes de chasse et de gardes de parc, et on ouvre de ce fait la porte à du braconage et à toutes sortes d'abus : on refoule les animaux plus loin dans la forêt. C'est dommage qu'il n'y ait pas plus de mesures de sécurité ou de contrôle des visiteurs. Je sais que du côté américain, il existe plus de mesures de conservation.

T. - Outre l'orignal, l'ornithologie est aussi l'une de vos passions... et vous avez réalisé un film sur la perdrix, intitulé "Des oiseaux pas comme les autres".

G.B. - Ce film se consacre à l'étude du comportement de la gélinotte huppée et du tétras, que j'ai observés de manière assez intensive pendant cinq ans. Moi, c'est toujours la communication qui m'intéresse, alors il m'importait de connaître leur langage pour communiquer avec ces oiseaux.

T. - La perdrix fait partie de ces espèces que l'on rencontre dans la forêt mais qu'on oublie, parfois, parcequ'elles semblent permanentes. Qu'est-ce qui vous a incitée à choisir cet oiseau pour un nouveau film ?

G.B. - Je vais vous dire une chose. Ce n'est pas moi qui ai choisi la perdrix, je crois que c'est plutôt la perdrix qui m'a choisie. Un jour, il m'est arrivé quelque chose qui sort de l'ordinaire. Je revenais d'une excursion en forêt, et roulais en camionnette sur une route du parc de la Gaspésie, lorsqu'une gélinotte huppée s'est placée en travers du chemin. Elle s'est mise à tourner autour de mon véhicule, et quand je suis descendue de la camionnette, elle m'a suivie partout. Elle s'en prenait à moi et essayait de m'attaquer. Elle me sautait sur les jambes. Ce n'était pas une poule accompagnée de ses poussins; c'était un mâle extrêmement territorial. Ca a piqué ma curiosité et j'ai voulu apprendre à connaître les perdrix par la suite. En général, la gélinotte huppée est assez farouche avec l'être humain, mais les animaux ont toujours une personnalité qui leur est propre et il y a toujours des exceptions à la règle. Ce film accorde aussi beaucoup d'importance aux parades nuptiales. Ce que j'ai trouvé très beau quand j'ai pu l'observer par la suite, c'est la galanterie du mâle par rapport à la femelle, à la période des amours. C'est extraordinaire de voir ça. Ce ne sont pas des oiseaux aux couleurs vives, mais la gestuelle lors des parades nuptiales est tellement impressionnante. Les sons qu'ils émettent aussi sont très intéressants : ce ne sont pas des oiseaux chanteurs, mais ils produisent des sons très aigus lorsqu'ils proviennent d'une source vocale, ou des sons mécaniques par le frottement des plumes de la queue ou des ailes. Parfois, pour le film, j'ai dû poser le micro à quelques pieds des oiseaux pour être capable de les enregistrer parce que les sons étaient très aigus et faibles.

T. Là encore, est-ce que vous vous êtes fait des amis ?

G.B. - Il y avait toujours ce coq très agressif, que j'avais baptisé Woody, que j'ai observé durant une période de presque deux ans, jusqu'au jour où il a disparu. Je changeais assez souvent de territoire pour pouvoir comparer les comportements, et j'ai observé des oiseaux extraordinaires. Les anecdotes fourmillent.

T. - Vous êtes aussi une peintre animalière de grande réputation, tout comme votre mère, Monique. Comment définissez-vous la contribution de la naturaliste à votre oeuvre picturale ?

G.B. - C'est cent pour cent de contribution. Je pense que je suis d'abord naturaliste, et peintre en second. Si j'avais pas eu de talent pour la peinture, j'aurais certainement exprimé mon amour de la nature d'une autre façon. D'ailleurs, je le fais déjà par des films ou des écrits, car j'aime aussi beaucoup l'écriture. Mais pour être peintre naturaliste, il faut au départ être naturaliste et bien connaître son sujet. Avoir vu l'animal évoluer dans son décor naturel. C'est un art scientifique, même s'il demeure un art de création. Le défi, dans un tableau, c'est de créer quelque chose, donc d'aller au-delà d'une scène qu'on peut photographier ou filmer.

A propos de Gisèle Benoit : membre de l'institut des arts figuratifs et de l'Académie canadienne du cinéma et de la télévision. Autodidacte. Née le 22 décembre 1960 à Saint-Jean-Baptiste-de-Rouville (Québec).En mars 1994, elle était en nomination pour les Gemini Awards pour son film "En compagnie des orignaux".
www.giselebenoit.com

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