12 janvier 2012

Jim Corcoran : « C’est par les associations qu’on évolue »

photos_accueil_j_corcoran_f.jpgIl est assez inhabituel, pour un anglophone pure souche, de faire carrière dans la langue de Molière. Et a fortiori, de devenir l’un des plus grands chantres de la francophonie québécoise. C’est la prouesse qu’a pourtant  réalisée Jim Corcoran. Né à Sherbrooke, au Québec, en 1949, cet auteur-compositeur-interprète, réputé depuis le célèbre duo qu’il formait, dans les années 1970, avec Bertrand Gosselin, fait aujourd’hui partie des quelques monstres sacrés de la chanson québécoise et célèbre, cette année, ses 40 ans de carrière. Un hommage s’imposait ! Lorsque nous l’avons rencontré, en 1995, il venait de publier son album « Zola à vélo ». Depuis, Jim Corcoran n’a jamais cessé d’écrire et d’éblouir. Parmi ses plus récentes réalisations, des collaborations avec le Cirque du Soleil ou Matthieu Chedid (avec lequel il a fait l’Olympia). Son plus récent album, « Pages blanches », a été publié en 2005.

 

 

Le clip du single “Ton amour est trop lourd”, extrait de l'album "Corcoran" (1990) :

 

Titus -  Jim Corcoran, j'aimerais que cette interview soit l'occasion de faire le tour de votre carrière qui, comme on le sait, est très vaste. Vous êtes en effet ce qu'on pourrait appeler un multi-disciplinaire car outre la chanson, vous produisez des clips vidéo, vous êtes acteur à l'occasion et puis, vous êtes aussi, depuis des années, l'animateur d'une émission radio. On dirait que vous aimez régulièrement relever de nouveaux défis... Est-ce que c'est une manière de se pousser toujours plus loin ?

Jim Corcoran - Oui, en effet, et de demeurer heureux en ayant l'impression d'être utile. Quand on me propose quelque chose qui n'est pas évident, ça me plaît, parce que j'ai toujours l'impression que j'évite ainsi la routine.

Titus - Je faisais allusion à l'instant à votre émission de radio. Vous animez depuis des années en effet une émission sur le réseau anglophone de Radio Canada où vous présentez la chanson francophone à des auditeurs anglophones. D'où est partie cette démarche qui pouvait apparaître comme un grand défi ?

Oui, c'était un grand défi et, au début, je dois avouer que j'y croyais plus ou moins. C'est un producteur à Radio Canada, à la CBC, qui m'a proposé de faire quelques émissions et voir quelle allait être la réaction. J'étais intéressé et je trouvais que c'était une bonne idée, mais je ne savais pas si oui ou non il y avait un auditoire. Et l'émission existe maintenant depuis déjà sept ans et il y a une très bonne réponse. Il y a des Québécois expatriés qui l’écoutent, mais il y a aussi des anglophones qui sont très curieux de savoir ce qui se passe dans le monde francophone de la chanson et, les francophones de chaque province, qui sont très heureux d'en apprendre plus sur la chanson francophone. Je suis très heureux de pouvoir le faire...

Est-ce que ça partait aussi d'un désir de partager votre passion pour la langue française et la chanson francophone avec un public qui, traditionnellement, n'écoute pas ou peu la chanson francophone ?

Ça me plaît de pouvoir le faire et d'être entièrement libre. Je fais les choix, la recherche, le script et c'est moi qui anime l'émission. De cette façon, et je crois que c’est perceptible, ça se voit que j’affectionne beaucoup les artistes que je présente, leur musique et leur personnalité, leur contenu et leur poésie. Et je présente cette musique-là sans chauvinisme, sans dire aux anglophones que c’est la plus belle musique au monde. Je dis simplement que ça figure parmi ce qui mérite d’être écouté sur notre planète dans le domaine de la chanson populaire. C’est sans façon et c’est pour ça que l’auditoire demeure au rendez-vous, et attentif et curieux.

J’ai lu quelque part que vous vouliez prouver que cette musique est comestible.

Je suis anglophone d’origine et j’ai passé toute mon adolescence anglophone unilingue. Quand j’ai découvert la chanson francophone mondiale, j’ai trouvé ça extraordinaire. C’était tout à fait différent de ce que je connaissais. Je me suis ouvert à d’autres inspirations. J’étais fasciné et je crois que cette fascination perdure. Dans mon émission, j’essaye de la rendre contagieuse.

radiocanada.jpgOn sait que les anglophones au Canada n’ont pas l’habitude d’acheter les produits d’artistes francophones. On a longtemps parlé des « deux solitudes », titre d’un célèbre bouquin de l’écrivain canadien Hugh McLennan. J’imagine que ce travail que vous effectuez à la radio permet, à sa mesure, de casser ce moule…

Je ne me positionne pas comme arbitre entre les deux solitudes et encore moins comme mascotte d’un côté ou de l’autre. Je suis souvent sollicité, par contre, pour participer à des débats et j’évite tout ça. Ce n’est pas mon rôle, pas ma passion, pas ma vocation.

Mais vous ouvrez des portes pour la musique francophone, non ?

Oui, on reçoit beaucoup de lettres. Les gens veulent avoir des précisions, des informations sur les artistes dont on parle. Ils veulent savoir où se procurer leurs disques… A ce niveau-là, je vois que je parviens à piquer la curiosité des auditeurs…

Et est-ce que cette émission vous a aussi permis de vous faire connaître en tant qu’auteur-compositeur francophone ou est-ce que vous ne parlez jamais de vous ?

Je parle très peu souvent de moi, et je me souviens, voilà deux ans et demi, d’être allé faire un spectacle à Vancouver. Dans la salle, il y avait trois ou quatre anglophones. Ils sont venus me voir à la fin en me disant qu’ils étaient là parce qu’ils voulaient réellement voir si c’était vrai que j’étais chanteur. Ils me connaissaient comme animateur à la radio, mais j’avais annoncé tout bonnement que j’allais être chez eux pour faire une scène. J’ai trouvé ça très drôle.

 

La chanson « Djeddhy Duvah (En chair et en os) »  tiré de l'album Miss Kalabash (1986) :

 

Vous-même, qu’est-ce-qui vous a amené à apprécier autant la langue française ?

Je suis originaire de Sherbrooke, d’une famille anglophone d’origine irlandaise. J’ai quitté le Québec à l’âge de 13 ans et je suis allé terminer mes études secondaires à Boston. Ensuite, je me suis inscrit à l’université dans le New-Jersey. J’ai donc passé toutes ces années-là dans un milieu fermé, exclusivement anglophone. Quand je suis revenu au Québec, je n’avais pas d’attaches ; je n’avais plus vraiment de cercle d’amis, et j’étais libre de recommencer là où je voulais. On parle de 1970 et je dois avouer que j’étais un peu déçu des Etats-Unis. J’avais vécu la guerre du Viêt-Nam et plein de situations plus ou moins agréables dans l’évolution de la société américaine, qui me poussaient à m’en éloigner. Et j’ai découvert que, tout en restant en Amérique, mais en apprivoisant le fait français, je m’éloignais sans avoir à prendre l’avion. Cette fascination m’est venue de rencontres. J’ai rencontré des gens qui sont devenus des amis et qui demeurent des amis. Et c’est par fidélité à ces amitiés que j’ai aiguisé ma plume et que je n’ai jamais lâché mon apprentissage de la langue…

C’est quand même merveilleux d’arriver à apprivoiser la langue comme vous l’avez fait en quelques années. A quel moment avez-vous véritablement commencé à écrire en français ?

Je devais avoir 23 ou 24 ans. J’ai commencé mon apprentissage vers 19-20 ans. J’écrivais beaucoup, mais uniquement en anglais, et je me souviens de mes premiers textes en français. J’avais la trouille, j’avais vraiment peur parce que les personnes que j’admirais dans la chanson francophone étaient des poètes. Je me suis dit qu’avant de m’aventurer sur ce terrain-là, il fallait que je travaille beaucoup. Je suis arrivé de façon un peu subversive, en faisant des textes qui n’étaient pas réellement des textes, mais plutôt des collages d’images. Mais les gens m’encourageaient bien et insistaient pour que je sois un peu plus précis dans mon discours. Et j’ai ainsi osé écrire de véritables chansons, mais c’était à l’insistance des gens autour de moi. Moi, j’étais très heureux de voir que ce que je faisais ne choquait pas et pouvait être apprécié. Je n’en demandais pas moins car c’est ce que je voulais faire.

CorcoranGosselin_Meilleur_1.jpgA partir de 1972, il y a eu quelques belles années au côté de Bertrand Gosselin, avec qui vous aviez créé le duo Jim et Bertrand. Ces années auront sans doute été très formatrices.

Absolument. Quand on était en tournée, je me retrouvais dans un milieu exclusivement francophone. C’était un véritable apprentissage, une école. Dans ces années-là, j’ai appris la scène, le rapport avec un public, l’écriture d’une chanson. Et de jour en jour, mon vocabulaire et ma compréhension de la culture francophone s’améliorait.

Est-ce à partir de cette expérience de duo que vous avez décidé de chanter en français pour la vie, ou était-ce encore un peu flou ?

J’ai commencé ma carrière dans la chanson un peu à reculons. Je n’ai jamais eu l’ambition de devenir celui que je suis devenu. J’étais aux études et je rêvais d’un doctorat en philosophie et c’est au moment où je préparais ma licence en philo et en français qu’un producteur m’a découvert, un peu comme dans les films… Il m’a proposé de faire un disque mais je ne pensais pour ma part qu’à étudier. J’aimais la musique mais je ne souhaitais pas faire carrière dans le monde de la chanson populaire, qui me semblait un milieu vide et superficiel. Il ne m’a pas harcelé, mais il est revenu plusieurs fois à la charge, pour voir si je n’avais pas changé d’idée. Et ce sont des copains qui m’ont convaincu, en me disant que je n’avais pas grand-chose à perdre puisque le producteur était prêt à financer le projet. Ils m’ont suggéré de faire le disque tout en continuant mes études. Je trouvais ça très curieux et n’y voyais pas grand intérêt. Je m’amusais mais je ne voyais pas la bonne raison pour réellement dépenser de l’argent pour documenter ce que j’avais écrit, mais j’ai fini par acquiescer. Et soudain, on m’invitait un peu partout au Québec : au Saguenay Lac Saint-Jean, en Abitibi, et même au festival Boréal à Sudbury, dans le Nord de l’Ontario. J’ai commencé à y prendre goût et il a fallu que je me rende à l’évidence : j’étais devenu un chanteur populaire. Et je ne détestais pas ça, en fin de compte.

Et qu’est-ce qui a provoqué le début de votre carrière solo, après les quelques années au côté de Bertrand Gosselin ? Etait-ce parce que vous aviez envie d’explorer d’autres genres musicaux ?

Absolument. Bertrand et moi, on a fait carrière ensemble pendant à peu près neuf ans. On a fait quatre microsillons ensemble, et on avait le sentiment, autant lui que moi, que ce qu’on avait à faire était fait. Et que l’honnêteté nous obligeait à voir ce que chacun pouvait faire sans l’autre. J’avais le goût d’autres associations, car c’est par les associations qu’on évolue. J’aime bien m’entourer de personnes que je considère supérieures à moi pour qu’ils me tirent vers le haut. C’est ce que j’ai fait. Je me suis associé avec des musiciens, des arrangeurs. J’allais dans des studios qui m’intimidaient un peu. Je me suis entouré de personnes qui m’obligeaient à évoluer plus rapidement. Je suis très heureux de cette décision-là.

 

« Welcome Soleil », en duo avec Bertrand Gosselin, en 1977

 

Vous avez déjà publié cinq albums en solo depuis 1981, le dernier étant « Zola à Vélo », sorti en 1994. Un album qui sera le point de départ d’une grande tournée au printemps.

La tournée est presque entamée. Hier, j’ai joué dans le métro à Montréal (rires). C’est une initiative assez particulière de l’Adisq et de la Commission des transports de Montréal. On veut amener plus de gens dans le métro et dire aux gens qui prennent le métro qu’il est important de fréquenter des salles de spectacle. Alors, j’étais là, entre les trains et les guichets, à chanter sur une belle scène bien éclairée et bien amplifiée. C’était très sympathique et, en quelque sorte, cela m’a permis de lancer une nouvelle tournée. On est trois musiciens, avec une dizaine d’instruments.

zolaavelo.jpgA quoi se rapporte le nom de votre dernier album ?

Je sais que ça a piqué la curiosité de plein de gens. Quand j’ai découvert qu’Emile Zola aimait beaucoup la bicyclette, j’ai trouvé ça très sympathique parce que j’avais l’image d’un type plutôt sérieux. J’avais du mal à l’imaginer sur un vélo. J’ai écrit la chanson « Zola à vélo » et je trouvais ça phonétiquement intéressant. Quand j’ai terminé le disque qui porte son nom, je me suis dit qu’il y avait des choses tout à fait récréatives, simples et sans façon, et d’autres choses qui ont plus de mordant, qui ont plus une résonance sociale. Un peu de Zola et un peu de vélo, en quelque sorte…

C’est un disque qui s’écoute d’un trait, un peu comme un film, et certains instrumentaux ponctuent aussi d’habile façon le déroulement de l’album. Je crois que cette démarche est nouvelle, chez vous…

Oui, c’était le concept, un mot un peu dangereux et un peu galvaudé depuis des années. Mais je voulais tisser les chansons sur cet album d’une autre façon. Je voulais les rapprocher et faire en sorte qu’il y ait un semblant de logique, un semblant de suite dans les thèmes, dans les textes. Cela peut être assez frustrant pour les radiodiffuseurs car il n’y a presque pas d’espace entre les chansons.

J’aimerais que l’on parle du morceau « Sen Nedgem », à la couleur si orientale…

J’étais fort inspiré par la musique égyptienne, arabe, quand j’étais en Egypte. J’y ai passé quelques semaines, voilà deux ans (en 1993, ndr), dans le cadre d’une émission de télévision pour Radio Canada, et j’ai passé plusieurs semaines au Caire, à Louxor, sur le Nil avec des Nubiens. J’ai chanté et j’ai même fait traduire une de mes chansons en arabe, en égyptien, et c’était pour moi réellement bouleversant de découvrir une culture, d’entendre une autre langue, une autre musique. J’ai été profondément inspiré par ces gens-là que j’ai trouvés merveilleux. En même temps, je suis inquiet par ce qui arrive et l’impossibilité d’une communication plus simple et humaine. J’ai voulu inclure un regard sonore sur l’album parce que ça m’habitait au moment où je l’ai composé.

Vous avez d’ailleurs fait appel à des musiciens arabes pour ce morceau…

Oui, ce qui fait que je pourrai difficilement la reproduire en spectacle. Le hasard a fait que ces musiciens étaient là et on a pu enregistrer le morceau ensemble.

Cet album est un peu « world beat » parce qu’on y trouve aussi un excellent musicien irlandais, Sean O’Rourke, qui joue de la flûte sur ce même morceau, et de la cornemuse sur la chanson « Souffle encore le rêve ». Cette chanson n’est-elle pas un clin d’œil à votre culture irlandaise à laquelle vous faisiez allusion un peu plus tôt ?

Tout à fait. D’ailleurs la musique a une nette saveur irlandaise. Le texte dit ceci : « Embrasse-moi sur la bouche et disloque l’anglo en moi ». Ça ne peut pas être plus clair ! (rires)

Est-ce que ces racines celtes ont de l’importance pour vous ?

De plus en plus, en fait. C’est curieux parce que, l’été passé, pour la première fois, j’ai rencontré Paddy Moloney, des Chieftains. Nous sommes allés à Grosse-Ile et on a passé beaucoup de temps ensemble à parler. J’ai vu leur spectacle et j’ai rencontré le groupe. Et je compte d’ailleurs faire des choses avec eux. Et il a allumé quelque chose en moi qui dormait. Je ne suis pas une personne nostalgique et je suis plus ou moins préoccupé par mes origines et mes racines. L’avenir m’intéresse plus. Par contre, je vois qu’il y a quelque chose qui était enfoui en moi. J’ai apprécié la musique et une sorte de vision des choses. Un sens de l’humour, un sens de la vie, un sens de la bière et de la bouffe (rires), qui est très irlandais.

J’ai noté que vous étiez passé aussi par Saint-Malo, en Bretagne, un autre pays celtique. Vous y avez aussi trouvé des affinités ?

J’ai participé à des festoù-noz, où l’on danse toute la nuit avec les binious et les cornemuses, même si on n’est pas un expert et si on ne connaît pas les pas de danse folklorique. On nous intègre rapidement et on insiste pour qu’on fasse partie du groupe. C’est fort « défoulatoire » et agréable et oui, je me suis retrouvé tout à fait à l’aise en tant qu’Irlandais chez les Bretons.

Certaines critiques ont souligné que votre dernier album était le plus accompli de votre carrière. Vous semblez y avoir mis beaucoup de vous-même.

Il faut pouvoir dire, de disque en disque, que le dernier est le meilleur. Quand les autres le disent, c’est encore plus satisfaisant (rires). Mais oui, j’ai osé m’affirmer davantage pour ce projet. Je me suis dit qu’après tant d’années d’apprentissage et d’efforts, il fallait oser plus. Arriver à plus de précision dans les textes et dans la musique. La musique a été enregistrée d’une autre façon, très humaine, très rapidement. Je n’ai pas voulu m’éterniser sur les détails ; je voulais que les sentiments soient clairs et sans détour. L’exercice de ce disque-là était pour moi une révélation.

corco.jpgVous n’avez pas fait appel, cette fois-ci, au producteur de Nashville Carl Marsh, qui avait réalisé les quatre albums précédents.

Je suis très fidèle en amitié et j’ai rencontré Carl en 1982. On a fait ensemble mon premier disque, qui s’appelait « Plaisirs ». En ce temps-là, il habitait Memphis et c’est donc là que nous l’avions enregistré. Depuis, il a déménagé à Nashville, et le disque le plus récent, par contre, je l’ai entamé à Nashville et je l’ai complété à Montréal et à Morin Heights. J’aime bien Nashville, même si c’est une ville un peu terne. C’est une ville farcie d’excellents musiciens et techniciens. Il y a beaucoup trop de studios et on n’a que l’embarras du choix. J’aime bien m’y retrouver comme point de départ mais je ne tiens pas forcément à y aller. Je tiens davantage à être bien entouré et je pense que je n’ai pas dit mon dernier mot avec Carl Marsh. On s’entend très bien et on a encore plein de projets devant nous !

Beaucoup de critiques relèvent chez vous ce don de manier la langue française avec un certain bonheur. Et puisque le français n’est pas votre langue maternelle, est-ce que vous vous sentez plus libre, justement, pour expérimenter ?

On me dit que je joue avec les mots, par contre, j’écris parfois des choses sans savoir que ça ne se dit pas tout à fait comme ça. J’essaie d’éviter de jouer pour jouer, parce que ça finit par agacer. J’aime bien Prévert ; je trouve ça savoureux. Mais en même temps, je tiens à dire, avec franchise,  ce que j’ai à dire.  Et aussi, de laisser respirer la langue. Une langue vivante doit bouger, doit changer, doit pouvoir recevoir de nouvelles choses, et la langue française n’est pas une langue morte ! J’aime bien me surprendre et surprendre les autres avec l’emploi de la langue.

Est-ce que vous mettez beaucoup de temps à fignoler vos tournures de phrase ? La poésie est un travail d’orfèvre…

Je mets beaucoup de temps à peaufiner la plupart de mes textes et à m’assurer que c’est vraiment ce que je veux chanter. Par contre, je m’impose aussi une spontanéité. Il y a des choses qui doivent demeurer simples, sans quoi un disque deviendrait trop laborieux. J’essaie de trouver un équilibre entre la recherche et la spontanéité.

On sent que tout est musique aussi chez vous : le choix des mots, le rythme. Il y a toujours une sonorité qui est très musicale…

Et c’est même très strict. Les mots n’ont qu’une place dans la chanson ; je parle de la rythmique et de la mélodie. A ce niveau-là aussi, je m’impose de la rigueur parce que la langue française est un rythme à l’intérieur d’elle-même, qu’on doit respecter. L’accent des mots tombe à une certaine place, tandis qu’en anglais, c’est moins strict. J’essaie de respecter la rythmique de la langue sans avoir à modifier mes mélodies. C’est un jeu de compromis et d’entente entre le bagage musical que j’ai, qui est anglo-saxon et la réalité de la langue française.

De quoi part, le plus souvent, la création de vos chansons ?

Ce sont souvent des rencontres, ou un événement, qui sont le catalyseur, ma source d’inspiration. Quelque chose d’agréable ou de désagréable, de positif ou de négatif. Peu importe, du moment qu’il s’agisse de quelque chose de tangible et fort. Et ce sont le plus souvent des personnes. Il m’arrive aussi de me livrer à une introspection, où j’essaie de me rencontrer moi-même (rires). Ça m’est assez peu arrivé d’inventer une histoire et d’en faire une chanson. Je préfère me révéler, ou donner accès à moi-même dans ce que je dis en chanson. C’est pour moi le geste le plus honnête.

albumcorcoran.jpgUn peu plus tôt, vous nous avez dit que vous aviez commencé par écrire en anglais. Est-ce que vous n’avez jamais songé à mener une carrière parallèle dans votre langue maternelle ?

Non. J’écris quand même en anglais, tout bonnement. Je laisse aller l’inspiration et, si à un moment donné, je me vois écrire en anglais, je ne m’impose pas de censure et vice versa. J’ai vécu aux Etats-Unis, j’ai beaucoup voyagé, mais je trouve ça tellement satisfaisant quand on m’annonce que ma tournée va me conduire à Rimouski, Gaspé, Bruxelles, Genève ou Paris. Je me demande aussitôt quelle bouffe je vais pouvoir manger… C’est extraordinaire ! Si on m’annonçait des concerts à Cincinnati, Kansas ou Duluth, ça ne serait pas la même chose… C’est très personnel : ça n’est pas un jugement de valeur pour ceux qui veulent y aller, mais pour moi, ça ne représente absolument rien de romantique.

 

La chanson “Prête-moi ton regard”, extraite de l’album “Corcoran” (1990) :

 

Comment avez-vous été accueilli à l’étranger jusqu’ici ? On parlait tout à l’heure de la France, de la Belgique…

La Belgique, la Suisse et la France m’invitent, me reçoivent, et aussitôt qu’on m’invite, j’arrive. J’y vais très régulièrement en fait, mais je disparais trop vite. J’y vais surtout pour des festivals ; j’aime beaucoup ça. On me perçoit comme faisant une musique pas tout à fait alternative, mais pas « main stream » non plus. Et moi, ça me plaît beaucoup. On me connaît un peu, mais je n’y suis pas identifié comme faisant de la chanson populaire.

Propos recueillis par Titus au début de l’année 1995.

 

POUR EN SAVOIR PLUS :

Le site officiel de l’artiste, chez Audiogram

Le site MySpace de Jim Corcoran

Le site de son fan club

La page Wikipédia dédiée à Jim Corcoran.

31 décembre 2011

Bonne année 2012 ! Happy new year

 

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11 décembre 2011

Paul Demers : "La scène, c'est là que tout prend son sens"

"Encore une fois". C'est le titre du troisième album du chanteur canadien Paul Demers, artiste emblématique de l'Ontario français depuis déjà trois décennies. Avec cet opus résolument optimiste, l’auteur compositeur ontarien, dont la carrière a plusieurs fois été interrompue du fait de la maladie de Hodgkin, effectue un retour très remarqué sur le devant de la scène. Avec ce disque de retrouvailles, Paul Demers signe sans doute son projet le plus abouti, celui où il reconnaît s’être le plus donné, parvenant enfin, la cinquantaine passée, à « s’assumer » musicalement.

 

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Titus - Notre première rencontre, c'était dans le nord de l'Ontario, il y a près de vingt ans. Je te propose qu'on balaye ensemble tes trente années de carrière, mais avant ça, j'aimerais qu'on remonte un peu plus loin et que tu nous parles de ton enfance. On te connaît aujourd'hui comme l'un des principaux chanteurs franco-ontariens, un chanteur symbolique pour l'Ontario français. Et pourtant, ce que certaines personnes ne savent peut-être pas, tu es originaire du Québec.

Oui, de Gatineau qui, à vrai dire, se trouve de l'autre côté de la rivière d'Ottawa, qui est en Ontario. C'est une région où il y a beaucoup de ponts, toutes sortes de ponts, des vrais et des virtuels... La région d'Ottawa-Gatineau compte beaucoup de familles des deux côtés de la rivière; c'est un peu des frères, des cousins... C'est mon père, qui travaillait pour un conseil scolaire à Ottawa, qui a décidé, dans les années 1970, de déménager la petite famille à Ottawa, et j'ai terminé mes études secondaires à l'école Champlain, dans l'ouest de la ville, qui était déjà une école dite bilingue à l'époque... C'est à dire que c'était une école anglophone : il n'y avait pas d'école francophone à l'ouest de la ville d'Ottawa. Les francophones ont fini par obtenir une école, mais il a fallu à l'époque que les francophones cohabitent avec les anglophones au sein du même établissement. Et moi, je suis arrivé en plein là-dedans, venant du Québec, de l'Outaouais, en pleine effervescence nationaliste québécoise. En pleine montée du parti nationaliste québécois. Disons que la crise identitaire qu'on vit tous à l'adolescence a été marquante pour moi car je l'ai vécue dans un milieu minoritaire, côtoyant beaucoup la langue anglaise. C'était un choc au début, mais aussi un tournant parce que les arts m'ont sauvé à l'école. Je me suis beaucoup impliqué dans les spectacles. Et c'est comme ça que j'ai commencé à jouer en public.

Titus - Est-ce qu'on jouait beaucoup de musique chez les Demers ?

7172école Champlain.jpgMon père était le plus vieux des gars. Ses frères étant beaucoup plus jeunes que lui, ils n'étaient pas tellement plus âgés que moi en fin de compte, cinq ou dix ans parfois. Quand j'étais jeune, eux étaient dans l'adolescence à écouter les Beatles ou Elvis, et ils jouaient d'un instrument. Un de mes oncles faisait même partie d'un orchestre, donc j'étais très au fait de ce qui se passait en musique via mes oncles. En plus, ils habitaient l'appartement de mon grand-père, au-dessus de chez nous, si bien que je les côtoyais de façon quotidienne. Et j'ai pu ainsi, grâce à eux, être au fait de ce qu'il se passait dans le monde du cinéma ou de la musique. Ils m'ont fait découvrir Charlebois, les Beatles, Elvis, Félix Leclerc et tout. J'ai baigné là-dedans : mon oncle Yvon jouait de la guitare, mon oncle Michel jouait de la batterie, mon oncle Maurice jouait de la basse, et mon père chantait aussi...

Titus - Comme toute famille canadienne-française qui se respecte, en somme...

C'est ça. Dans notre génération, le chant, durant les fêtes notamment, était quelque chose de tout à fait naturel, comme en France d'ailleurs... C'est de votre faute, tout ça ! Le côté latin... On chantait ce qu'on appelle des chansons à répondre, des chansons du terroir, des chansons parfois grivoises. Tout le monde faisait sa petite nouvelle chanson dans le temps des fêtes. Donc, j'ai grandi là-dedans, sans gêne, où je voyais les oncles chanter en toute liberté, en famille, et tout le monde qui répondait en choeur. J'étais donc déjà initié à la chanson a cappella dans les fêtes de famille et, plus tard, les jeunes frères de mon père ont commencé à avoir des instruments, des guitares, et la jeunesse a pris le contrôle de la famille au niveau des choix musicaux. Les oncles vieillissaient, le grand-père vieillissait et les jeunes prenaient de plus en plus de place. J'ai donc grandi dans une ambiance musicale, branchée à la fois sur les Etats-Unis puisque nous étions en Amérique du Nord, mais aussi sur ce qui émanait d'Europe. Et puis c'était l'époque de la montée de notre propre chanson québécoise au Canada.

Titus - Quel fut ton premier instrument ?

Paulveryyoung.jpgMa première guitare, je l'ai eue à onze ans. J'étais donc à l'école secondaire et ça faisait déjà quelques années que je grattais. Mon premier public, ce fut la famille naturellement, puis ce fut peu après les camarades d'école. Le premier spectacle officiel que j'ai fait, je m'en souviens très bien, c'était pour le jour du Souvenir, le 11 novembre. Il s'agissait d'une cérémonie-spectacle. On fait beaucoup ça dans nos écoles, même encore aujourd'hui. J'y avais chanté "Cétait mon copain", de Gilbert Bécaud, une chanson écrite pour un ami parti à la guerre. J'avais aussi chanté "Si on s'y mettait", de Jean-Pierre Ferland, une chanson pour la paix. C'était dans l'esprit de l'époque... Après avoir brisé la glace, j'ai osé faire une des miennes, une chanson qui né mérite sans doute pas qu'on en parle, mais c'était une chanson d'ado, un peu bluesy. J'étais parvenu à entraîner l'audience et ça avait eu pas mal de succès. Suite à ça, je me suis impliqué dans les activités culturelles au sein de l'école, pour me sentir près des miens, les francophones; car ceux qui étaient impliqués dans le culturel étaient naturellement des ex-Québécois ou des gens intéressés par la culture, le théâtre, la musique... De là, on est allés se produire dans un festival de théâtre provincial à Elliot-Lake, dans le nord de l'Ontario. C'était d'ailleurs le tout premier en Ontario français, organisé par Théâtre Action. A l'époque, il s'agissait d'un festival itinérant. Le théâtre étudiant, communautaire ou professionnel s'y était donné rendez-vous. Pendant une semaine, on voyait plein de spectacles et on participait à divers ateliers. A l'époque, le théâtre et la musique se chevauchaient beaucoup en Ontario français.

Titus - On pense bien sûr à CANO, la coopérative des artistes du Nouvel Ontario, qui était une communauté d'artistes aux disciplines très diverses...

André Paiement, qui a fondé CANO, était tout d'abord impliqué dans le théâtre, et son théâtre était musical. CANO était multi-disciplinaire. On y trouvait vraiment de tout : des photographes, des dramaturges, des musiciens. Et on montait des créations collectives : c'était la mode dans les années 1970. André Paiement a été amené à côtoyer Robert Paquette, qui avait déjà monté des pièces de théâtre étudiant et fait de la musique à l'université. Et j'ai rencontré tous ces gens à ce festival. Et ça a changé ma vie. J'ai rencontré un peuple, le peuple franco-ontarien, en particulier celui du nord de l'Ontario, qui m'impressionnait. Il faut rappeler le contexte de crise identitaire que je traversais à l'époque. Etais-je Québécois, Canadien-Français ou Franco-Ontarien ? J'ai vécu, lors de ce festival, comme une rencontre avec un peuple, dans le fond. Et je me suis tout de suite identifié à eux-autres parce que mon père était plutôt fédéraliste, tout en étant nationaliste. Il n'a jamais été partisan de l'autonomie ou de la séparation du Québec. Il y avait un réconfort dans le nationalisme franco-ontarien parcequ'il ne mettait pas en cause la séparation territoriale. Mais je l'ai toujours vu comme l'extension de la grande nation canadienne-française. Parce que jusqu'à l'émergence du nationalisme québécois, le peuple canadien-français n'était pas confiné à un territoire. Il y avait les gens du Manitoba, ceux de l'Ontario, ceux de l'Acadie. Ces derniers étant un peu particuliers parce qu'ils sont acadiens, c'est à dire d'une autre cuvée. On pourrait dire la première cuvée... Ils ont leur propre identité, leur accent... Mais je dirais que l'extension à l'ouest, c'était nous. C'était beaucoup les Canadiens-Français qui avaient développé le nord de l'Ontario...

Titus - Dans cette mouvance culturelle à laquelle tu as participé, qu'est-ce qui a fait qu'un jour tu décides de choisir le métier de chanteur ?

Paul young.jpgJe n'étais sûr de rien à vrai dire. Je savais que j'allais faire quelque chose d'artistique. Au départ, c'est le dessin qui m'intéressait. L'expression la plus immédiate que j'ai eue, c'était le dessin et la peinture. Je ne maîtrisais pas encore d'instrument à l'époque. Quand j'ai reçu ma première guitare à l'âge de onze ans, j'ai tout de suite voulu en faire quelque chose. Au départ, je ne trouvais pas du tout évident d'écrire une chanson donc je chantais celles des autres, comme les Beatles. Je n'avais pas encore de maîtrise musicale. Mais très vite cela ne me suffisait plus d'interpréter les autres et il m'apparaissait évident qu'il fallait écrire mes propres textes. Je me voyais déjà en studio à faire des albums, sans savoir naturellement que j'allais faire ça professionnellement. Cette vie-là m'attirait : j'avais vu des documentaires sur les Beatles en studio, et cela me plaisait. Le studio est encore aujourd'hui la forme de création que j'aime le plus. Cela me fait penser à une toile blanche sur laquelle on applique des couleurs jusqu'à ce qu'elle devienne une oeuvre. C'est un peu comme ça que j'ai conçu mon dernier album. On a commencé par des croquis, puis on y a ajouté des couleurs, avant de faire table rase et de choisir une autre direction. C'était la créativité sans limites. Le travail en studio est ce que j'aime le plus dans le côté artistique de la chanson, avec la scène, naturellement, car c'est là que tout prend son sens ! C'est un temps de communion avec ceux qui aiment ou qui s'intéressent à ce qu'on fait. C'est là qu'on tire notre nourriture, aussi, par les applaudissements et les encouragements...

Titus - Et pour t'avoir vu chanter plus d'une fois, je sais combien tu es une bête de scène...

Je m'y sens très à l'aise. Comme je te le disais, il n'y avait pas de gêne lorsqu'on chantait autrefois au sein de ma famille. Chacun prenait le plancher et chantait sa chanson. C'est sûr que la première fois que je me suis présenté sur une scène à l'école, les pieds me tremblaient sur les barreaux du tabouret tellement j'étais nerveux, mais je me suis rapidement senti assez à l'aise sur scène, à côtoyer ces gens-là, cet univers-là. Et le public me l’a bien rendu aussi. On n’en est pas conscient qu’on est une bête de scène…

Titus – Est-ce que la période au sein du groupe Purlaine a constitué le principal élément déclencheur dans le lancement de ta carrière professionnelle ? Les quelques années passées à Hearst, dans le nord ontarien, semblent avoir beaucoup compté dans ton parcours…

Purlaine vers 1980.jpgÇa a été un tournant, sûrement. Jusque là, j’étais un chansonnier seul à la guitare et je me suis retrouvé dans un groupe. C’était la première fois que toute la mécanique du métier était en place : partir en tournée, trouver des engagements, louer du son,  passer plusieurs jours sur la route avec un camion, de l’équipement, de l’éclairage… Aller jouer dans tes petits bleds que tu as connus dans le nord de l’Ontario, comme Ignace… Tout cela dans une ambiance de franche camaraderie. C’était une école : une école de la route et une école de la scène ! Et j’ai joué dans toutes sortes de circonstances : des bars, des festivals, des petites salles devant dix personnes mais aussi d’autres scènes plus importantes devant 3.000 personnes. C’est comme ça qu’on apprend… On tire le mieux de ce qu’on a pu vivre…

Titus – Qui faisait partie de Purlaine à l’époque ?

A vrai dire, ce devait être au départ simplement des musiciens qui venaient m’accompagner. Parce que j’avais déjà une carrière en solo. Si je me souviens bien, tout cela est parti du troisième festival Théâtre Action qui,  cette fois-là, s’était déroulé dans le petit village de Sturgeon Falls, entre North Bay et Sudbury, dans le nord ontarien. Alain Grouette, de Hearst, en était l’organisateur. Il était auteur compositeur, lui aussi, et on avait fait connaissance à cette occasion. La performance que j’avais donnée cette fois-là,  l’avait suffisamment emballé pour qu’il décide de prendre contact avec moi quelques semaines plus tard. Il m’a appelé chez moi à Ottawa pour me proposer que lui et son collègue Yves Proulx, qui joue de la basse et de la mandoline, m’accompagnent. Il m’a proposé d’aller les rejoindre à Hearst, dans une immense maison où il y avait de la place en masse pour monter un groupe, faire des répétitions et créer un spectacle. J’ai toujours été un gars de gang, comme on dit chez nous, un gars d’équipe qui aime être entouré, et j’ai opté à l’époque pour la création d’un vrai groupe. Contrairement à l’idée de départ, je ne voulais pas que ce soit « Paul Demers et ses musiciens ». C’est un peu plus tard, à Ottawa, que le nom m’est venu. J’ai pensé à Purlaine, par rapport à l’expression « Canadien-Français ou Franco-Ontarien pure laine ». Le groupe s’est donc appelé ainsi. Et un peu comme les Beatles, on a changé l’orthographe par souci d’originalité et Purlaine s’est écrit en un seul mot.

Titus – Combien de temps a vécu le groupe ?

Environ deux ou trois ans… Assez pour connaître le chemin des studios. C’est la première fois en effet que j’enregistrais en studio. On n’avait pas d’argent à l’époque pour enregistrer des albums, donc on sortait des 45 tours qu’on vendait très bien dans le cadre de nos tournées. C’était la grande époque du vinyle.

Titus – Quelques-unes des chansons de Purlaine sont aujourd’hui devenues des classiques du répertoire franco-ontarien…

Il y a eu notamment la chanson « Un jour j’irai dans le nord », qui a ouvert beaucoup de portes et qui a été jouée sur les radios d’un océan à l’autre. C’était ma déclaration d’amour aux gens du nord, que j’avais découverts lors du premier festival Théâtre Action. Je l’avais écrite entre cette époque-là et l’époque de Purlaine. J’ai tellement chanté le nord que beaucoup de gens croyaient que j’en étais originaire. Ce 45 tours a fait son chemin en tout cas et nous a amenés à nous produire d’un bout à l’autre du Canada, de la Nouvelle-Ecosse à la Saskatchewan.

Titus – Qu’est-ce qui a mis un terme à l’expérience Purlaine ?

205656_1019600506180_1710201812_40944_2186700_n.jpgLes membres d’origine commençaient à quitter le navire l’un après l’autre. A la fin, il ne restait plus que moi et Alain Grouette. Pour moi, ça n’était donc plus la même aventure. Alain a fini par s’en aller de son côté et a sorti un album. Et en ce qui me concerne, c’est une période de ma vie où il s’est passé des choses importantes. J’ai perdu ma mère et la maladie de Hodgkin, une forme de cancer du système lymphatique, est apparue. C’était assez pour changer mes priorités et prendre un peu de recul. Je suis quand même revenu quelques années plus tard, après avoir combattu la maladie une première fois dans les années 1980. J’ai effectué mon retour en sortant, en 1984-85, un 45 tours, « Mademoiselle », qui est devenu le deuxième grand succès de ma carrière. Cette chanson a confirmé mon statut et m’a ouvert de nouvelles portes car ça n’était plus Purlaine mais Paul Demers l’auteur compositeur. Cette chanson-là m’a beaucoup fait voyager. C’est à cette époque que j’ai ainsi été amené à me produire en France ou en Louisiane, dans le cadre de festivals internationaux.

 

« Quand tu blues », extrait du premier album éponyme de Paul Demers (1990), en duo avec la vedette québécoise Laurence Jalbert

 

Titus – J’aimerais que l’on s’arrête un instant sur cette étape en France… Comment cela a-t-il pris forme ?

Cela a pu se réaliser grâce à des amis français que je salue, Jean-Louis Pasquier et son épouse Christine, qui avaient fondé l’association France-Ontario, qui organisait des échanges touristiques entre l’Ontario et la France. Tout est parti d’un coup de foudre. Ils étaient venus en Ontario en premier et avaient fait le tour de la communauté francophone, qui est disséminée sur un espace extrêmement vaste. Lors de ce voyage, ils étaient tombés en amour avec les Franco-Ontariens et l’Ontario. Ils avaient fait le tour des centres culturels au sein des petites communautés francophones et avaient décidé de recevoir à leur tour  les Franco-Ontariens chez eux, aussi bien qu’ils avaient été reçus par nos municipalités. Et ils ont fait la même chose pour moi là-bas. On est allés en Bretagne, en Normandie et dans le sud. J’ai eu aussi l’occasion de faire l’émission « Pollen », de Jean-Louis Foulquier, parce que Jean-Louis Pasquier travaillait à la Maison de la radio. J’y ai même donné un concert. Foulquier, sur le coup, tout de suite après ma performance et en direct à la radio, m’a invité aux Francofolies de La Rochelle.

Titus - Ça n’est pas rien, tout de même…

Non, c’est sûr. Mais j’étais loin de me rendre compte à l’époque que Foulquier était le personnage qu’il était. On le connaissait un peu moins chez nous… C’était vraiment immense et je ne m’en rendais pas compte. Jean-Louis Pasquier sautait de joie dans les coulisses quand il a entendu ça… Les deux plus beaux festivals où j’ai joué, c’était La Rochelle, et le festival international de la Louisiane, à Lafayette. Ce sont deux festivals extraordinaires. L’artiste y est toujours bien reçu, peu importe son statut, qu’il soit une vedette, une nouvelle tête d’affiche ou un parfait inconnu. On s’y sent considéré en tant qu’artiste. J’avais beaucoup aimé les Francofolies, où Foulquier m’a reçu comme un frère. Il était vraiment très chaleureux. Quand il était dans un café, que ça soit à Montréal, par la suite, ou là-bas, et qu’il était entouré des plus grandes vedettes, il m’invitait à sa table. Je faisais partie de la gang. Il m’a ouvert une grande porte !

 

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Partie de pétanque avec, entre autres, Romain Didier, lors de la tournée de Paul Demers en France.

 

Titus – Tu faisais allusion à l’instant à ton concert de Lafayette, en Louisiane. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser à ta chanson « Zydaco pour Magali » qui racontait cette expérience…

Lafayette.jpgC’est en effet au retour de Lafayette que j’ai écrit le « Zydaco pour Magali ». Magali, ma fille aînée, venait de naître à l’époque. Elle a eu 22 ans en août. Cette chanson est un clin d’œil aux belles femmes de Louisiane, une chanson humoristique à partir de mon impression de la Louisiane. Le zydaco est la forme de musique cajun. C’est un métissage de la musique acadienne, américaine et créole. Le blues, le country, le bluegrass. C’est un mélange de tout ça, un cocktail que vous avez connu en France par le biais de Zachary Richard. C’est lui qu’on connaît le plus, mais des Zachary Richard, il y en a des dizaines et des dizaines là-bas car la Louisiane est vraiment un pays de musiciens. Il suffit de penser à la Nouvelle-Orléans. Le jazz y est né. Et les Acadiens avaient leurs accordéons, leurs violons ; les Noirs, qui étaient créoles, parlaient français, et ces deux communautés se côtoyaient et ça a donné ce métissage de musiques qui s’appelle le zydaco. Le zydaco vient d’une déformation du mot « les haricots ». C’est Clifton Chesnier, le père du zydaco, qui avait une chanson qui s’appelait « les haricots sont pas salés ». Ce qui, pour nous, pourrait se traduire par « il n’y a pas de beurre sur notre pain ». C’est l’expression de la pauvreté. Quand il chantait cette chanson, les anglophones comprenaient mal et lui disaient : « Hey Clifton, play me that zydaco song ». Et la déformation du mot « des haricots » a donné « zydaco » et c’est devenu la musique des Cajuns.

Titus – Une belle histoire…

En revenant de Lafayette, j’étais très emballé par la chaleur des Acadiens et les belles femmes de Louisiane. On y avait été très bien reçus par tout le monde. Même s’ils ont perdu des plumes pendant une ou deux générations au niveau de la francophonie, on a pu voir à quel point ils étaient fiers de leurs racines. Ils sont parfois un peu complexés de parler français mais ils ne devraient pas car leur langue nous rappelle le français de l’Acadie, le vieux français. Je suis vraiment tombé en amour avec ces gens-là. Avant d’aller en Louisiane, j’avais déjà beaucoup d’affection pour Zachary Richard et je m’intéressais beaucoup à cette musique-là qui était tout à fait originale.

Titus – Tu as rencontré Zachary Richard ?

Au festival de Lafayette, il y avait des bénévoles qui s’occupaient de nous,  et ils m’ont offert d’aller voir la maison paternelle de Zachary. Son père était en train d’arroser les fleurs alors j’ai commencé à jaser avec lui. Dans la même semaine, j’ai vu Zachary aussi, et ses musiciens. D’ailleurs, il était prévu que ses musiciens jouent sur ma chanson « Zydaco pour Magali » parce que je voulais avoir le son le plus vrai possible. Mais c’est à cette époque que je suis retombé malade. Si bien que ce plan-là a dû être abandonné. J’ai dû me battre une seconde fois avec la maladie. Ça a retardé beaucoup de choses, dont mon premier album. Cet album est sorti juste après cette période-là, quand j’ai vu que ma chanson « Mademoiselle » avait pas mal de succès. J’avais par ailleurs accumulé un certain nombre de chansons que je jouais en spectacle…

Titus – Ce premier album est devenu un classique. On y retrouve notamment la fameuse chanson « Notre place », qui est aujourd’hui un hymne pour les Franco-Ontariens… C’est une chanson qui résume assez bien le militant que tu as toujours été…

5448_1022492578480_1710201812_48075_6032969_n.jpgComme je l’expliquais tout à l’heure, j’étais parti de l’Outaouais québécois et j’avais débarqué, dans un contexte anglo-majoritaire, au sein d’un petit groupe de Gaulois résistants. Je trouvais qu’il y avait une injustice que ce petit peuple soit ainsi méconnu, voire ignoré par le reste de la francophonie. Au départ, la chanson était une commande. Je venais de subir une greffe de la moelle osseuse pour donner le coup fatal à la maladie. Je n’avais plus de cheveux sur la tête ; j’étais très amaigri après six semaines d’isolement à l’hôpital. Ça a vraiment été un enfer. « Notre place » a été écrite pendant cette période de convalescence. François Dubé, un musicien de la région, était directeur artistique d’un grand gala organisé à Toronto pour célébrer le premier anniversaire de l’entrée en vigueur de la loi 8, la loi proclamée par le gouvernement libéral qui reconnaissait, historiquement et factuellement, l’apport des francophones à la création et au dynamisme de l’Ontario. Cette loi historique leur octroyait le droit à des services en français. Pour ce premier anniversaire, il était prévu de regrouper toute l’intelligentsia franco-ontarienne, tant politique qu’artistique. François Dubé m’a donc appelé cet été-là, quelques mois avant le gala, pour me proposer d’écrire une chanson pour l’occasion. On lui avait demandé d’écrire un thème, et François a pensé à moi comme parolier. J’ai accepté ce nouveau défi ; pour moi, c’était une motivation supplémentaire durant ma convalescence. Médicalement, j’étais vraiment à terre, complètement dépourvu d’énergie. Mon corps avait subi un traumatisme sévère. J’ai donc écrit la chanson avec François, qui m’a aidé avec la musique, et je me suis beaucoup inspiré de la poésie franco-ontarienne pour écrire ce texte, de poètes comme Jean-Marc Dalpé ou Patrice Desbiens, qui parlaient beaucoup du peuple franco-ontarien et du terroir. Pour moi, la loi 8 avait permis de reconnaître la place des Franco-Ontariens dans cette province et c’est pour ça que j’ai utilisé cette expression. La première phrase de la chanson se rapportait à un texte de Jean-Marc Dalpé, qui disait : « Notre langue, on l’avait dans nos poches et nos poches avaient des trous ». Dans les milieux minoritaires, souvent les francophones perdent des plumes d’une génération à l’autre, et en promulguant cette loi 8, cela voulait dire que l’on pouvait « sortir notre langue de nos poches » et l’affirmer d’une façon officielle.  Dans la chanson, j’ai fait des clins d’œil à un certain nombre de petits villages des quatre coins de la province où il y avait des francophones, ce qui a peut-être touché une corde sensible. Depuis ce temps-là, cette chanson voyage. Tous les élèves des écoles francophones de l’Ontario connaissent cette chanson comme on connaît la Marseillaise en France.

La chanson de Paul Demers, "Notre place", interprétée par Paul Demers, Robert Paquette, Chuck Labelle, Serge Monette et Michel Bénac du groupe Swing, pour clore le Téléthon organisé le 26 février 2011 à l'occasion du 25e anniversaire de la Fondation franco-ontarienne.

Titus – Pour les Français qui nous liront, justement, à combien évalue-t-on aujourd’hui le nombre de Franco-Ontariens par rapport à la population globale de l’Ontario ?

On parle d’un demi-million de francophones pour environ douze millions d’habitants. Les francophones sont particulièrement établis dans l’est ontarien et le nord. Historiquement, cependant, les francophones sont établis jusqu’à la région de Detroit et Windsor. C’était le territoire de la Nouvelle-France. On parle ici de 400 ans d’histoire francophone en Ontario. Même chose dans la région de Penetanguishene, la Huronie, où ont eu lieu les premiers rapports entre les missionnaires français et les Hurons, les Amérindiens de l’époque. L’industrialisation et l’église, en encourageant l’établissement de paroisses catholiques à travers la province, ont aussi beaucoup contribué au développement de la francophonie. On vantait, aux ouvriers sans emploi, l’existence de belles terres en Ontario et c’est comme ça que les Canadiens-Français se sont éparpillés un peu partout au Canada. Depuis les années 1960-70, avec la pression du nationalisme québécois, les francophones du pays ont ressenti le besoin de se positionner par rapport à ça, et leurs revendications se sont précisées au fil du temps, réclamant le droit à leurs propres institutions : les écoles, les universités, les médias (radio et télé). Le mouvement des radios communautaires a ainsi germé. Des stations se sont ouvertes dans de petites communautés à travers la province. C’était l’époque du premier ministre fédéral Pierre Trudeau qui, par réaction au nationalisme québécois, proposait que les francophones prennent leur place dans leurs provinces respectives. Son idée était de convaincre ce que nous appelons les « deux solitudes », le Canada anglais et le Canada français, qu’il y avait de la place pour tous et qu’il fallait juste la prendre, sa place. Tout cela entrait naturellement en contradiction avec le nationalisme québécois qui disait que le jeu n’en valait pas la peine. Personnellement, j’ai pris position pour mes frères francophones qui se battaient partout au pays. J’estimais que cette cause valait la peine d’être chantée.

Titus – Après 30 ans, est-ce que tu dirais aujourd’hui que la situation des francophones s’est améliorée, ou pas ?

24677_1116392485919_1710201812_230537_4319257_n.jpgLa francophonie ontarienne dans son ensemble a beaucoup changé, en particulier dans les centres urbains, où elle va survivre grâce à l’immigration africaine, haïtienne, européenne, ou québécoise. D’une part, parce qu’on fait moins d’enfants, naturellement, et aussi parce que ceux-ci quittent les petites villes pour les grandes. Cependant, le réseau d’institutions est important et témoigne des luttes qui ont été gagnées par les Franco-Ontariens. C’est un peu avec regret qu’on regarde aujourd’hui la jeunesse qui n’a pas connu les luttes, les combats, et qui considère que le français n’est finalement qu’un avantage pour trouver du travail. C’est un peu désolant de voir ça au sein d’une certaine génération. Mais il y a toujours une minorité au sein de la minorité, qui demeure très revendicatrice, qui est fière de ce qui a été accompli et qui porte le flambeau bien haut.

Titus – Un certain nombre d’années se sont écoulées avant la sortie de ton deuxième album « D’hier à toujours », sorti en 1999.

Je ne suis pas le plus prolifique des auteurs compositeurs puisque je n’ai enregistré que trois disques en 30 ans. La maladie n’a pas facilité les choses, naturellement. J’ai connu quelques embuches qui ont réduit mes ardeurs... Il y avait des priorités qui étaient plus importantes. Mais le besoin de créer, et celui de faire de la scène ont toujours été là…  Cependant, l’enregistrement d’un album est toujours une aventure un peu ardue, financièrement notamment. C’est aussi un projet qui doit mûrir et qui demande plusieurs années. Un album, c’est un engagement de trois ou quatre années au minimum. Ça demande beaucoup d’énergie pour quelqu’un, comme moi, qui n’est pas à 100 %.

 

"Les années simples", chanson extraite du deuxième album de Paul Demers, "D'hier à toujours" (1990) :

 

Titus – Dans quel contexte a-t-il vu le jour ?

Enregistrement deuxiemealbumavec Aymar.jpgJ’étais rendu à Montréal après une séparation et c’est donc là que l’album a été conçu. J’en suis très fier. J’y ai mis beaucoup de cœur, beaucoup de sous, beaucoup de conviction. Je l’ai fait avec d’excellents musiciens montréalais. Pierre Côté, le guitariste qui m’accompagnait à l’époque, avait co-réalisé l’album avec Daniel Hubert. Tous deux ont longtemps accompagné Jim Corcoran. Pierre habitait du côté de Sherbrooke, la pépinière du country québécois. Daniel Hubert était l’époux de Julie Snyder, que vous connaissez bien en France, car elle y a animé une émission de télé. Le début de l’album, on l’avait enregistré dans la cave de leur maison, puis un peu chez Pierre et un peu chez moi. Ensuite, on a continué au studio Piccolo, l’un des meilleurs à Montréal. Au niveau sonore, je suis très fier de cet album. Je suis fier du premier aussi, mais celui-là avait été enregistré dans les années 1980, une époque où on avait beaucoup recours aux synthés. Si j’avais à le réenregistrer, je le ferais différemment, avec une instrumentation qui vieillit mieux. En spectacle, je les ai profondément remaniées. C’est beaucoup plus rock, plus… organique.

 

"L’orage passera", autre single de l'album "D'hier à toujours" :

 

Titus – Il y a eu trois albums en tout, mais entre la sortie de chacun d’eux, Paul Demers n’a jamais réellement arrêté. Je me rappelle notamment, au milieu des années 1990, de t’avoir vu jouer aux côtés de deux autres musiciens illustres de l’Ontario,  Marcel Aymar et Robert Paquette, avec lesquels vous aviez créé le trio PAD (Paquette-Aymar-Demers).

J’avais toujours admiré Robert et Marcel pour ce qu’ils faisaient ; ils avaient quand même été des mentors pour moi… J’étais arrivé quelques années après eux. Robert était un peu notre Félix Leclerc à nous ; il a ouvert le chemin à tous. Il a été le premier à percer à Montréal et ailleurs, où il a fait connaître l’Ontario français. Et Marcel avait creusé son sillon avec le groupe CANO, au côté d’André Paiement. On se côtoyait assez souvent sur scène ; on chantait même ensemble dans certains spectacles, et j’avais le goût d’offrir ça aux diffuseurs. J’en ai parlé à Robert en premier et lui a appelé Marcel. Et l’idée était de lancer ce qu’on appelle un « ghost band », un peu à l’image de ce que faisaient Tom Petty et Bob Dylan avec les Travelling Wilburys. Se réunir autour d’un projet pour le plaisir de travailler ensemble et de voir ce que ça pouvait donner…

Titus – Je garde un très grand souvenir du concert que j’ai vu. C’était un peu magique de vous voir tous les trois sur une même scène…

PAD.jpgC’était très vocal, avec un accompagnement essentiellement acoustique. Trois voix avec des harmonies toujours intéressantes. Un peu à l’image de Crosby, Stills, Nash & Young. On a toujours autant de plaisir à chanter ensemble ; d’ailleurs, c’est ce que nous venons encore de faire à l’occasion des 20 ans de l’APCM (Association des professionnels de la chanson et de la musique en Ontario français), où nous avons ouvert le bal !

Titus - C’était  une époque fabuleuse, qui n’a pourtant pas donné lieu à un album…

Ça a surtout été une aventure de scène. On avait commencé à faire un album… Mais même si nous sommes  trois bons amis, ça n’enlève rien au fait que nous sommes trois grosses têtes. Nous avons l’habitude de travailler chacun de notre côté et à mener nos propres carrières. Ça a ses avantages et ses inconvénients. A la même époque, je commençais aussi à avoir de plus en plus de chansons et j’avais le goût de faire un deuxième album. On s’est consacré à nos propres projets. Marcel a lui aussi préparé son propre album solo.

Titus – Parlons maintenant si tu veux bien du troisième album, « Encore une fois », qui est sorti cet automne, et qui est un accomplissement incroyable. J’ai l’impression que tu y as mis beaucoup de ta personne, non ?

Cover real Encoreunefois.jpgC’est celui qui est le plus près de mon cœur. C’est celui qui est le plus près du musicien que je suis. Parce que les deux premiers albums, je les avais quand même confiés à d’autres. Je me faisais moins confiance au niveau musical. Je me suis toujours davantage considéré comme un créateur de chansons plutôt qu’un musicien accompli. Chez moi, l’instrument est plus un outil pour écrire une chanson qu’un instrument de virtuose. Mais, cette fois-ci, je me suis assumé. Et la technologie a tellement évolué qu’on peut aujourd’hui faire des choses fantastiques à partir d’un studio maison. Aujourd’hui, avec toute la quincaillerie électronique, on peut quand même monter des projets intéressants à partir de chez soi. J’ai conçu cet album à partir des croquis que j’avais ainsi esquissés à la maison. Et les musiciens se sont montrés fidèles à ce que j’avais imaginé. J’ai aussi joué beaucoup plus de guitare électrique sur cet album. J’avais des idées assez précises en tête, et je les entends sur l’album. C’est une grande satisfaction. C’est sûr qu’en dix ans, les chansons auront eu le temps de macérer. L’homme, aussi, a forcément mûri. J’ai maintenant dépassé la cinquantaine… Ma façon d’écrire, ma façon d’aborder les thèmes ont évolué.

Titus – On a l’impression d’un album à portée vraiment universelle, peut-être plus que par le passé, même si ton œuvre ne s’est jamais recroquevillée sur la réalité franco-ontarienne… Je crois qu’on peut l’écouter d’un bout à l’autre de la Terre et qu’il y a là des refrains susceptibles de parler à tout le monde…

Tu me fais plaisir car c’est tout à fait le sens de ma démarche. La première chanson du disque, « J’pensais pas », est d’ailleurs un clin d’œil à « Notre place ». J’y dis ceci : « J’pensais jamais que Notre place prendrait toute la place ». Mais on peut interpréter cette image de différentes manières : on peut penser à la vie de couple ou à la communauté tout entière.

Lors du lancement du troisième album "Encore une fois", la chanson "J'ai ben le goût de recommencer" :

Titus – Cet album s’appelle « Encore une fois ». Est-ce que tu peux nous expliquer le choix de ce titre ?

24677_1116395565996_1710201812_230552_678934_n.jpgPremièrement, il y a une chanson intitulée « Encore une fois » sur ce disque et c’est l’une de mes favorites. J’aurais pu l’appeler « jamais deux sans trois ». Si je ne n’avais pas fait cet album, on aurait dit que Paul Demers était un artiste mineur qui a fait deux disques dans les années 1990. Mais je pensais que j’avais encore des choses à dire et que je pouvais encore mieux les dire parce que je m’assumais davantage comme artiste. Je voulais que les gens le sachent ; je voulais le partager avec tous. Malgré tout, malgré nous, me voici encore.

Titus – « Encore une fois » est aussi une superbe chanson d’amour.

C’est plein de tendresse, un peu à l’image de « Mademoiselle ». J’ai toujours eu un côté tendre en moi. On est dans l’intimité dans cette chanson-là. C’est la deuxième fois que j’utilise un son d’accordéon sur l’un de mes albums. La première fois, c’était sur « Zydaco pour Magali ». Là, c’est beaucoup plus proche du bal musette que de la musique cajun, mais c’est un instrument organique, romantique. C’est une chanson qui cherche la paix dans le couple. Parce qu’on vit tous des moments qui sont orageux dans nos vies, et puis on cherche un havre de paix à un moment donné.

Titus – Il y a un très beau moment de folklore, aussi, avec la chanson « Eteins la lampe », qui me fait tout de suite penser à l’Ontario français. C’est une chanson extraordinaire où l’on retrouve plusieurs autres pointures de la chanson ontaroise et qui constitue un très bel hommage à Guy Lizotte, poète originaire de Hearst qui n’est plus de ce monde.

Un poète franco-ontarien qui, lui aussi, n’a publié que deux recueils. Mais il s’est beaucoup impliqué dans la communauté. Il fut l’un des fondateurs de la radio communautaire de Hearst. Aujourd’hui, ces stations sont partout en Ontario et sont même regroupées au sein de diverses associations. Je l’avais rencontré lors d’un festival Théâtre Action. C’était un poète qui assumait totalement son côté nordique et habitait dans sa cabane au Canada, pour glisser une référence qui parle aux Français. Je l’ai connu dans son « shack », comme on dit chez nous, sa cabane au milieu des bois. J’ai passé un peu de temps à Hearst du temps de Purlaine, et une journée, il est arrivé dans la maison de la rue Alexandra, où on habitait. Il gratouillait un peu la guitare et il m’avait chanté le texte d’ « Eteins la lampe » sur deux accords et un semblant de mélodie. Dès cette époque, je l’avais insérée dans le répertoire de Purlaine. Donc, c’est une chanson qui voyage avec moi depuis 30 ans mais que je n’avais jamais mise sur un album. Elle passe généralement très bien en spectacle. Elle est à la fois politique et humoristique. C’est une chanson heureuse qui manifeste le goût, le plaisir et l’amour de la nature. C’est comme une invitation à aller lui rendre visite dans sa cabane au Canada…

Titus – Et vous l’avez bien rendue en la chantant à trois voix. On sent une ambiance vraiment très chouette, émaillée d’éclats de rire…

24677_1116398966081_1710201812_230564_789563_n.jpgJe la chante depuis longtemps mais je voulais lui donner une touche particulière sur cet album. J’en avais touché mot à mon ami Damien Robitaille, qui, tout en étant Franco-Ontarien, est la coqueluche des Montréalais depuis environ deux ans maintenant. Lui est originaire de Lafontaine, dans la région de Penetanguishene, un tout petit village. Je lui avais demandé s’il voulait faire un morceau avec moi sur l’album et il avait dit oui tout de suite, sans même que je mentionne laquelle. Il était même prêt à écrire une chanson pour moi, ou avec moi. Mais j’avais derrière la tête de lui proposer « Eteins la lampe ». Vu les paroles, qui disent « Eteins la lampe et viens te coucher », je me suis dit que ça pouvait paraître un peu connoté si deux gars chantaient ça en duo. On risquait de faire partir des rumeurs (rires). Si bien que j’ai décidé d’inviter Tricia Foster à se joindre à nous, si bien qu’on a fini en triangle… On s’est bien amusés, car c’est une chanson plutôt drôle dans le fond.

Titus – Même si on traverse une époque un peu morose, il y a sur cet album quantité de chansons revigorantes, porteuses d’espoir, à l’image notamment du morceau « Ensemble », dont le refrain résonne comme un hymne. C’est une chanson à se passer le matin en boucle pour bien commencer sa journée, non ?

Encore une fois, c’est une chanson qui est optimiste à l’image d’un disque qui est un album de retrouvailles. Des retrouvailles entre moi et mon public. C’est toujours sur deux niveaux comme tu peux le voir. Ça peut prendre bien des lectures.

Impromptu tourné en coulisses, la chanson "Ensemble" avec Robert Paquette :

Titus – Ce qu’il y a de bien avec Internet, c’est qu’on peut aujourd’hui vivre à Brest, en Bretagne, et lire l’hebdomadaire L’Horizon de Kapuskasing, ville du nord où tu as récemment présenté ton album. J’ai trouvé cet article qui relate ton passage et les critiques sont dithyrambiques. Les gens semblent enchantés de ces retrouvailles…

Absolument. Un journaliste du nord de l’Ontario a écrit que c’était un album qu’on n’attendait plus. La plupart des gens me disent qu’ils espèrent que je ne mettrai pas douze ans pour écrire le prochain…

Titus – Et est-ce que tu viendras le présenter en France, ce nouvel album ?

A l’âge que j’ai aujourd’hui, si cet album pouvait me refaire voir tous les coins de pays que j’ai vus durant ma carrière, j’en serais vraiment ravi. J’adorerais revenir en Bretagne, à La Rochelle.

 

Propos recueillis par Titus le 4 décembre 2011. Tous droits réservés. Photo DR.

 

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Le site officiel de l'artiste.

Le blog du designer ayant conçu la pochette d'Encore une fois.

 

 

 

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P1300381.JPGL'excellente biographie de Paul Demers par le journaliste Pierre Albert et publiée en 1992 aux Editions L'Interligne, Ottawa.  Case postale 358, succursale A, Ottawa (Ontario) K1N 8V3.

 

Une critique de l'album du Franco-Ontarien Damien Robitaille, avec lequel Paul Demers interprète la chanson "Eteins la lampe" sur son dernier album, sur le blog ami "Au commencement était le rock".

23 octobre 2011

Hazel O’Connor : « L’argent et la gloire n’ont jamais été mes priorités ! »

Une ovation debout à Cannes, c'est l'accueil réservé par les cinéphiles à la sortie du film (devenu culte) Breaking Glass en 1980. Le premier rôle était tenu par une jeune chanteuse anglaise originaire de Coventry, Hazel O'Connor, qui n'avait à l'époque qu'une vingtaine d'années. En plus de jouer le rôle de l'héroïne du film, la punkette Kate, Hazel O'Connor avait écrit et interprété l'intégralité de la bande originale du film. Une première dans l'Histoire de la musique. Nous avons voulu savoir ce que cette incroyable artiste était devenue. Car même si on entend peu parler d'elle aujourd'hui de ce côté-ci de la Manche, il faut savoir qu'Hazel O'Connor n'a jamais raccroché. D'ailleurs, elle publie ce lundi (le 24 octobre 2011), un tout nouvel album, "I give you my sunshine". L'entretien qui suit s'est déroulé au téléphone, l'après-midi du 1er octobre, depuis Paris où la musicienne passait la journée pour le tournage d'un clip.

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Titus - Hazel O'Connor, le public français se souvient sans doute de l'héroïne que vous incarniez en 1980 dans le film Breaking Glass. Mais beaucoup méconnaissent le fait que vous êtes toujours restée très active, aussi bien comme chanteuse que comme comédienne... D'ailleurs, vous sortez ces jours-ci un tout nouvel album. Vous pouvez nous en dire quelques mots ?

Hazel O'Connor - Ce nouvel album découle en fait de mon précédent opus, "The Bluja Project", réalisé par le trio que nous formons avec la pianiste Sarah Fisher et la saxophoniste Clare Hirst, depuis deux ans et demi. "Bluja" est la contraction de blues et jazz; je souhaitais explorer ce registre car il convient bien à ma voix. L'idée n'est pas nouvelle car j'avais déjà tenté une expérience assez similaire avec Clare Hirst au début des années 1980, lorsque j'étais en procès avec ma maison de disques et que je ne pouvais travailler. Pour gagner notre croute, nous avions chanté ces vieux standards du blues et du jazz dans un club pendant un mois... Vingt-cinq ans plus tard, j'ai eu envie de remettre ça. Clare Hirst était à nouveau partante et nous avons fait la connaissance de Sarah Fisher par le biais d'un ami. Nous avons immédiatement sympathisé. C'est drôle, car au fil des mois, Clare et Sarah sont un peu devenues les soeurs que je n'avais jamais eues. Notre travail ensemble a donné lieu à plusieurs tournées et la sortie de l'album "Bluja Project".

Titus - C'est au cours de l'une de vos tournées que je vous ai d'ailleurs rencontrée à Paris, à l'automne 2010, à l'issue de votre concert au théâtre de Nesle. J'avais été frappé par la complicité entre vous trois...

myphotooftrio.jpgC'est vrai que nous nous entendons à merveille. Quand on devient vieille (rires), avec l'expérience qu'on a accumulée, on ne voit plus les choses de la même façon et on attache beaucoup d'importance au choix des gens avec qui on veut passer du temps. Nous avons failli être quatre, mais la musicienne à laquelle nous avions songé n'était pas disponible. C'est peut-être une chance, en fin de compte, car le trio est une formule moins lourde, plus "transportable". Je suis très satisfaite du résultat, et je crois que nous n'avons pas fini de grandir... Notre nouvel album "I give you my sunshine" en est un bel exemple, il me semble.

Titus - D'où vient le choix du titre ?

A vrai dire, nous avons eu un peu de mal à décider. On a finalement retenu la troisième idée. C'est le nom d'une des chansons de l'album, que j'ai écrite à Noël, l'an dernier, lorsque ma mère, qui souffrait du cancer, était très malade. La neige tombait alors à gros flocons à Coventry, d'où je suis originaire. Je passais pas mal de temps à l'hospice à ses côtés et, lorsqu'elle dormait, je composais sur un petit synthé portatif en vue du nouvel album. Mais ce n'est pas malgré tout un album triste. Cette chanson, "I give you my sunshine", évoque l'énergie qu'on peut donner aux personnes qu'on aime, lorsqu'elles souffrent.

Titus - J'ai lu que vous partagiez votre temps entre la France et l'Irlande... Où vous sentez-vous le plus chez vous aujourd'hui ?

Dans ma voiture (rires)... Je plaisante, bien sûr, mais c'est parfois l'impression que j'ai durant nos longues tournées. Mon chez-moi est sans doute davantage la France, aujourd'hui. J'aime autant l'Irlande que la France, mais, somme vous pouvez l'imaginer, je ne peux pas faire en Irlande tout ce que je fais dans ma maison du Languedoc, en tout cas pas aussi souvent, comme boire mon thé sur la terrasse... J'aime aussi beaucoup jardiner et bricoler, et la météo du Sud s'y prête mieux. Et puis j'aime la mentalité des gens d'ici et l'art de vivre à la française. Ca convient tout à fait à mon tempérament. Les bons petits plats, les bons vins, la vie de famille, les amis le week-end... L'Irlande s'est trop américanisée à mon goût.

Titus - Vous passez donc beaucoup de temps en France ?

Oui, sauf les derniers mois. Du fait de l'état de santé de ma mère, j'ai naturellement passé plus de temps à Coventry. Maintenant qu'elle est décédée, je pense que je passerai le plus clair de mon temps dans le Languedoc... quand je ne serai pas en tournée bien sûr.

Titus - Les medias de l'Hexagone parlent très peu de vous. C'est comme si on vous avait un peu oubliée... Comment le percevez-vous ?

Cela ne m'affecte pas du tout. Je ne crois pas qu'une vie de star était ce à quoi j'aspirais. J'ai goûté au succès international pendant quelques années, et je suis aujourd'hui persuadée que cette vie n'était pas faite pour moi. Contrairement à l'idée répandue, le succès n'est pas toujours facile à vivre. La célébrité elle-même est une récompense futile, totalement inutile en fait. Mais c'est vrai qu'un peu plus d'accompagnement des médias ne serait pas de refus en France, en Hollande ou en Allemagne notamment. La semaine dernière, j'ai donné un concert dans le sud de la France avec les filles du Bluja Project, et le public était entièrement composé de Français. Je me suis efforcé, comme je le fais à chaque fois, de parler dans mon français improbable entre chaque morceau, et le courant est passé. Le public français n'est pas facile à apprivoiser. Il me fait penser d'ailleurs au public irlandais. Il y a tant de musiciens en Irlande qu'il est difficile de s'y faire reconnaître. Il faut arriver à percer la coquille. Ca n'est pas toujours évident.

Titus - Quelle relation avez-vous précisément avec l'Irlande, la terre natale de votre père ?

Hazel-O-Connorbeyond.jpgLe fait d'avoir vécu là-bas m'a permis de mieux me comprendre. Dans mon cas, l'apport génétique est indéniable. Pour moi, l'Irlande est liée à la musique et aussi au côté hospitalier des Irlandais. J'avais l'idée de m'y installer dans la foulée de mon succès avec Breaking Glass. J'avais été invitée à me produire dans le cadre d'un festival pop aux côtés de U2 et Thin Lizzy et j'avais décidé d'y rester passer des vacances en faisant du camping itinérant. Mais j'étais vraiment trop connue à l'époque : mon visage s'étalait sans cesse dans les médias et je ne pouvais aller nulle part sans qu'on me reconnaisse. Me croirez-vous si je vous dit que les gens sortaient de leur maison et allaient jusqu'à me poursuivre dans la rue ? C'était impossible à vivre et j'ai donc préféré différer mon projet de m'y établir. Six ou sept ans plus tard, je vivais à Los Angeles et on m'y a annoncé que j'avais un cancer de la peau. Je ne risquais pas d'en mourir à l'époque car nous l'avions appris suffisamment tôt, mais cela m'a décidée à partir. Je ne me voyais pas mourir d'une horrible maladie à Los Angeles, cette ville que je tenais en horreur. Si je devais mourir, je voulais que ça se produise, tant qu'à faire, dans un bel endroit. C'est alors que j'ai décidé de partir vivre en Irlande. Quand je m'y suis installée, je savais qu'il y aurait inéluctablement des rencontres avec d'autres musiciens... Parmi les relations qui comptent dans ma vie, il y a notamment celle que j'ai nouée avec le harpiste irlandais Cormac De Barra, qui est issu, comme c'est souvent le cas là-bas, d'une famille de musiciens. J'adore les rassemblements familiaux en Irlande, lorsque tout le monde se retrouve pour jouer ensemble.

 

La chanson "Eighth day" dans le cadre de la tournée 2008 de Hazel O'Connor, au côté du harpiste irlandais Cormac De Barra au Corn Exchange de Hertford :

Titus - Vous êtes née en Angleterre, à Coventry, où votre père s'était établi. Pourquoi a-t-il quitté l'Irlande ?

Il a fugué à l'âge de 16 ans pour aller rejoindre l'armée britannique pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a menti sur son âge pour y être admis. Comme beaucoup de jeunes Irlandais, il était en quête d'aventure et d'un peu d'argent pour vivre, et cela paraissait à l'époque une décision logique. Bien entendu, il a vu beaucoup d'horreurs. Au moment de la démobilisation, il a suivi l'un de ses amis de régiment à Coventry. La maison de cet ami était située en face du domicile de mes grands-parents maternels. Il a rencontré celle qui allait devenir ma mère au-dessus du mur mitoyen et il a fini par s’établir pour la vie à Coventry. Lorsque je me suis moi-même installée en Irlande, quelque temps plus tard, je lui ai proposé de m’y retrouver, mais il n’a jamais voulu. Après cinquante ans passés en Angleterre, il ne se voyait pas faire marche arrière… Quant à moi, ça fait environ vingt ans que j’y habite assez régulièrement. Ça me fascine, les choix que font les gens de s’établir ici ou là…

Titus – Je me suis souvent demandé à quoi pouvait ressembler la vie au sein de la famille O’Connor lorsque vous étiez petite fille… J’imagine qu’il y a toujours eu beaucoup de musique autour de vous ?

C’est vrai. La musique a toujours été au centre de notre vie familiale. En Angleterre, il existe de très nombreuses chorales masculines issues du milieu ouvrier. Lorsqu’il s’était établi à Coventry, mon père avait trouvé du boulot dans l’industrie automobile. Chaque usine avait son club ouvrier, et chaque club avait sa chorale. Il faut dire que la plupart des ouvriers étaient originaires d’Irlande, d’Ecosse ou du pays de Galles, où la tradition du chant était très forte. Il y avait des voix absolument magnifiques au sein de ces chorales. Mes parents, qui étaient d’admirables danseurs, ne revenaient jamais seuls de leurs soirées passées au club. Ils étaient toujours accompagnés de musiciens et chanteurs qui, une fois arrivés chez nous, improvisaient des bœufs mémorables. Mon père lui-même savait jouer du piano en parfait autodidacte qu’il était. Mais cela n’a duré qu’un temps, jusqu’à mes six ans environ, car mes parents se sont séparés ensuite. Mon père buvait trop et cette séparation de mes parents s’est déroulée dans un contexte d’agressivité.

Titus – Avant de vous intéresser de près à la musique, est-ce vrai que c’est la danse qui a été votre première activité ?

Haze3-jnp.jpgÇa, c’était des millions d’années avant que je commence ma carrière de chanteuse. J’étais très jeune et je vivais avec mon petit ami Adrien. Tout était parti d’une discussion un peu houleuse où il m’avait traitée de hippie ne sachant vivre qu’aux crochets des autres. Je m’étais sentie si insultée que j’avais tout fait à l’époque pour le démentir. J’ai donc décroché un emploi pour une troupe de cabaret, basée en France d’ailleurs, avec laquelle je suis allée jusqu’à Tokyo. Je m’étais dit que c’était suffisamment loin pour que je commence peut-être à lui manquer un petit peu… A l’époque, quand nous n’étions pas en tournée, nous répétions dans un studio à Pigalle et je vivais seule dans un hôtel. Mon boyfriend me manquait beaucoup mais j’avais soif d’aventure…

Titus – Qu’est-ce qui a mis un terme à cette expérience dans le monde du cabaret ?

A la fin de notre tournée au Japon, le directeur de la troupe, M. Bertin, m’a dit qu’il souhaitait me présenter à des réalisateurs et producteurs français car il était convaincu de mon potentiel d’actrice… Mais avant cela, il voulait me confier une autre mission, celle d’aller me produire au Crazy Horse à Beyrouth. Or, nous avons été bombardés par les Israéliens durant mon séjour là-bas, et c’est ce qui m’a décidée à quitter la troupe. D’autant qu’il me tardait de retrouver mon homme… Nous avons un peu voyagé ensemble en Afrique avant de rentrer en Europe. Comme j’avais un peu économisé, j’ai pu ainsi financer mon inscription dans une école de mannequinat.

Titus – C’est ce qui vous a amenée, sans doute, à tourner dans un premier film, « Girls come first » ?

Je savais que vous alliez m’en parler (rires). A l’époque, il existait dans le monde du cinéma un genre intitulé « sex comedies ». On recrutait des mannequins pour ces films où l’on devait jouer « topless ». Ça n’était pas de la pornographie cependant, car cela était illégal en Grande-Bretagne. J’y jouais le rôle d’une modèle pour artiste. Ça n’était finalement qu’un prétexte pour montrer des filles nues. Ce genre cinématographique a heureusement disparu… Il n’y avait pas besoin d’être un grand acteur pour jouer dans ce genre de film. Mais c’était du boulot et ça m’a permis de payer mon loyer à une époque. Et j’y ai fait la rencontre de gens assez spéciaux…

Titus – Qui vous a appris à chanter ? Est-ce que votre frère Neil, qui fut à l’origine du fameux groupe punk « The Flys », et qui poursuit aujourd’hui une carrière de musicien en solo à Montréal, a joué un rôle dans cette éducation ?

Haze1-jnp.jpgAbsolument. A l’origine, c’était vraiment Neil le musico de la famille. Nous avons toujours beaucoup aimé chanter ensemble lorsque nous étions ados. Lorsqu’il est devenu assez connu avec The Flys, il se trouve que je venais de rompre avec mon petit ami et que je ne savais vraiment pas quoi faire de ma vie. J’avais 21 ans et, jusque là, je n’avais pas eu à me poser ce genre de question car il était clair que j’allais finir mes jours au côté de celui que j’allais épouser, que nous aurions des enfants, etc. Je me suis dit qu’il était temps que je me prenne en main et, tant qu’à faire, que je choisisse une voie qui correspondait à ce que j’aimais faire. Comme le chant étant mon activité préférée, je me suis décidée à tenter le tout pour le tout. On devrait toujours essayer de donner vie à nos passions, même si cela se solde, au bout du compte, par un échec… L’important est d’essayer, il me semble. C’est alors que j’ai demandé à Neil de m’aider. Je voulais savoir ce qu’il fallait faire pour obtenir un contrat avec une maison de disques… Il m’a conseillé d’apprendre d’abord à écrire des chansons, et j’ai ainsi été son élève. Il m’a enseigné quelques techniques de composition…

Titus – Est-ce que c’est Neil qui vous a aussi appris à jouer d’un instrument ?

Neil m’a enseigné un peu de guitare, mais je n’ai jamais beaucoup aimé ça. Ça me faisait trop mal aux doigts (rires). C’est un ami batteur qui m’a appris les rudiments du piano.

Titus – Comment avez-vous été amenée à jouer dans le film-culte « Breaking Glass » en 1980 ?

Ce fut un drôle de hasard… J’étais très déprimée à l’époque. J’avais dépensé les économies accumulées pendant mes années de cabaret et je manquais cruellement d’argent. Le contrat signé avec la maison de disques Albion pour un premier album ne m’avait rien rapporté et il me fallait absolument travailler pour payer mon loyer. J’ai pu alors remplacer la réceptionniste de la boîte, qui prenait deux semaines de vacances. Le premier jour, j’ai reçu un appel d’une société de cinéma qui était à la recherche d’une chanteuse du nom de Hazel O’Connor. Je n’en revenais pas… En fait, ils avaient eu mon nom avec quelques amis que j’avais dans l’industrie du disque. Ils recherchaient plusieurs personnes pour des seconds rôles. Je m’étais donc présentée à l’audition en espérant décrocher un petit rôle. Comme je l’ai dit, je traversais une dépression assez sérieuse à l’époque, et c’est un livre, intitulé « Bring out the magic of your mind », qui m’a aidée à m’en sortir. L’un des exercices suggérés par ce livre consistait à faire preuve d’optimisme et croire en son potentiel en n’hésitant pas à forcer sa chance. L’idée maîtresse était de se concentrer sur les choses qu’on voulait dans sa vie, et non pas sur ce qu’on n’avait pas. Quand j’ai reçu l’appel pour le casting, je me suis dit que c’était tout de même assez drôle et j’ai commencé à y croire. Mon premier contact avec le réalisateur du film a été très bon et il m’a demandé de participer à une seconde audition… Lorsque je m’y suis présentée, je me trouvais en concurrence avec un certain nombre de personnes qui étaient assez célèbres en Angleterre. Si bien que j’ai un peu perdu espoir d’être retenue. J’ai même failli laisser tomber à vrai dire, me disant que je n’étais qu’une bonne à rien, de toute façon. D’un côté, je me faisais une raison car je trouvais le script absolument minable. Il me semblait qu’il n’était pas du tout réaliste. Et c’est là que tout a basculé : grâce aux conseils du livre, je me suis dit qu’il fallait me montrer plus combative. C’est ce que j’ai fait en fin de compte : j’y suis allé au culot, en demandant tout d’abord d’être retenue pour le rôle principal. J’ai exigé aussi que le script soit réécrit, et leur ai proposé d’écrire la musique du film, et que l’enregistrement soit réalisé par Tony Visconti, que j’admirais déjà à l’époque pour son travail avec David Bowie. Le plus ironique, c’est que je n’avais composé que quelques chansons jusque-là… Contre toute attente, on m’a de nouveau convoquée pour une audition supplémentaire, où on m’a demandé de lire des extraits du script devant une dizaine de personnes. Et ça a fait mouche.

Titus – Vous le disiez à l’instant, vous aviez jusque-là très peu écrit… Combien de temps vous a-t-il fallu pour composer les chansons de « Breaking Glass » ?

breakingglasscover.jpgPas plus d’une semaine… Je sais que ça paraît un peu fou, mais je crois avoir cette capacité en moi. Si je décide de faire quelque chose, alors c’est comme si c’était fait… Je leur ai envoyé quatre des chansons que j’avais déjà composées et ils m’ont proposé d’écrire l’intégralité de la bande originale. Ironiquement, je ne leur avais pas présenté à l’époque la chanson « Will you », que je trouvais un peu trop mièvre à mon goût. Mais lorsqu’ils m’ont dit qu’ils avaient besoin d’un slow pour une scène du film, je me suis enregistré sur un petit magnétophone interprétant « Will you » avec un accompagnement assez approximatif au piano. Je leur avais bien dit que je n’étais pas une virtuose au piano et que je me servais surtout de cet instrument pour composer. J’ai apporté cette démo lors de mon premier entretien avec Tony Visconti, et il m’a dit qu’il a su d’emblée, en l’entendant, qu’il fallait qu’il me produise. Et tout s’est mis en place de manière très naturelle. J’étais très inspirée par les événements de l’époque. Il y avait beaucoup de racisme à cette époque. J’étais très en colère après le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher, dont l’un des projets était alors de réintroduire la peine de mort. Etant d’origine irlandaise, j’avais le sentiment que leur intention première était de se débarrasser vite fait bien fait de certains prisonniers politiques… Tout cela ne me semblait pas normal. J’ai toujours pensé que ce gouvernement Tory n’était qu’une erreur monumentale. Ils ont démantelé la plupart des acquis obtenus du temps des travaillistes.

Titus – Les années qui ont suivi la sortie de « Breaking Glass » ont été particulièrement importantes dans votre itinéraire. Les anecdotes fourmillent… Est-il vrai par exemple que vous avez eu la chance de couper les cheveux de David Bowie ?

C’était juste avant que tout se bouscule pour moi, que tout devienne fou. C’était en plein milieu du tournage de « Breaking Glass ». Tony Visconti savait que j’étais une grande fan de David Bowie ; il m’a appelé un jour pour me proposer d’aller le rencontrer lors d’un enregistrement. David est sorti du studio pour me saluer et nous sommes allés discuter dans le bureau de Tony. Je me sentais minuscule face à un tel bonhomme, et au milieu de tous les disques d’or qui ornaient les murs du bureau, ceux de David, bien sûr, mais aussi ceux de T-Rex, etc. J’étais terrorisée, mais il s’est montré vraiment charmant. Il a commencé par me demander le nom du film dans lequel je jouais. Lorsque je lui ai dit que ça s’appelait « Breaking Glass », il m’a demandé si c’était en référence à sa chanson du même nom… Je lui ai expliqué que ça n’était pas le cas, puis il m’a proposé d’écrire des chansons pour le film. Ça n’a pas été facile pour moi de devoir lui répondre qu’on avait déjà écrit et enregistré toutes les chansons du film, mais je l’ai évidemment remercié de sa proposition. C’est alors qu’il m’a dit : «  Je sais que vous savez couper les cheveux car vous avez coiffé Tony ; est-ce que vous pourriez aussi couper les miens ? » J’ai cru que j’allais mourir. Croyez-moi, ça n’est vraiment pas facile de couper les cheveux de votre idole… (rires), de tenir sa tête entre vos mains…

Titus – A-t-il été content du résultat ?

A vrai dire, je n’ai pas eu besoin de couper beaucoup. C’était à une époque où il gardait heureusement les cheveux assez courts. Je dis heureusement parce que tout cela s’est fait sous le regard aiguisé de Coco, son assistante new-yorkaise, qui le suivait partout et n’était pas des plus facile. Je la sentais au-dessus de mon épaule lorsque j’effectuais la coupe… David et moi avons bien sympathisé en tout cas. Il est venu voir le film à sa sortie, puis il est revenu me voir en concert. Clare Hirst, la saxophoniste de mon trio, a aussi commencé à jouer avec David Bowie à partir du Live Aid.

La bande annonce de "Breaking Glass", en 1980, avec Phil Daniels, Jon Finch, et Hazel O'Connor dans le rôle de Kate :

Titus – Dans les années 1980, la scène anglaise était très prolifique. C’était l’époque des Kim Wilde et autres Eurythmics. Ces derniers vous ont d’ailleurs invitée, en 1983, sur le tournage de leur clip « Who’s that girl ? »

hazel-o-connor-young.jpgLe guitariste des Eurythmics, Dave Stewart, vendait des disques d’occasion sur le marché où travaillait aussi mon petit ami. Notre relation ne date donc pas d’aujourd’hui. On l’appelait autrefois Dave le hippie, car il avait toujours les cheveux longs et gras et portait toujours un manteau afghan. C’était un gars très sympa, et je l’ai revu des années plus tard alors que j’allais passer une audition pour tenter de chanter pour les Sadista Sisters, un groupe des années 70 où Dave était justement guitariste. Je l’ai revu encore, quelques années plus tard, alors qu’il faisait partie, avec Annie Lennox, de la formation The Tourists (de 1977 à 1981). Mon batteur jouait à leurs côtés, et c’est ainsi que je me suis retrouvé à l’un de leurs concerts. Nous sommes devenues bonnes amies avec Annie. Plus tard, quand je suis devenue assez connue, ils m’ont demandé si je voulais bien apparaître sur le clip de « Who’s that girl ? » en 1983. Les Eurythmics avaient vu le jour en 1981 après la séparation des Tourists.

La vidéo de "Who's that girl?", des Eurythmics, avec l'apparition de Hazel aux côtés de Dave Stewart et Annie Lennox, à partir de 2'32 :

Titus – Le différend avec votre maison de disques, Albion, aura été un passage marquant dans votre parcours. Pouvez-vous nous rappeler ce qui s’est passé…

J’évoquais un peu plus tôt mon travail de réceptionniste chez Albion. J’avais déjà signé un contrat avec eux pour un premier album et mon avocat était en pourparlers pour la signature d’un second. Un jour, ils ont beaucoup insisté, en l’absence de mon avocat, pour que je signe ce contrat. Ils me faisaient valoir l’importance de signer tout de suite en arguant du fait qu’ils avaient déjà beaucoup misé sur ma personne, et que si je ne signais pas ce contrat, aucune autre maison ne voudrait de moi après ça. Je les ai crus. Ils laissaient miroiter de nombreuses faveurs, notamment le choix d’un producteur. A ce moment-là, j’avais déjà été contactée pour « Breaking Glass », mais le projet semblait remis à plus tard. Pendant environ deux mois, je n’avais pas eu de nouvelles des producteurs du film, si bien que je n’étais pas sûre de ce que cela allait donner. Après deux heures de quasi harcèlement, j’ai fini par signer le nouveau contrat avec Albion. J’étais si naïve à l’époque. Je n’ai jamais cessé de le regretter.

Titus – Albion a fait une belle affaire, car ce contrat survenait donc avant la sortie de « Breaking Glass »…

givemeaninch.jpgEt comment ! Le lendemain de la signature du contrat avec Albion, je recevais enfin des nouvelles des producteurs du film. Ils m’informaient qu’ils m’avaient finalement retenue pour le rôle principal. Je suis certaine que la maison de disques savait que j’avais été choisie, ce qui expliquerait l’énergie qu’ils ont déployée pour me faire signer le contrat au plus vite ! Albion n’a pas versé un penny pour « Breaking Glass ». L’ensemble du projet, le film et l’album, ont été financés par Dodi Fayed. Après le succès du film, lorsque la maison de disques A&M Records a cherché à racheter mon contrat, Albion a refusé. Pourtant, les offres qui leur étaient proposées étaient vraiment à leur avantage ! Mais ils ne voulaient pas perdre la face, j’imagine. Et puis le fait de m’avoir sur leur catalogue leur a permis d’être reconnus dans le monde entier. Ils ont conclu des contrats juteux avec des distributeurs, aussi bien au Japon qu’aux Etats-Unis, mais je n’en ai jamais vu la couleur, hélas. Je gagnais quant à moi un millier de livres par mois quand ils bâtissaient une fortune sur mon dos. Ça a été de mal en pis jusqu’au moment où j’ai décidé que ça ne pouvait plus durer, et qu’il ne m’était plus possible de travailler avec ces gens-là ! Je me suis tournée à l’époque vers la personne qui s’était occupée du lancement du film en Angleterre. Il m’a aidé à trouver des avocats et j’ai finalement réussi à quitter Albion, mais la dispute ne s’est pas arrêtée là. Ils ont déclaré faillite, si bien que je n’ai jamais pu toucher mes royalties. Durant ce litige, je n’ai pu signer avec une autre maison de disques et plusieurs années se sont écoulées. Et plusieurs années, c’est énorme dans le monde du showbiz. Heureusement que l’argent et la célébrité n’ont jamais été ma principale motivation dans ce métier, sinon je ne m’en serais jamais remise !

Hazel O'Connor, dans une prestation télévisée de 1981 en Australie :

Titus – Ironiquement, le film « Breaking Glass », qui met en scène la vie de Kate, une jeune chanteuse anglaise au début des années 1980, met assez bien en lumière les opérations douteuses qui étaient le lot de l’industrie du disque à l’époque…

Comme je le disais plus tôt, le premier script qui m’avait été présenté ne me plaisait pas. J’ai réussi à convaincre le réalisateur, Brian Gibson, de le reprendre intégralement. Et je lui ai glissé un certain nombre d’idées, qui s’inspiraient en grande partie de ce que je vivais à cette époque avec ma maison de disques. Le personnage de Daniel est basé sur mon manager d’alors. Parfois, j’ai un peu de mal à revoir le film aujourd’hui car je me revois, jeune et naïve, commettant les erreurs qui ont eu un impact considérable sur ma carrière.

Titus – Quelques versions « bootleg » du film « Breaking Glass » circulent sous le manteau, mais les fans attendent toujours qu’il soit réédité. Cela va-t-il enfin voir le jour, plus de 30 ans après sa sortie initiale ?

hazelinbreakingglass.jpgAux Etats-Unis, c’est déjà le cas en DVD et Blueray. Mais ils ont retenu la conclusion du film telle qu’elle était au moment de sa sortie aux Etats-Unis. Paramount avait en effet acheté les droits pour la sortie US mais ils avaient décidé que la fin du film ne convenait pas au public américain. Ils ont donc coupé le film au moment où Kate chante « Amen ». En Europe, on est apparemment sur le point d’obtenir la licence et il s’agira de la copie originale. On espère que le DVD sortira au début de l’année 2012… Il est d’ailleurs possible que cette sortie coïncide avec une série de concerts, en Angleterre et ailleurs en Europe, où nous interpréterons les succès de « Breaking Glass ». J’aimerais assez pouvoir le faire avec une formation assez étoffée. Ces dernières années, j’étais généralement accompagnée par un petit nombre de musiciens. J’ai notamment lancé le projet « Beyond the Breaking Glass », en duo avec Cormac De Barra… C’est à mon avis l’un des plus grands harpistes irlandais. Quand il n’est pas en tournée avec Moya Brennan, de Clannad, il donne des symposiums et conférences dans le monde entier sur la harpe. Il est issu d’une longue lignée de musiciens. Il a lui-même appris son art de sa mère et sa grand-mère. Tous les frères de Cormac ont joué avec moi au sein de diverses formations musicales depuis une vingtaine d’années.

Titus – Le public français connaît la chanteuse Hazel O’Connor, mais on connaît moins une autre facette de votre parcours, votre travail en tant que comédienne… Vous avez joué dans plusieurs séries télévisées, à l’image de « Jangles » ou « Fighting Back ». Quel regard portez-vous sur cette autre partie de votre carrière ?

Tout d’abord, je ne crois pas que j’étais une vraie comédienne. Après la sortie de « Breaking Glass », j’ai reçu pas mal d’offres pour tourner dans des films qui n’en étaient que de pâles imitations. Il n’y avait rien d’intéressant à proprement parler, et j’étais davantage passionnée par la musique. Durant la période de litige avec ma maison de disques, il a bien fallu cependant que je me tourne vers d’autres occupations, la comédie notamment, pour survivre. J’ai joué au théâtre dans une adaptation de « Vol au-dessus d’un nid de coucous » à Manchester. C’était un vrai défi en ce qui me concerne car je suis un peu dyslexique et je n’arrive pas à apprendre mon texte en le lisant. Je dois donc enregistrer mon texte sur une cassette et me le passer en boucle pour l’apprendre. J’ai adoré cette expérience. Plus tard, on m’a proposé de jouer dans la série « Fighting Back » pour la BBC, une série merveilleusement écrite où je jouais le rôle d’une jeune femme ayant quitté son conjoint et vivant dans un squatt de Bristol. Nous tournions à Saint-Paul’s, la partie de la ville où vit en majorité la communauté noire. Je m’y suis fait de très nombreux amis et nous y avons enregistré la musique de la série. J’avais demandé à l’un des leaders de la communauté si nous pouvions lancer une chorale, et ce que nous avons fait en vue de l’enregistrement.

Titus – J’ai lu que le fameux producteur Martin Rushent, connu notamment pour son travail avec Human League, avait fortement contribué à votre retour au premier plan de la scène musicale.

C’est vrai. Nous avions enregistré dans son studio la musique de la série « Jangles ». On s’y était bien amusés avec mon frère Neil. Environ un an plus tard, alors que j’étais en litige avec Albion et que je croyais ma carrière finie, il m’a invitée à aller enregistrer chez lui, à Genetic Studios. C’est quelque chose que j’ai toujours admiré chez Martin. Quand il a un projet dans la tête, il est impossible de se mettre en travers de son chemin. Ça a débouché sur l’album « Smile », sorti chez RCA en 1984 et réédité en 2008. Mon frère Neil, lui-même producteur, est très doué en électronique et en informatique et Martin l’a beaucoup associé à notre projet. Il lui a d’ailleurs confié plusieurs autres missions par la suite. Neil a travaillé environ une dizaine d’années à ses côtés avant d’émigrer au Canada.

Titus – Sur cet album figurait la chanson « Don’t touch me », qui a donné lieu à un vidéo-clip où jouait George Michael… A l’époque, les tabloïds anglais disaient que vous filiez le parfait amour et qu’il allait s’installer chez vous…

donttouchme.jpeg(Rires) Ils ont écrit cette phrase qui me fait mourir de rire : ils ont dit que George Michael allait quitter la maison de sa mère pour aller vivre avec la très expérimentée Hazel O’Connor. Ils n’ont jamais dit en quoi j’étais plus expérimentée : en amour, en musique ? Le plus drôle, bien sûr, c’est que George n’avait pas encore fait son coming out à l’époque. Je ne savais pas moi-même. Lui, certainement. Je lui ai d’ailleurs posé la question à peu près à cette époque, car nous étions de bons amis. Nous sortions beaucoup ensemble ; nous sommes notamment allés tous les deux à un concert de David Bowie. Nous pensions prendre le métro à Wembley mais nous avons réalisé, à la sortie du concert, que nous ne pourrions jamais y arriver tellement il y avait du monde. Si bien que nous avons décidé de faire de l’auto-stop, George et moi. Et c’est le chanteur de Bauhaus et sa petite amie qui se sont arrêtés. On ne savait plus où se mettre parce qu’on était en train de faire les pitres, singeant les danses de Wham tout en faisant du stop. Et bien sûr, il fallait que ce soit quelqu’un qui nous connaissait bien qui nous prenne…

Titus – Vous êtes restés très amis et avez par la suite repris la chanson de George Michael, « One more try ».

C’est vrai, mais je ne l’ai pas vu depuis un bout de temps et je le regrette. Ça remonte à l’époque qui a suivi mon mariage à Los Angeles en 1987 avec Kurt Bippert. J’ai vu sa sœur, par contre. Elle est venue voir mon spectacle « Beyond the Breaking Glass » il y a quelques années. J’espère le revoir bientôt peut-être à Paris car il y passe pas mal de temps.

Titus – Les tabloïds ont parlé de vos aventures avec Hugh Cornwell des Stranglers, ou Midge Ure, d’Ultravox. Vous avez fait la une de Hello Magazine lors de votre mariage avec Kurt Bippert… Comment réagissez-vous à ce type de médiatisation ?

Dans le cas de Hugh Cornwell, j’avais trouvé ça assez drôle au début. Mais il a été incarcéré à peu près une semaine après le début de notre relation, et cette publicité-là, en revanche, je m’en serais bien passé. J’étais au tribunal lors de son procès et je n’ai absolument rien dit lorsqu’il a été condamné à trois mois de prison. Mais les tabloïds ont rapporté dès le lendemain que je m’étais écrié, en pleine audience, que « ça n’était pas juste ». Lorsque Hugh est sorti de prison, il m’a invitée à l’accompagner dans un petit village d’Italie dont il avait entendu parler. Lorsque je suis allé le chercher en Coccinelle à sa sortie de la maison d’arrêt, la photo s’est une fois encore retrouvée dans tous les journaux. Mais cette médiatisation n’a jamais vraiment eu un impact sur notre relation. Avec Midge Ure, c’était tout autre chose. Il n’aimait pas que la presse l’associe à une femme. Il craignait la réaction de ses fans. Cela m’ennuyait beaucoup. D’autant que j’y voyais sa réticence d’être associée à la fille un peu dévergondée que j’incarnais, lui, l’auteur de chansons aussi proprettes que « Vienna ». À plusieurs reprises, nous nous sommes retrouvés par hasard sur les mêmes plateaux de télé pour recevoir des prix liés à un record de ventes de disques. Dès qu’il voyait un photographe, il me poussait hors de son champ pour qu’on ne figure pas sur la même photo et que certains en tirent les conclusions qu’il redoutait. J’ai toujours trouvé ça un peu idiot. Si l’on sort avec quelqu’un, il n’y a aucune raison de le cacher. Ça m’a beaucoup froissée à l’époque.

Titus – Outre les tournées que vous effectuez avec le trio Bluja Project, on vous voit, depuis un certain nombre d’années, entourée d’un groupe rock de Coventry, les Subterraneans. Comment cela a-t-il démarré ?

fightingbackcover.jpgJ’avais effectué un premier passage sous chapiteau, au festival de Glastonbury, au côté de Cormac De Barra. Ce spectacle acoustique convenait bien à l’intimité de la tente. Par contre, j’ai été invitée à y retourner, mais cette fois, sur la grande scène. Il me fallait donc trouver des musiciens et personne, parmi les musiciens avec qui je me représentais habituellement, n’était disponible. Je me suis tournée vers un producteur de mes amis, dont le fils fait partie des Subterraneans. Il nous a mis en relation après m’avoir assuré qu’il ne s’agissait pas de népotisme. L’idée de départ était de n’utiliser que les musiciens, mais je ne pouvais pas m’y résoudre, étant donné la qualité du chanteur du groupe, Tony Dangerfield. Donc, nous avons gardé le groupe dans son intégralité, y ajoutant simplement Clare Hirst et moi-même.

La chanson "Will you", sans doute la plus connue de Hazel O'Connor, ici interprétée avec sa formation de Coventry, The Subterraneans :

Titus – Au fil des ans, vous avez offert plusieurs nouvelles versions de vos succès de « Breaking Glass », mais vous avez aussi continué à en écrire de nouvelles. En découvrirons-nous de nouvelles dans votre tout nouvel opus, « I give you my sunshine », publié ce 24 octobre 2011 ?

Tout à fait. J’ai écrit quatre nouvelles chansons pour cet album. On y trouve aussi d’anciens standards du jazz remaniés et quelques chansons plus anciennes que j’ai repatinées. Il ne s’agit pas forcément de chansons issues de « Breaking Glass ». Je pense notamment à « Do what you gotta do », que les fans me réclamaient depuis un moment.

Titus – Ces temps derniers, on vous a beaucoup vue sur les plateaux de la télévision britannique à l’occasion de votre projet Re-Joyce, qui a réuni plusieurs talents de la chanson britannique autour d’un projet à la « We are the world ». De quoi s’agissait-il ?

ReJoyce-cover-4.jpgLe cancer de ma mère a été diagnostiqué il y a deux ans et demi. A l’époque, les médecins pensaient qu’elle ne vivrait pas plus de deux mois. Jamais ma mère n’aurait cru voir le Noël suivant. Mais elle a survécu. Il a fallu toutefois qu’elle rejoigne un hospice car son état continuait à s’aggraver. Parallèlement, mon beau-père a lui-même appris qu’il avait le cancer. Nous avons voulu leur permettre de partager le repas de Noël dans sa chambre à l’hospice de Myton. La veille de Noël, j’étais chez l’un des musiciens des Subterraneans. Je ne savais pas quoi offrir à ma mère et à mon beau-père. Je me suis décidée à leur écrire une chanson. Ça a donné Re-Joyce, une chanson de Noël où je voulais célébrer la joie d’être, encore une fois, entourée des siens à Noël. J’ai fait écouter la chanson à ma mère le lendemain, puis j’ai voulu l’enregistrer dans les mois qui ont suivi. J’ai appelé un certain nombre d’amis chanteurs, comme Kid Creole, Toyah Wilcox, Pauline Black, etc. Ils ont tous répondu présent et nous avons pu sortir ce single dont les profits vont aux hospices du Royaume-Uni.

La vidéo de promotion du projet "Re-Joyce", réalisée en 2010 par le collectif d'artistes réuni par Hazel O'Connor en soutien au Myton Hospice. Avec Kid Creole, Neil O'Connor, Moya Brennan, Toyah Willcox, Pauline Black, Carol Decker, Clare Hirst  et Sarah Fisher, etc. :

Titus – En 1985, vous aviez déjà fait don de vos royalties pour soutenir Greenpeace. Estimez-vous qu’un artiste se doit d’être politiquement engagé ?

Oui, c’est ma conviction. Il y a tant de causes à défendre. Je pense à Bob Geldof, Bono et Sting. Lorsqu’un artiste dispose de nombreux fans, il devient tout de suite plus facile de faire passer certains messages. Je suis persuadée que c’est notre rôle. Nous devons être des conteurs, et des facilitateurs. A la manière des troubadours d’antan ou des bardes des pays celtiques qui faisaient circuler les informations. Les pastiches auxquels les troubadours pouvaient parfois se livrer permettaient de faire évoluer les mentalités.

 

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Titus, le 1er octobre 2011. Photos DR, sauf photo du trio après le concert de 2010 à Paris, de Titus.

 

La présentation du nouvel album de Hazel O'Connor en vidéo :

 

POUR EN SAVOIR PLUS

Le site officiel de Hazel O'Connor : nouvelles de l'artiste et boutique où il est possible d'écouter et commander ses albums.

Lire aussi notre compte rendu du concert donné à Paris en octobre 2010.

 

VIDEO BONUS

Le jour où nous réalisions notre interview avec Hazel O'Connor, le 1er octobre 2011, cette dernière était à Paris pour le tournage d'un clip vidéo. En voici le résultat : il s'agit de la reprise qu'elle a enregistrée avec Clare Hirst et Sarah Fisher de la chanson "Chasing cars" de "Snow Patrol".